CHAR I. - LE PORT ET L'ARRIVÉE
Pour l'observateur, la rue semble envahie^ par un peuple de cousins et de frères de lait. Le défilé commence vers sept heures du soir, et n'a lieu que pendant les soirées chaudes. La rue est vide si le temps est un peu froid ; les promeneuses, comme les abeilles, n'admettent que la température d'orangerie pour se risquer au dehors. Le prétexte de la promenade esl, invariablement, un achat dans les ^îenrfas, magasins de nouveautés, dont le nom rappelle les tentes d'un marché ouvert et la porte ouverte, de plain-pied avec la rue, ce typer ancien de l'étalage primitif. Ce plain-pied invite à entrer, on se pose, de trois quarts, devant le vendeur, et, lui tournant presque le dos, on continue avec la rue la grande manœuvre des œillades, pendant que le vendeur, encouragé, débile, sous prétexte de boniment, des fadeurs dont le répertoire est connu et la banalité* supportée sans colère.
Et puis on sort, en quatuor ou en sextuors, défilant à nouveau, deux par deux, ou en file indienne, encombrant le trottoir, un peu serrées, jouant les effarouchements coquets, agitant l'éventail, causant, toutes beaucoup, d'une voix claire, sans gêne et sans bégueulerie, comme si elles traversaient un salon où elles seraient connues et sûres du respectde tout le monde.
De fait, ainsi en est-il, tout ce cousinage n'inquiète personne. La jeune fille est une conquête à faire, que les convoitises ne déflorent pas, et qui, le jour où elle a choisi un chevalier servant, aspirant fiancé, n'existe plus que pour celui-là.
Aussi les étrangers, qui n'ont pas encore surpris le secret de ces relations sociales, aux apparences trompeuses, sont-ils exposés à des méprises dont ils feront bien de se garder.
Un d'eux, un soir qu'il débarquait pour la première fois à Buenos-Aires, avait fait, comme de juste, lés cent pas dans le coin fréquenté de la rue de laFlorida, le seul qui ait, le soir, un
peu d'animation. Il avait, au passage, recueilli une grêle de ces œillades intrépides et gaillardes qu'il ne savait pas être adressées à la cantonade, sans malice ni intention, et seulement parce que Ton a de beaux yeux, faits pour briller.
U rentrait fort encouragé, et avec un étonnement vainqueur :
« Ahl mon cher, elles m'ont fait un œill... » s'écriait-il, s'imaginant bonnement que l'on avait illuminé ainsi pour fêter son arrivée.
11 a pu voir, depuis, s'il a repris cette promenade, que les lucioles, ces mouches brillantes des pays chauds, passent, reviennent, paraissent et disparaissent dans l'atmosphère, point lumineux sans rayonnement et sans chaleur, étoiles volantes, qui brillent toutes de même, pour tous, et, le plus souvent, s'éteignent si vous les voulez saisir avec la main.