CHAR I. — LE PORT ET L'ARRIVÉE
local, on ne rencontre dehors que les chiens et les étrangers, les femmes se rangent, assises, les bras croisés, les yeux ouverts. Quelquefois même la jalousie est complètement relevée, le salon et la rue mêlent franchement leur air ambiant. Le soir, les lumières sont discrètement tenues dans la seconde pièce; dans la première, les hôtes causent, au milieu de l'obscurité, qui semble plus fraîche, les dérobe aux regards des passants et aux piqûres des moustiques.
A peine relèverez-vous quelques différences. Tous les quartiers de la ville se ressemblent, seul le quartier des affaires a sa vie spéciale. Agité tout le jour, il est désert le soir.
Ce centre des affaires est placé à l'extrémité de la ville, il ne s'est pas déplacé et occupe la partie la plus anciennement construite, celle qui s'étend le long de la rive, où les premiers habitants se sont établis. Là, se groupent tous les édifices municipaux, religieux, les banques, le Palais de Justice, la Bourse, la Poste, le Palais du Gouvernement, celui du Congrès, le grand Théâtre, qui annoncent une grande ville et lui donnent la vie d'une capitale.
Autour de ces édifices se groupent les grandes maisons de commerce, qui, se vidant, chaque jour, pour s'emplir de nouveau, donnent à ce quartier l'aspect d'un immense entrepôt. Tous les produits de l'industrie du monde entier entrent et sortent ; défilé continu de hautes charrettes, ruisselantes de l'eau du fleuve, qui remontent de la plage pour y retourner. Peu de villes présentent un mouvement aussi bruyant dans des rues aussi longues et aussi étroites. Sur un pavé inégal, où les soubresauts sont rudes, la file des charrettes et leur danse affolée, assourdissante, ne s'arrêtent qu'à la nuit ; le silence n'est plus alors interrompu que par les grelots du tramway et la trompe de leurs conducteurs.
Ceux-ci sont les maîtres de la ville. Ils servent, si admirablement, la paresse des habitants, ils ont, dans le pavé primi-
tif cl le nivellement imparfait des rues, de si puissants auxiliaires, que leur apparition a supprimé, à la fois, les piétons, les cavaliers et les voitures. Avant eux, Tusage du cheval était général chez les gens que leurs affaires appelaient hors de chez eux. Les portes de la Bourse, celles des tribunaux étaient toujours, à certaines heures, encombrées d'une foule de chevaux, sellés et bridés qui, les pieds entravés, attendaient leurs maîtres. On en comptait quelquefois une centaine : entassement bizarre de bêtes fort douces, qu'un bruit imprévu, un geste de gamin espiègle, suffisaient à affoler toutes et à jeter, en dangereuse bousculade, sur les vitres du voisinage et les trottoirs, que leur élévation, des pieux et des chaînes protégeaient contre ces aventures. Il ne faudrait plus chercher ce spectacle pittoresque. Le tramway a jeté aujourd'hui son niveau égalitaire sur toute la société ; ils traversent rapidement les rues, rasant le trottoir, prenant et déposant leurs voyageurs sans arrêt, modérant à peine leur course à la traversée de chaque rue , qu'ils rencontrent , symétriquement , tous les cent vingt mètres; les gens affairés, les oisifs y montent également; on y rencontre aussi bien le Président de la République que le dernier des électeurs.
Buenos-Aires ne mériterait pas d'être une ville américaine, si la rue n'appartenait pas tout le jour au mouvement commercial; mais elle ne serait pas une ville espagnole, si ce mouvement durait plus de quelques heures. L'activité y est donc, à la fois, créole et américaine, c'est dire que, si elle se lève tard et se couche tôt, elle est, pendant quelques heures, très intense.
Le soleil est déjà haut sur l'horizon quand les rues s'animent; il lest encore quand les hommes d'affaires reprennent, en tramway, le journal du soir à la main, la route de leur