‹ La vie et les moeurs à la PlataChapitre 16 sur 88 · CIIAP. 1. — LE PORT ET L'ARRIVÉE · texte numérisé non relu

CIIAP. 1. — LE PORT ET L'ARRIVÉE

demeure. Presque partout a survécu Tusage colonial de dîner à cinq heures et de consacrer les heures qui suivent à humer un peu d'air frais, à rouler des cigarettes, et à sucer le traditionnel mate.

A quoi bon courber Téchine sur un labeur forcené ? Tous les efforts ne vaudront pas un jour de pluie sur la plaine, toutes les fatigues ne répareront pas les pertes d'une saison de sécheresse : quant aux plaisirs, la majorité des créoles est de Tavîs de lord Palmerston : « La vie serait encore supportable s'il n'y avait pas les plaisirs, » aussi évite-t-elle de s'en imposer les fatigues et préfère-t-elle la vie calme du salon de famille, où chaque année un nouveau-né vient réclamer une place, — joie sans mélange, dans un pays où la vie est facile et l'espace ouvert aux ambitions humaines !

C'est, le plus souvent, loin du quartier des affaires, là où leur bruit ne pénètre pas, que chacun choisit son domicile privé. Chacun rêve de bâtir sa maison le long des rues paisibles, de rélever semblable à la voisine, de lui donner les huit mètres de façade qu'exige ce palais désiré, et d y mener, paisible, une de ces existences monotones de vie de province, que le romancier n a jamais sondées et dont les drames bourgeois échappent à la chronique.

A la nuit tombante, le crépuscule, très court, change le tableau de la rue. Elle appartient aux promeneurs et aux oisifs.

Dans une ville où les jardins et les lieux de promenade ne sont encore qu'à l'étal de projets, la rue est le seul théâtre où la femme se montre. Il faut vraiment que la température soit inclémente pour qu'elle ne l'emplisse pas, dès sept heures, du caquetage bruyant de toute sa jeunesse. De tous les points de la ville, on quitte le coin de fenêtre ouverte, ce foyer des pays chauds, où, derrière une jalousie à demi baissée, on s'est dissimulée, en observation, une bonne partie

du jour ; un peu lasse de la revue passée, dans une rue trop isolée pour qu'elle soit féconde en émotions, on vient se donner soi-même en spectacle.

Le point, où tous les groupes aboutissent, est la seule rue

^C ^ qui ait une réputation d'élégance, la rue Florida. Étroite et

^ -' incommode comme les autres, comme les autres bordée de

trottoirs d'un mètre, où deux personnes sont à l'étroit, elle

ne permet de promenade qu'à la queue leu, leu, et offre, —

singulière réminiscence ! — le tableau de jeunes filles, vêtues

de leurs plus beaux atours, perpétuant la tradition de la file

indienne, chère aux habitants préhistoriques du même lieu.

A l'heure qui appartient aux femmes, les hommes cessent

de courir, de se promener, de passer même dans la rue ; tous

stationnent, se rangent, comme ils peuvent, le long des murs,

sur le seuil des maisons, dans tous les espaces rentrants ou

\ sur la lisière du trottoir, exposés au frôlement dangereux des

V tramways, qui ne cessent de circuler. Ils forment ainsi deux

' haies de cigares allumés, de propos et de compliments à

V / mi-voix; si la femme règne dans la rue, à cette heure spé-

^^ ciale, la familiarité créole n'y perd pas ses droits.

C'est une familiarité de cousinage, spéciale aux villes hispano-américaines, qui date de loin, née au temps très aristocratique de l'époque coloniale, où les rangs et les distances étaient parfaitement gardés, mais où la familiarité et la camaraderie avaient pris possession d'une société très réduite, se créant et s'augmentant par accessions insensibles, où toutes les familles avaient acquis entre elles des liens de parenté. Usage social profondément implanté, elle a survécu au milieu où elle était née. Elle tend, cependant, à disparaître, peu à peu, se cantonne déjà dans les groupes sociaux qui se constituent hiérarchiquement et s'isolent, comme cela se produit dans tous pays, dont les mœurs sociales sont, en réalité, moins démocratiques que les mœurs politiques.

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