CHAP. I. — LE PORT ET L'ARRIVÉE
de cette navigation; mais il reviendra pour assister, du haut de la jetée, à ce spectacle, qu'il trouvera pittoresque, quand d'autres le lui donneront.
Il suivra, alors, avec intérêt, les mille détails de ce coin de rivière mouvementé, où des charrettes, par centaines, se suivant, à la file, dansi'eau clapotante qui n'en laisse émerger que les parties élevées et la tête des chevaux qui les tirent, se pressent le long des embarcations, y reçoivent ou laissent leur chargement. De-ci, de-là, des hommes à cheval surveillent ce travail. Les entrepreneurs de ce roulage aquatique les ont postés là pour porter secours aux attelages en péril. Sur leur selle, un lasso de cuir est roulé, solidement attaché à un anneau de fer; les jambes repliées sur le dos de leur cheval, demi couchés, la cigarette aux lèvi'es, ils semblent indifférents à ce qui se meut autour d'eux et n'être là que pour apostropher de leurs plaisanteries gouailleuses les charretiers qui défilent. Cependant, jamais l'attelage n'attend le secours qu'ils lui doivent ; les signaux de détresse sont superflus ; leur longue habitude leur a fait prévoir le danger que va courir un imprudent, avant que celui-ci le soupçonne; leur esprit taquin seul les retarde; ils ne veulent pas perdre cette occasion de laisser le maladroit recevoir sa petite leçon et leur offrir un thème fécond en railleries. Ces hommes sont les cuarteadores, tous gauchos; ils excellent à ce genre d'exercice difficile et dangereux, y perdent rarement la vie et jamais leur bonne humeur.
Le travail est actif ; les heures de la journée sont courtes et les journées rares où il soit possible. Rien de plus capricieux que le flot, sur cette rive de la Plata. Les vents de l'ouest refoulent les eaux à un ou deux kilomètres, les goélettes s'éloignent avec elles, les charrettes alors restent à la rive et attendent, en rangs serrés, que le reflux relève le niveau de l'eau et ramène les barques.
D'autres fois, le vent souffle du large, simple brise qui soulève le clapotage des eaux et rend difficile la nage des chevaux, ou rafale du sud-est qui jette la vague par-dessus la rive, emporte les voiliers ancrés, les pousse jusqu'au delà de la limite ordinaire des flots, pour les déposer au milieu d'un jardin ou d'une rue. •
On peut supputer ce que représente de dépenses inutiles le mouvement du port de Buenos- Aires , desservi par des moyens aussi primitifs. Ce mouvement se chifi're par:
350,000 tonnes sous pavillon anglais,
240,000 — — argentin»,
202,000 — — français,
125,000 — — italien,
90,000 — — allemand,
40,000 — — espagnol,
174,000 — — divers.
Si Ton calcule que les frais de débarquement équivalent à la moitié du prix du fret payé d'Europe à Buenos-Aires, on se rendra compte du tribut énorme que le commerce de toutes les nations paye, de ce chef, à la négligence créole.
Les quais sont ce qu'ils sont ailleurs, et présentent, comme partout, leur vilain spectacle de marché toujours ouvert pour les vices, les caprices et les besoins impérieux des gens de mer, foule bruyante et grossière à laquelle se mêle le troupeau, errant sans direction, des nouveaux arrivés.
Ils se distinguent, cependant, par le défilé continu de tout ce que l'Europe produit ou fabrique, torrent ininterrompu de ballots, de fûts de toutes dimensions, de caisses, dont la seule forme dit la provenance et rappelle à l'étranger le lointain marteau de l'emballeur, le maillet du tonnelier qui les a cloués, cerclés, préparés pour ce long voyage. 11 revoit, alors.