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GUAP. 11. - LA FEMME ARGENTINE

personne ne le lui conteste ; elle est le type consacré de la beauté, de l'élégance, de l'éducation raffinée et aussi de la vertu domestique et civique, et si, hors des limites du pays, les Ilispano-Américains jalousent quelque peu le rang où elle prétend, ils reconnaissent, du moins, la supériorité qu'elle a tant de fois démontrée, dans l'histoire agitée de ce pays, et qui a si puissamment contribué à la Iransformatioa politique du continent tout entier.

Faire l'histoire de la portena^ ce serait faire celle même do la nation, ou tout au moins du sentiment national dans la République Argentine, en même temps que celle du triomphe complot de ce sentiment national dans toutes les parties espagnoles du continent américain. Il est né d'elle et en elle, c'est elle qui en a fait la religion de ses enfants, et Ton peut ajouter que c'est la seule religion qu'elle ait pris souci de leur enseigner.

Deux sentiments n'ont jamais eu de prise sur elle : l'amour des distinctions nobiliaires et le fanatisme religieux. Cela tient à bien des causes anciennes ; il les faut chercher dans son origine,

La première femme qui ait constitué la première famille sur le continent sud-américain n'était pas de race européenne. A Buenos-Aires, lorsqu'en 1580, Garay vient fonder celte ville, les soixante soldats espagnols qu il amène avec lui, du Paraguay, sont accompagnés de quelques femmes guaranies, déjà mères de leurs œuvres. La race guaranie est, en tout point, supérieure par sa grâce, sa beauté, l'esprit industrieux, agricole et demi civilisé de cette nalion, à la race pampa ou tehuelche, rameau de la race araucanc, qui végétait misérablement au lieu où venaient coloniser Garay et sa milice.

Ces quelques compagnes choisies par des soldats,

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parlent déjà espagnol; les filles nées d'elles acquièrent tous les caractères de la race conquérante. Mères et filles formeront le premier noyau social. Recherchées par les nouveaux colons, à cette époque où la femme européenne n'émigre pas, elles ont vite conscience de leur valeur. La soumission rapide des Indiens du lieu, réduits en demi-esclavage, les élève au rang de bourgeoises, au-dessus de ce peuple qui les sert : la révolution, en 1810, en fera des patriciennes.

11 faut deux siècles pour préparer cet événement, il faut que la femme ainsi sortie d'une race nouvelle, enfante pendant plusieurs générations et procrée la femme créole, de sang et de cœur, qui inspire à ses enfants, avec Tamour du foyer, celui de la patrie.

C'est dans l'intimité de la famille, qu'elle est le grand agent social de la constitution politique du pays : aussi son rôle estil historiquement effacé. Il resterait ignoré, si, après les heures de combat, lorsque le pays s'organise, ceux qui ont fait celte œuvre, sur la place publique et les champs de bataille, n'avaient publiquement reconnu sa valeur et son importance en lui donnant une grande place, une action dirigeante dans la nation nouvelle qui vient de proclamer et de conquérir son indépendance. Ils font mieux que de placer sur sa tête une couronne civique, ils lui délèguent le soin d'élever l'enfance, de créer et d'administrer toutes les institutions qui lui sembleront utiles à la protéger.

Nous ne connaissons pas d'autre exemple d'une révolution semblable dans l'organisation sociale d'un peuple, faite par simple décret, et produisant encore ses effets après plus d'un demi-siècle.

Un homme qui a joué dans l'histoire de la constitution de la Nation Argentine un grand rôle, sinon le premier, qui en a été l'organisateur civil après les grandes secousses de l'épopée militaire de l'indépendance, Bernardino Rivadavia, pensa que

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la société nouvelle manquerait d'équilibre si la femme n'y jouait pas officiellement le rôle qu'elle avait dans la famille, si la direction des destinées nationales était réservée absolument aux hommes.

Tout en se mettant en dehors des théories do quelques i philosophes, partisans de Tégalilé de la femme, dont Iq^

idées avaient reçu, à différentes époques, l'approbation platonique des peuples, il posa ce principe que l'éducation de la i femme ne peut être dirigée et surveillée que par la femme,

' qu'elle seule peut veiller sur l'enfant abandonné ou sur l'édu-

I cation des filles, qu'à elle seule doit appartenir, dans l'Etat, la

I direction et la vigilance des œuvi'es hospitalières.

! Appliquant ces théories, Rivadavia décréta la création d'un

i Conseil supérieur de dames, sous le nom de Société de bien-

faisance, et lui confia la direction exclusive, l'inspection et l'administration des écoles de filles, de l'asile des enfants abandonnés, de la maternité, de l'hôpital des femmes, du ' collège des orphelines, et de tout établissement public qui

I pourrait êlre créé dans l'intérêt des femmes, des filles ou de

I l'enfance.

j C'était remettre aux mains des femmes tout ce qu'embrasse

l'assistance publique et l'éducation, leur confier l'administration matérielle, en même temps que la direction morale, d'é- ! tablissemcnts, dont l'importance est considérable dans une

société.

Un demi-siècle s'est écoulé, la Société de bienfaisance est devenue vite et est restée sans défaillance, au milieu des péripéties politiques que ce pays a traversées, une des institutions les plus solides et l'une des mieux administrées. La matrone argentine a apporté dans ces fonctions, si étendues et naturellement gratuites, tout le soin et toute Tattention qu'elle a toujours apportés dans la direction et l'éducation de sa propre famille.

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Lo Conseil, à roriginc, fut composé de treize dames, sans Tadj onction ni Tintervention d'aucun homme, ni d'aucun fonctionnaire, et abandonné à son initiative et à son indépendance. Son budget a toujours été administré par lui seul, et jamais aucune résolution n'a été prise, aucune réforme introduite, que par lui. Ce budget a toujours été mince pour ses besoins; mais, c'était là, encore, un des nombreux avantages de rinnovation de Rivadavia, de décharger le budget de TÉtat du fardeau, qu'imposent à toutes les sociétés, les nécessités de l'assistance publique. Il était facile de prévoir que la femme saurait attirer, dans la caisse dont elle aurait l'administration, toutes les contributions volontaires que pourrait fournir la société, où elle jouait un si grand rôle. C'est ce qui suffirait à expliquer comment un budget de 2 ou 3,000 francs, par an, put suffire, au début, à soutenir une institution aussi vaste, aussi multiple en son objet, débutant par l'éducation de cinq cent soixante et onze enfants, qu'elle avait déjà à sa charge, en 1824, et créant dans toute la campagne les écoles de filles qui manquaient partout.

L'institution eut, dès le premier jour, un caractère national assez déterminé, pour pouvoir, après avoir disparu pendant quinze années de l'oppression de Rosas, de 1838 à 1852, renaître aussi puissante qu'au jour de sa première création.

L'école primaire, l'éducation des filles de condition modeste fut la grande préoccupation de ce Conseil des femmes. Une réforme de l'organisation scolaire lui a enlevé cette partie importante de ses attributions, mais l'État a reçu, de ses mains, les écoles de filles dans un état de prospérité, qui eût été une raison suffisante d'ajourner cette dépossession.

Les attributions que le Conseil des femmes a conservées suffisent à occuper toute son attention. Il a, aujourd'hui encore, sous son administration exclusive et sa responsabilité morale et financière ; la maison d'éducation des orphelines,

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lasilc des enfants abandonnés, celui des femmes aliénées, la maison de correction des femmes, l'hôpital dos femmes, celui des enfants, autant d'établissements dont Timportance est en rapport avec celle d'une ville de quatre cent mille âmes, capitale d'un grand Etat. C'est sous la direction des dames palronnesses que fonctionnent les services médicaux et tous les services administratifs ou techniques qu'exigent des institutions de cet ordre et de cette importance, en y comprenant l'administration des biens sociaux et celle des donations importantes faites au Conseil ou aux institutions qui en dépendent.

Ce conseil féminin, ne ressortant d'aucun ministère ni d'aucun collège communal ou provincial, jouit de cet avantage, précieux dans une république démocratique, d'être au-dessus de toute influence et de tout événement politique. Son autonomie a survécu aux drames, quelquefois sanglants, des luttes politiques, au milieu desquelles s'est formée cette société. Les services qu'il a rendus ne sont plus à compter; le moindre n'est pas l'aide puissant que ce groupe de femmes, unies par une idée commune de bienfaisance et de protection sociale, a apporté à la conciliation nécessaire des partis, au milieu des divisions que les ambitions creusent, périodiquement, entre eux.

Cependant ce n'est pas un rôle politique que celui qui a ainsi été attribué aux femmes, ce n'est à proprement parler que l'extension, au bénéfice de la communauté sociale, de leurs fonctions maternelles.

Le sentiment de la maternité domine la femme américaine. Une certaine philosophie prétend que c'est là un sentiment instinctif que Ton ne trouve h l'état passionnel que chez la

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femme primitive, et dont la femme d'une civilisation raffinée se dégage, s'élevant, ainsi, au-dessus de la vulgarité de ses congénères, et bornant ses ambitions à la reproduction, à de rares exemplaires, de ses hautes qualités de race.

La portena n'est pas entachée de ces doctrines. Elle met une sorte d'orgueil à être entourée d'une nombreuse descendance ; par une étrange grâce d'état, elle sort, chaque fois, rajeunie par les épreuves de cette haute fonction sociale — la première en importance, dans un pays dont le peuplement seul peut assurer la civilisation.

L'influence du prêtre ne Ta jamais dominée. Il est loin de jouer, dans la famille, par la femme, le rôle qu'il a conquis dans d'autres pays catholiques. Les couvents de femmes sont rares et se recrutent difficilement, à rencontre de ce qui s'est produit, dès longtemps, au Chili, où les couvents de femmes se sont multipliés dès l'origine de la colonie : ils y servaient d'asile aux femmes, trop nombreuses, pour une population masculine constamment décimée par les guerres avec les Araucans. L'immigration, au contraire, fournissait à Buenos- Aires des hommes adultes, toujours trop considérables en raison du nombre des femmes indigènes. Les quelques femmes, en effet, que l'immigration amenait, étaient généralement des épouses, et jamais, même aujourd'hui, leur nombre n'a dépassé dix pour cent du total de l'immigration.

La rareté des églises, Tintermittence du service religieux, interrompu souvent pendant des années pour les causes les plus futiles, par exemple par suite du manque de vin, dans la colonie, qui pût être employé dans le sacrifice de la messe, l'absence d^enseignement religieux, la difficulté des communications, dans la ville même, ont influé longtemps sur les mœurs. Les efl'ets survivent aux causes. L'indolence créole, les charges que la maternité répétée imposent à la femme suffisent à les perpétuer.

Aussi, les mille pratiques religieuses que l'usage impose.

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