CHAP. 11. - J/HABITATION
mières assises en sont encore visibles dans leur forme première.
La direction, la largeur des rues, rien n'en est modifié, de nouveaux îlots, carrés aussi, se sont ajoutés à ceux tracés et édifiés à la première heure. Seul Taspect des maisons et, avec celles-ci, les mœurs intimes de la famille ont subi des changements profonds.
La première époque était celle du toit de chaume, de la demeure étroite et basse, époque de misère qui remplit deux siècles de Tère coloniale. Le conquérant, qui a tout à conquérir, quelquefois tombé d'un palais de Séville dans la chaumière qui lui échoit, la peuple d'Indiens qui ne savent s'ils sont esclaves ou serviteurs, qui connaissent mal la signification du baptême qu'ils ont reçu et du nom de chrétien qu'on leur donne, d'Indiennes qui ignorent si elles sont épouses, d'enfants mélis que le père reconnaît ou délaisse à sa fantaisie.
Ces pauvres maisons sans fenèlres, distantes les unes des autres de cent cinquante vares, placées qu'elles sont au coin de chaque lot, n'ayant accès que4)ar une ouverture, étaient, à l'époque primitive, noyées au milieu de terrains vagues, attendant quelque destination inconnue. On retrouve les mêmes aspects, aujourd'hui, encore, dans les faubourgs des grandes villes, à mesure qu elles se prolongent dans tous les sens et gagnent la campagne.
Peu à peu, les plantations de pêchers, d'oliviers, de figuiers, de paraisos (melia Penica)^ tous apportés d'Espagne, les haies d'aloès importés d'Andalousie, changeront l'aspect du campement, sans lui donner celui d'une ville, plutôt celui d'un jardin.
Un missionnaire qui vint en Amérique, vers la fin du xvin" siècle, raconte qu'après plusieurs semaines de voyage à travers la plaine, vers une ville de l'intérieur, avec plusieurs compagnons, il avait pris l'avance sur la caravane, voulant hâter de quelques instants l'arrivée au but de son voyage, la
ville de Tucumau, annoncée par le guide comme voisine. Le soleil était chaud ; à l'heare do la sieste, il descendit de cheval, s'étendit sous un arbre, et dormait profondément, quand il se sentit secoué et admonesté par le guide sur ce sans-géne et celte inconvenance, qu'il commettait, de dormir en pleine rue, en plein jour. Sans le soupçonner, il avait, en effet, pénétré jusqu'au cœur de la ville, et c'était là qu'il avait choisi le lieu de sa sieste, se croyant dans un lieu désert. Qui sait si, aujourd'hui encore, pareille erreur ne serait pas facile à commettre ? Il y a, loin du littoral, certaines villes, de fondation très ancienne, dont la présence se révèle à peine à celui qui n'a pas pénétré jusqu'à la place principale ; là on trouve bien de grands édifices, mais, à deux cents mètres, rien n'existe encore que des rues à peine tracées et d(»s chaumiî»res qui ne diffèrent pas de celles des plus pauvres pasteurs de la plaine. A Buenos-Aires même, c'est à peine si, après un siècle et demi d'existence, l'aspect primitif s'était modifié. Le Cabildo, où se débattent tous les intérêts coloniaux, assises vigoureuses de la liberté municipale sur lesquelles s'élèvera Tindépendance nationale, l'église, elle-même, avaient encore ces aspects de chaumière que conservent toutes les habitations des colons.
En 1580, Juan de Garay avait débarqué avec c^nt compagnons, soixante hommes d'armes de race espagnole et quarante femmes et enfants guaranis amenés par eux de l'Assomption du Paraguay. En 1612, vingt-huit ans après, le recensement ne dénonce encore que mille habitants, et trois mille en 1663. En 1744, la ville en possède onze mille, et vingt-deux mille seulement en 1770, après deux siècles. C'est à cette époque que commence sondéveloppement, avec la vice royauté établie en 1776. En 1810, à l'époque de l'Indépendance, elle comptera quatre-vingt dix mille habitants, deux cent mille en 1869, trois cent quatre-vingt mille en 1884, et quatre cent cinquante mille en 1888.
CIIAP. II. — L'HABITATION Uiï
En 1810, la population comprenait: 20 0/0 d'Espagnols, 50 0/0 de créoles, fils d'Espagnols plus ou moins mélanj^é^ de sang indien, et 30 0/0 de mulâtres et nègres. Ces proportions se sont, h Tùpoque moderne, profondément modifiées.
L'élément étranger a pris rang dans la population ûX y iv conquis chaque jour une place plus importante; les nègroî* ont à peu près disparu depuis leur émancipation ; mais lo nombre et la variété des métis ont augmenté. Ils comprennen! tous les mélanges de nègres et de blancs, de nègres, de mulâtres et dlndiens, de blancs et d'Indiens, de blancs ol de métis.
Les statistiques ne tiennent aucun compte de ces métjoiLieï* de races, mais, par contre, elles constatent que la proporlion des étrangers de toute provenance est de deux cent cinqiianf (*trois pour mille dans la masse de la population, sauïi tt^nir compte, bien entendu, des fils d'étrangers, qui, de droit vl tin naissance, sont citoyens, qui porteraient cette proportion à cinq cent pour mille.
N'est-il pas nécessaire de se souvenir de ces di*laiU avant de pénétrer dans la famille, d'entrer dans la demeure privée?
Cette transformation de la population par l'invasion de Télément étranger, l'aspect de la rue et dos murailles seules suffirait à nous Tannoncer.
De toutes les villes hispano-américaines, Buenos-Aii es < st celle qui a le plus perdu, depuis vingt ans, Faspect espagnol qu'elle a conservé pendant près de trois siècles. N*était le tracé des rues, qu'elle résiste à bouleverser en entrant dans la voie coûteuse de l'expropriation, elle différerait [^eii des viUes européennes les plus étrangères à l'Espagne*
Il y a beau temps que le lien est rompu entre elle, le petit port fluvial de Séville et le grand port maritime de Cadix. Les Sévillans ne semblent plus se souvenir du temps oii la Casa de Coniratacion donnait la vie commerciale à l'Amérique espagnole, où celle-ci venait soumettre ses procès en dernier ressort à leur Audience royale. Buenos-Aires, quand, de temps à autre, son port reçoit quelques chargements de sel venu de Cadix, ne songe guère que c'est le dernier vestige de ce grand commerce exclusif qui reliait autrefois les deux ports.
L'axe des relations internationales s'est déplacé ; l'Amérique espagnole, après avoir tout reçu et tout imité de l'Espagne, ses lois, son esprit public, ses mœurs privées, sa langue, ses mets et sa cuisine, ses cultures et ses modes de culture, ne lui demande et ne lui prend plus rien ; son langage même n'est plus absolument espagnol. Depuis trois siècles que la littérature espagnole est restée stalionnaire et n'a donné que très peu, pour ne pas dire point, d'œuvres originales, l'Amérique a dû puiser ailleurs, sans attendre même les traductions, lire dans leur texte lesauteurs étrangers, surtout les auteurs français, et emprunter à toutes les langues, pour les mêler à son idiome national, la forme moderne de ses idées. De là le cosmopolitisme de sa vie, de sa littérature et aussi de ses mœurs intimes.
Si l'on parcourt aujourd'hui une ville hispano-américaine, on trouve bien des maisons de vieille forme espagnole, dans lesquelles les usages espagnols se sont perpétués et pour ainsi dire cristallisés, sans même que leurs habitants semblent en avoir conscience ; mais combien d'éléments divers se sont superposés qui modifient les aspects extérieurs et, avec la forme des choses, le fond de la vie !
Remontons les rues de la ville. Déjà dans les quartiers les plus rapprochés de la rive et de ia place principale, qui sont encore le centre de la vie active, bien qu'ils ne soient nullement
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le centre géographique de la ville, il est difficile de retrouvor la vieille maison espagnole, peut-être môme la vieille maison créole.
La maison, ou, si Ton veut, le Palais du Gouvernemeiii est un mélange très moderne de renaissance italienne et française ; la moitié, qui était autrefois l'IIôlel des Postes, repro* duit les Tuileries, et l'autre partie, ajoutée depuis, un palais italien à loggias du x\f siècle.
Il faudrait, comme pour retrouver à Paris le palais de saint Louis sous les salles du Palais de Justice, reprendre? les fondations pour avoir le tracé disparu du fort Balthasar, qui fut le premier abri de la colonie en 1580, et qui, en 4806, lui servit de refuge contre les Anglais et de centn* d action pour la revanche ; mais non, on ne trouvera rieiu Le fort Balthasar n'a jamais été qu'un tas de terre, assez semblable à ces petits forts que Ton trouvait encore, il y it quelques années, le long de la frontière pampécnne et qui n'avaient pas toujours l'honneur d'arrêter ou même di^ retarder les invasions des Indiens, (le qu'il reste du fort Balthasar, c'est son fossé, que Ton n'a pas encore comblé et qui sert de souterrain aux dépôts de la Douane, logée dans l'ancienne forteresse des Vice-rois, qui s'avance en rotonde plus étrange qu'élégante au-dessus du flot de la Plata.
La place, tracée en 1580, d'après le plan des lois des ludes. a bien les cent cinquante mètres classiques de large sur trois cents de longueur, elle a aussi conservé sa destination ; c'est encore sur elle que prennent jour presque tous les édifices publics les plus importants. Comptons-les: le Palais du Gouvernement, la Douane, le Palais du Congrès, le Cabildo devenu Palais de Justice, la Municipalité et la Police, la Cathédrale, l'Archevêché, le Théâtre Colon et la Bourse. Aussi est-ce là le vrai centre du mouvement, le point de rencontre et de départ de toutes les lignes de tramways, un lieu très bruyant tout le jour, très sombre et très paisible sur le soir.
LA UUE
Dans les rues adjacentes, l'écho de tout ce mouvement se répercute. La vieille ville se retrouve encore à chaque pas. Il semble que Ton soit encore dans une ville d'Andalousie ; mais un mouvement beaucoup plus actif, un bruit assourdissant de charrettes, venant, chargées, de la rivière, ou y retournant vides ou pleines, des tramways partout, des voitures de toutes sortes, dont fort peu promènent des oisifs. Qui donc penserait à Tètre ou à le rester, au milieu de ce bruit et de cette agitation, qui rappelle tout le monde aux soins de la lutte pour la vie?
Dans ce quartier, c'est à peine si Ton a eu le temps do reconstruire les maisons. Ce ne sont plus les chaumières de la première époque, isolées à chaque carrefour; les maisons se pressent les unes contre les autres. La toiture de tuiles s'est perpétuée, sans que môme le propriétaire qui Ta reçue de ses ancêtres en ait pris soin; le locataire la sauvegarde, paye et paye très cher ces situations privilégiées, se défend lui-même contre l'intempérie, ajoute un appentis, refait un mur, construit un entresol, quelquefois un étage, le tout ii peu de frais, à titre précaire et provisoire, comme sa possession, retardant la ruine de l'édifice, couvrant l'indiiTérence du propriétaire, qui le laisse, ainsi, se prolonger au delà de l'époque pour lequel ces murs ot ces toitures étaient faites.
A côté de ces masures qui produisent trop pour que l'on songe à les mettre bas, la pioche a fait son œuvre : des palais se sont élevés, destinés à abriter toutes les opulences modernes de la vie très européenne de leurs propriétaires; mais le commerce, le trafic, le transit les réclament, et, à peine achevés, ils font faux bond à leur destinée.
Insensiblement le bruit diminue. 11 cesse vite au nord et au sud, pour se prolonger, en deux tronçons, vers les sorties de la ville à l'ouest et au sud.
La ville bourgeoise enveloppe la ville d'affaires en demicercle ; les constructions, à mesure que l'on s'éloigne, sont
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de plus en plus modernes; des quartiers même y naissent tous les jours, et les luzernières deviennent vite terrains à bâtir.
Déjà de nombreuses conslruclions divorcent avec le style ancien. Des familles riches donnent l'exemple, font, depuis cinq ans, la dépense d'un plan d'hôtel à leur guise, où ils^fondent un luxe jusque-là inconnu. Hors ces exceptions, que ne se permettent que ceux qui peuvent employer 500,000 ù-ancs à une fantaisie, l'originalité fait ordinairement défaut.
La maison du type vulgaire, dont on compte plusieurs milliers à Buenos-Aîres, occupe un espace oblong de sept cents mètres, offrant un front de huit à dix mètres sur la rue, où elle prend uniformément jour par deux fenêtres et une porte. Celle-ci, toujours ouverte, laisse voir un vestibule fermé d'une grille qui le sépare d'une première cour. Ici, comme dans les villes d'Andalousie, c'est cette cour qui sauve tout. Les habitants savent Torner de plantes et de fleurs qui y entretiennent toute Tannée un aspect de fraîcheur qui lui sied ; Tété une tente de toile y jette une ombre douce sous la chaleur du soleil. On peut, en retrouvant chaque dix pas ce spectacle, presque partout le même, et partout renouvelé, oublier le peu de charme qu'offre la rue.
Droite, sans perspective, la rue continue, toujours, sans autre objet que de les prolonger dans la même ligne, celles qui furent tracées et ébauchées il y a trois siècles. Elles mènent plus loin qu'alors, mais au même but, aux confins de la ville, qui reculent devant elles sans se modifier en rien. Le chemin est plus long, mais il n'est pas moins monotone ; la viabilité s'améliore chaque jour, mais sans réussir à être plus agréable ni commode. Ce ne sont que trottoirs raboteux, interrompus chaque cent vingt mètres pour laisser passer une rue droite, dont le pavé fangeux rend la traversée souvent aussi difficile que celle d'un gué peu praticable.
Une sorte de mélancolie vous envahit à longer toujours ces longues suites de maisons qui ne vous apportent que la sen-
sation émoussée du déjà vu : pas de boutiques, elles sont toutes au centre; pas dévie extérieure.
Le mouvement de la maison vient bien jusqu'à la porte, mais il s'y arrête, et y forme, presque à Tétat permanent, un groupe composé de servantes oisives ou curieuses et d'enfants bruyants et nombreux. Oh! surtout nombreux.
Il nous a été souvent donné de remarquer que Ton peut traverser vingt lieues de plaines sans y rencontrer un seul des troupeaux de moutons qui y existent cependant par milliers, et en font la richesse; mais on ne saurait faire cent pas dans une ville américaine sans ressentir cette impression que Ton est dans une ville où Tenfant domino, où il est légion turbulente et envahissante. Ce ne sont partout qu'écoles immenses avec leurs entrées et leurs sorties bruyantes ; pendant même que ces turbulents y sont enfermés, les maisons, les rues en restent pleines, et à toutes les portes ils apparaissent par douzaine.
C'est à croire que c'est la seule industrie du pays, celle où tout le monde s'essaye et réussisse et obtienne des résultats assez encourageants pour ne trouver que des imitateurs. Après une promenade aussi instructive, on peut contempler avec sérénité les milliers de lieues qui s'offrent au peuplement dans cotte région. Malthus, s'il y a prêché, n'y a pas fait de prosélytes, et c'est heureux.
Prenons, au hasard, une habitation du modelé connu. INous en avons vu la première cour, le patio, où fleurissent camélias et gardénias. La grille est fermée; ne le fût-elle pas, que la bienséance vous fait un devoir de ne pas la dépasser, qui que vous soyiez, quels que soient votre rang et votre intimité, sans permission préalable. Autrefois, et cela est d'usage encore aux confms de la ville et à la campagne, la grille n'existant pas partout, pas plus que le battant de porte ou la sonnette, l'usage était de s'annoncer et de solliciter bon accueil en frappant dans les mains et disant : Ave Maria^ sans avancer plus loin avant d'avoir reçu la réponse gracia
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plena^ soulignée le plus souvent d une énergique interpellation aux chiens, qui n ont pas attendu le commencement de votre oraison pour annoncer votre présence.
Passer une porte ouverte sans ces préambules, c'est chose qui ne se fait pas. Rien, en effet, ne domine plus l'Américain en général que le sentiment qu'il professe pour le domicile, le sien et celui des autres; la loi le déclare inviolable, mais il va plus loin encore que la loi. Il est à ce point chatouilleux que le coup de marteau, même discret et suppliant, suffit à le meltre sur la défensive. Il a beau s'imposer à lui-même de n'en vouloir tenir compte, cet appel l'agace autant que le passant qui entend derrière lui des psi ! répétés, et ne veut pas croire qu'ils s'adressent à lui. Il lui semble que quelque chose de son intimité, de son droit, de son foyer est déjà atteint, sinon violé.
Sa patience sur ce point est souvent mise à l'épreuve, d autant que la distance où vivent de la rue les serviteurs, relégués dans la troisième cour, prédispose ceux-ci à ne tenir aucun compte des coups redoublés qui agitent la première. Faire trente ou quarante pas pour s'en rapprocher est audessus de leurs forces, et puis les attributions de chaque serviteur sont généralement trop mal définies pour que celui qui a la porto dans les siennes en ait même connaissance.
Le seul effet que détermine votre appel réitéré sur tout ce monde est de produire un lent mouvement de curiosité. A toutes les fenêtres qui ont vue sur la rue, dans toutes les embrasures, aux confins des cours, en face et de côté, desyeuxcurieux témoignent du succès de vos tentatives ; vous êtes signalé, reconnu peut-être. Un peu d'agitation se produit, un bruit de savate qui traîne se fait même entendre. Prenez patience. Le bruit se rapproche, et vous distinguez déjà un visage foncé : c'est une china qui se presse lentement et vous pose tranquillement une question sur l'objet de votre visite. —
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Sur votre réponse, elle retourne chercher des instructions; vous entendez alors les loquets qui se lèvent, des bruits de portes, on vous ouvre la pièce de réception, le salon, qui est le premier sur la rue.
Si c'est pour la première fois que vous pénétrez dans une maison de ce pays, regardez cette pièce, vous la retrouverez partout semblable à elle-même, de proportions identiques et meublée de même, ou peu s'en faut. Il vous semblera peutêtre que Tuniformité d'aspect des maisons ait donné à tous le goût de la similitude de vie ; en voyant ici, dans ce coin, toujours le même piano, au milieu, la même table à dessus de marbre, autour de la pièce, rangés, les mêmes meubles de palissandre couverts de damas de soie bleue ou rouge, vous conclurez à l'absence d'originalité. Cela est juste ; mais une autre pensée-s'impose, et c'est celle qui me frappe, c'est l'aisance dans laquelle vivent toutes les familles et que dénotent ces habitations peu confortables, peu originales si Ion veut, mais vastes, aérées, par cela même commodes, étant donné le climat tempéré du lieu, où l'hiver est assez doux pour ne pas imposer la présence de cheminées dans chaque pièce.
L'aisance est-elle donc générale, et la médiocrité de fortune une exception? On le croirait à première vue, mais, en allant plus au fond de l'observation de la vie, — et, puisque nous avons pénétré dans la maison, c'est ce que nous devons faire, — on découvre d'autres causes à cette manière de vivre
D'abord le luxe le plus général et le plus nécessaire est ic une maison grande et commode, non seulement parce que les familles sont en général nombreuses, mais aussi parce que c'est en famille que l'on vit, c'est à la vie de famille que l'on demande, aux heures de repos, les distractions qu'ailleurs on recherche au dehors. Les grandes réunions de gala,
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l'usage des dîners ne se sont pas encore généralisés, les fêtes intimes de la famille, pour lesquelles il faut une maison convenable sans être luxueuse, sont dans les mœurs de tous et dans le train général. L'été, c est encore le petit nombre qui quitte la ville, pour passer aux champs la saison chaude, qui n'est peut-être pas la plus belle saison. Les maisons de ville, avec leurs grands patios remplis de plantes, abrités du soleil, arrosés à grande eau, donnent l'illusion de la vie des champs. Une autre cause, et ce n'est pas la moindre, qui explique cette aisance dans laquelle vivent chez eux la majorité des habitants, c'est le dédain qu'ils professent et pratiquent pour l'épargne à longue portée et l'économie prévoyante. Nous dirons ailleurs que ce dédain s'explique par la plus-value continue et permanente que les terres et les immeubles acquièrent du seul fait de l'augmentation de la population, qui suffit à refaire pour les enfants la fortune que leurs pères ne leur ont pas gardée.
Aussi tous les intérieurs de la classe qui vit aisément se ressemblent-ils.
L'ouvrier et l'artisan vivent autrement dans des maisons semblables, puisqu'il n'en existe pas encore d'autres, mais divisées pour leur usage entre plusieurs familles, qui en occupent chacune une ou deux pièces. On parle de construire des édifices d'un nouveau modèle qui permettra de se loger mieux à ceux qui ne peuvent occuper une maison entière du type traditionnel. Il se fait temps que ce projet ise réalise, le prix des terrains et des immeubles bâtis s'est élevé avec une telle rapidité dans la ville de Buenos-Aires et dans toutes celles de la RépubUque, qu'il devient difficile de s'y loger sans payer des prix disproportionnés avec les ressomxes ordinaires de la population.
Quel est le prix, en eifet, d'une de ces maisons que nous
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avons entrevues? Prenons le type le plus ordinaire, celles qui mesurent huit mètres de façade, ont sur rue deux fenêtres et une porte.
Les pièces construites sont partout distribuées de la même manière. Sur la rue, un salon à deux fenêtres, quelquefois trois, prolongé par une pièce plus petite, annexe du salon, qui borde un côté de la cour; à la suite, deux pièces, une troisième faisant équerresur la première cour et la séparant de la seconde ; enfin plusieurs pièces dont le nombre varie suivant les besoins de la famille, la cuisine, et souvent un petit jardin. Le tout a, presque invariablement, soixante mètres de profondeur, ce qui constitue, en longueur, la moitié de chacun des carrés réguliers qui partagent la ville.
Une habitation de ce modèle, toujours construite en briques, dans ce pays où la pierre manque totalement, dont les bois très lourds et très durs sont amenés du Paraguay, les marbres qui servent de revêtement dltalie, les pierres des trottoirs et des cours de Hambourg, coûte environ 25,000 francs, de frais de bâtisse. Le terrain, suivant le quartier, c'est-à-dire suivant que Ton s'éloigne plus ou moins du centre de lactivité, varie aujourd'hui de 20 à 100 piastres nationales * le mètre carré. Nous parlons seulement des parties de la ville où l'on ne rencontre que des maisons de famille. Dans le centre commercial, les prix sont plus élevés et ont atteint jusqu'à^-^,50D ft'ancs le mètre carré. Dans les faubourgs, seulement dans les régions où les rues ne sont pas pavées, on peut obtenir des lots à bâtir à des prix qui varient entre 4 et 10 piastres la vare carrée.
D'autres habitations font exception. Il y a quelques années
1. La piastre nationale papier vaut 5 francs au pair, mais ses fluctuations sont assez fortes et on Ta vue tomber jusqu'à 3 francs; son prix moyen peut être fixé à 4 francs.
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à peine que les grandes fortunes, jusque-là latentes, et révtMe»?s lout d'un coup, sous Timpulsion des capitaux étrangers el de 1 immigration, qui ont donné à la tocrc une valeur inconnuf*, se sont édifiés des palais à leur taille.
Quelques propriétaires de fortune incontestable et nouvelle ont donné le branle, ceux dont la richesse est plus ancienne n'ont pas voulu rester en arrière. Les uns et les autres ont mis la pioche dans leurs vieilles demeures, fait table laso, et, sur les ruines de ces édifices, ont élevé des palais de marbre où ils entassent toutes les preuves meublantes de leur opulence.
Ces grandes demeures rappellent les hôtels de Paris, les chalets de Norvège, les alcazars mauresques, les palais <1 Italie, les grands châteaux de France, et quelques-unes, peuiétre moins solides qu'éclatantes, des châteaux d'Espagne.
C/est Paris surtout qui en fournit le mobilier, qui y envoie. dans des caisses et du papier de soie, les échantillons Iv^ plus coûteux de son industrie : tapisseries luxueuses, tentures ordonnées, réglées et composées sur plans, objets dart, de bronze, et de marbre, les plus nouveaux ; des tableaux do maîtres garantis sur facture par des commissionnaires qui ont reçu 5 0/0.
Si tout ce luxe importé n'a aucun cachet local, il ne faudrait pas s'imaginer qu'il sente l'exportation. Le style des décorations n'a rien perdu de son éclat en passant les mers. Les premières commandes ont vite entraîné des imî* tateurs et amené l'immigration de quelques ouvriers habiles, encore imbus des principes de la bonne école parisienne et qui placent, complètent, augmentent, suivant les exigences de ce luxe nouveau.
On chercherait vainement à distinguer, parmi ces maisons
de style moderne ou celles plus modestes du modèle ancien, la demeure des grands fonctionnaires, du chef de TÉtat ou des représentants de puissances étrangères. La fortune seule et non le rang fait les différences, détermine les proportions et le luxe de l'habitation. L'État ne fournit de palais à aucun de ses dignitaires, une fonction n'entraîne pas un train de maison. La Maison Rose, qui est le Palais du Gouvernement et porte ce nom, justifié par la couleur de sa façade, surtout pour rappeler la Maison Blanche de Washington, n'est pas une résidence. Le Président de la République et ses ministres s'y rendent à heure fixe, pour y remplir les devoirs de leurs charges, comme de bons employés à leurs bureaux. Ils y accrochent leur chapeau à une patère pendant six ans — car les ministres ont à peu près la même durée que les Présidents qui les nomment, — ils n'y ont jamais un fauteuil, ni une plume à eux.
Ils résident, pendant comme avant leur élévation, dans leur domicile privé, et y gardent le train que comporte l'état de leur fortune. La rélribulion, relativement modeste, de leur fonction ne saurait raraéliorer beaucoup; ils ne sont astreints à aucune représentation.
Vous chercherez vainement un signe extérieur qui vous désigne le domicile particulier du Président en exercice. L'accès en est aussi simple que celui de la maison du plus modeste des citoyens; elle n'est gardée, comme toutes les autres, que par le respect que chacun a pour la maison d'autrui et qu'il mesure h celui qu'il exige que Ion ait pour la sienne.
Le luxe des maisons de campagne est tout à fait moderne. A peine y a-t-il quelques années qu'il est né et qu'il s'est développé, avec les lignes de chemins de fer. Autrefois on
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s'en tenait h la fraîcheur du patio, et Ton pensait, non sans quelque raison^ que pendant la saison chaude, de novembre à février, on trouvait plus de fraîcheur encore dans les rues étroites de la ville que dans les champs très peu ombragés, et dans des maisons de campagne exposées à toutes les ardeurs du soleil.
C'est que la nature n'a rien fait pour embellir la plaine pampéennc, qui commence à la porte même de Buenos- Aires et enveloppe toutes les villes et tous les villages du littoral.
Il a fallu tout faire pour dissimuler cette nudité. D'énormes capitaux ont été enfouis dans les terrains environnant les villes, pour les couyrir de constructions et de plantations : les résultats merveilleux qu'obtient quiconque sème une graine ou plante un arbre dans ce sol fertile a encouragé les imitateurs ; ce ne sont plus aujourd'hui, de tous côtés, que merveilles horticoles, vergers, potagers, parcs embellis d'essences forestières et d'arbres d'ornement de tous les pays. La France, la Belgique et lltalie ont fourni, tous, leurs arbres forestiers, qui tous prospèrent si vite et si bien que toutes les variétés et les greffes se sont vulgarisées, que les plus beaux fruits et les fleurs les plus rares, s'ils se vendent, n'obtiennent que des prix infimes.
Mais, à la campagne, aussi bien qu'à la ville, c'est encore la vie de famille et les joies calmes que Ton retrouve comme élément à peu près unique de distraction.
Les routes sont mal préparées pour rendre faciles les communications et permettre la circulation de voitures légères. Les grandes routes empierrées ne s'étendent pas au delà de dix kilomètres de la ville, encore n'en comptet-on que deux, et Ton tombe brusquement de ces voies praticables dans des chemins tout à fait rustiques, défoncés le plus souvent et sillonnés de profondes ornières par le trafic des charrettes à bœufs ; le sol de ces routes se délaye
SOUS rinfluence des pluies, le vent sec en durcit la boue et la fige en blocs argileux que les voitures légères sont impuissantes à briser ou à traverser. On descend donc du tramway ou du train pour rentrer chez soi, et Ton y reste à goûter les douceurs du rocking-chair, à prendre du maté, que Ion dédaignerait en ville, et à attendre son journal pour en savourer tout le jour les surprises banales, lire et relire encore les annonces connues.
Les environs de Buenos-Aires el les ressources de villégiature qu'ils offrent vaudraient une description.
Sur la rive nord de Testuaire, on trouve des sites enchanteurs. Du haut d'une falaise élevée, qui s'étend jusqu'à sept lieues de la ville, on découvre le magique panorama de la ville avec ses édifices et ses minarets, blancs sous le soleil éclatant et le ciel presque toujours sans nuage, sertis au milieu des eaux bleues et douces de la Plata, fleuve aux proportions peu communes, dont on chercherait vainement l'autre rive, éloignée de huit lieues. Si le fleuve est beau à voir, il est plus difficile à atteindre; le flux et le reflux se font sentir encore à cette distance de la mer, qui n'est pas moindre de quatre-vingts lieues ; la pèche et le bain sont souvent irréalisables^ si l'on ne veut courir à cheval, jusqu'à trois ou quatre kilomètres, chercher les eaux profondes qui se retirent devant vous.
Il faut remonter quelques lieues, pour se procurer tous les plaisirs de la villégiature au bord de l'eau. C'est la région du delta du Parana.
Terrain de transition, continent futur en formation au milieu des eaux; chapelet d'îles qui envahissent le lit des grands fleuves le Parana et l'Uruguay, et menacent de fermer lentement leurs lits immenses à la navigation.
Elles occupent une largeur de quinze à vingt lieues sur une profondeur de cent cinqiiante, ne laissent, entre elles, que
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quelques canaux navigables, larges de deux à trois kilomètres, émergent, couvertes d'arbres plantés par l'homme ou quelquefois simples surfaces herbeuses, vierges de tout contact humain, couvertes de joncs et de roseaux.
Dans cette immense région, curieuse, pleine d^nattendu, on ne saurait vivre ni bâtir comme en terre ferme. Il faut recourir au pilotis, poser son nid à plusieurs mètres audessus du sol, pour laisser aux eaux des crues le passage libre. Ces crues, la culture, à proprement parler, ne les redoute pas, en souffre quelquefois, mais s'en enrichit le plus souvent. I
C'est, en effet, à la virginité féconde des alluvions que celle ^
région doit la richesse de sa végétation, et chaque inondation dépose sur le sol un limon précieux. Là, tous les efforts de rhomme ont eu de rapides succès; les arbustes deviennent des arbres, les modestes plantes grimpantes prennent des proportions de lianes, les plus humbles graminées dépassent la taille de l'homme. Toujours arrosés et le pied couvert d'alluvions nouvelles, les arbres fruitiers prospèrent, produisent plus vite que partout ailleurs, et suffiraient à approvisionner dix villes comme celle de Buenos-Âires. La chasse abonde ; tous les gibiers d'eau, de poil et de plume, des amphibies inconnus ailleurs, proches parents du sanglier et de la loutre, le grèbe, le cygne à col noir, la cigogne, toutes les variétés de canards sauvages et de bécassines par milliers, le cerf, et même le jaguar.
Le charme particulier de cette région, la richesse de son sol suffiraient à lui donner une haute valeur; mais l'État la tient encore hors la loi et n'en autorise que la possession. Son étendue est telle qu'aucune île ne vaut que par les cultures que le travail de l'homme y a multipliées. En terre ferme, le sol, moins fertile, mais plus facilement accessible, a un prix plus élevé.
Esl-ii possible de déterminer avec précision la valeur intrinsèque des terrains de villégiature?
Elle varie à Tinfini dans tous les endroits que la mode adopte. C'est le caprice qui la fixe ; mais elle ne s'élève guère au delà de une piastre le mètre carré, ce qui est un prix peu ordinaire et seulement acceptable dans le voisinage de la ville. Plus loin, la terre se yend à l'hectare, et, pour être payée plus de quatre à cinq cents piastres Thectare, tioit être assez proche de la ville ou bien voisine d'un village et d'une station. Les prix des terrains de culture les plus recherchés n'atteignent pas encore la moitié de ceux que nous indiquons là.
Il est assez facile de posséder un coin de terre pour que ce soit là un plaisir que tous se procurent; si tous, par contre, ne bâtissent pas, c'est qu'il est moins aisé d'immobiliser des capitaux dans un pays où ils ont tant d'emplois rémunérateurs, le capital étant un instrument de travail recherché dans une société démocratique, où le travail est la loi générale, à laquelle personne n'échappe et n'essaie de se dérober.
Cependant le nombre des constructions est fort grand relativement à la population. Le recensement de 1881, le dernier qui ait été pratiqué, dénonçait, dans la ville de Buenos- Aires, trente-quatre mille deux cent douze maisons pour trente mille soixante-dix- huit familles, ce qui donne quatre mille deux cents maisons de plus que de familles et, par conséquent, au moins huit mille exclusivement occupées par le commerce, les industries ou les services publics. Depuis 1881, ce nombre a augmenté de près d'un quart. Dans la partie rurale de la Province de Buenos-Aires, les cinquante-sept mille quatre cent trente-deux familles qui l'habitaient, dans la proportion de cent soixante-neuf habitants par kilomètre carré, occupaient soixante et onze mille sept cent vingt-six édifices ; ajoutons que, sur ce nombre, vingt-cinq mille à peine sont de