‹ La vie et les moeurs à la PlataChapitre 14 sur 88 · CHAP. I. — LE PORT ET L»ARRIVÉE · texte numérisé non relu

CHAP. I. — LE PORT ET L»ARRIVÉE

au milieu du coloris de ce pays, à latmosphère chaude et claire, un petit coin de la patrie absente, il entend l'écho de chansons fredonnées dans sa langue, de bruits oubliés qui lui sont chers. Sa pensée s'envole derrière ces ballots d'autre forme, qui partent, eux aussi, qui iront rouler là-bas , inconscients, sur ce quai d'un port d'Europe, où il lui serait si doux d'aborder, avide de contact avec le sol indifférent de la patrie lointaine.

L'amertume de ces désirs irréalisables Téloignera de cette contemplation et du lieu où se donne ce spectacle pittoresque.

Montons avec lui les pentes rocailleuses, les rues qui partent du port, dont le pavé, à saillies irrégulières, semble avoir été ainsi choisi pour faire échelon. Tentons-en l'escalade, pour ne pas juger la ville par ses abords vulgaires, ses odeurs de goudron et de calfat, les discours qu'on entend sur ses quais, dont la grossièreté se dissimule sous les sons inconnus des patois de tous les pays. '

Sans attendre beaucoup de surprises d'une ville cosmopolite, où les étrangers constituent plus de la moitié de la population et la renouvellent sans cesse, cherchons à en distinguer les aspects particuliers; mettons-nous dans l'axe de la lumière d'où chaque sujet est éclairé ; cherchons le monde nouveau.

La rue ! C'est là le premier, souvent le seul champ d'exploration ouvert à l'étranger. 11 y est bien exposé à recueillir des observations superficielles, à faire une ample moisson d'erreurs ; personne, du moins, ne tente de lui faire voir autre chose que ce que ses yeux lui montrent sous la lumière crue du plein air.

Plus qu'ailleurs, dans une ville américaine où la franchise

est de règle, où les allures sont libres et sans contrainte, où le climat, toujours tempéré, prédispose les habitants à vivre en plein air, le promeneur, s'il ne craint pas les pavés rudes, les trottoirs inégaux, surplombant quelquefois la chaussée d'un mètre ou deux, peut se lancer à la découverte ; il rapportera une riche moisson de souvenirs.

Dans cette ville, où Ton vit dehors, il aura rencontré partout des fenêtres et des portes ouvertes, se succédant au niveau du trottoir, laissant sonder les mystères de la vie intime ; il aura, par un rapide examen, réuni des documents précieux sur la vie des habitants de chaque quartier, pourra dire l'état de leur fortune, leur manière de vivre, et, plus tard, quand il pénétrera dans l'intérieur des demeures, il sera initié, d'avance, aux usages qu'il y rencontrera.

Le long du trottoir étroit, les maisons, alignées, présentent, en façade, deux fenêtres, celles du salon, derrière lequel s entrevoit l'enfilade régulière des chambres. La porte, ouverte toujours, laisse voir, derrière une grille toujours fermée, la première cour, garnie de plantes fleuries, assombrie, pendant les journées chaudes, d'une large toile détente, qui y jette son ombre et sa fraîcheur : c'est Séville et ses patios transportée en Amérique. Une pièce en équerre sépare cette première partie des arrière-cours que garnissent des treilles. Celui qui, du trottoir^ ou du tramway, en passe inconsciemment la revue, n a bientôt plus rien à apprendre sur les habitants de toutes ces maisons, leurs mœurs, leur nombre, les membres de la famille, l'heure et la composition de leurs repas , secrets qui se révèlent d'eux-mêmes, sans qu'il ait, pour les surprendre, à jeter le moindre regard indiscret.

Le matin, les détails de toilette, ceux des soins du ménage, que Ion dissimulerait à un visiteur, sont étalés, sans souci, devant le simple passant. Plus tard, derrière la jalousie baissée, à l'heure où le soleil est chaud, où, d'après un dicton

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