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céder ce poste à un avocat, un professeur de langues gouvernera une banque, un officier de cavalerie conunandera un cuirassé.
Ces anomalies étonnent fort peu. Ce que nous avons dit de la manière dont s'acquiert renseignement, de l'effort individuel que l'étude demande à l'élève, l'explique de reste. Celui qui est arrivé, presque seul, sous une direction très lâche, jusqu'au dernier diplôme, est mieux préparé à acquérir, seul, les connaissances nouvelles, que lui impose son goût pour une carrière nouvelle; il lui faut pour cela moins d'efforts que pour se spécialiser dans celle qui le rebute.
Peut-être ceux mêmes qui sortent de l'école primaire, et ont passé, depuis, leur adolescence au milieu des luttes de la vie, sont-ils également préparés à reprendre sur le tard des études, à conquérir une place dans des carrières ou des professions auxquelles ils ne semblaient pas destinés : ces cas ne sont pas rares, à ce point de vue comme aux autres, l'école primaire tient une grande place dans l'organisation sociale.
Celui qui voudra recueillir dans ce pays des traits de mœurs intéressants et se convaincre que l'individualisme y domine la démocratie, devra s'arrêter devant l'école primaire et y pénétrer.
Elle n'a pas partout le même type; partout elle a existé d'cjle-même ; elle est pour ainsi dire sortie du sol, avant que l'État ait pu se préoccuper de la créer.
Que Ton réfléchisse, en effet, que nous sommes dans un pays, où, suivant les statistiques, on trouve en moyenne un habitant par kilomètre carré, ce qui veut dire, en langage moins savant, que l'on peut y parcourir des milliers de kilo-
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mètres carrés »ans y rencontrer un habitant, et que, hors des çigglomérations urbaines et do quelques groupes ruraux, rhomme est abandonné dans la plaine à son isolement.
Que de fois il nous a été donné de traverser des endroits, administrativement considérés comme peuplés, où la distance d'une chaumière à une autre était do plus d'une lieue. En avançant hors de [cette zone, où la population n*est pas, comme Ton voit, bien dense, on en rencontre une où Tisolement absolu est la loi, où Thomme vit avec ses pensées et le ciel sur la tête, à contempler de loin son troupeau.
De semblables conditions sociales doivent laisser supposer chez Thabitant, né dans le pays ou venu du dehors et acclimaté dans ce milieu, une certaine sauvagerie ; erreur, c'est plutôt une excessive sociabilité que nous y avons remarquée^ un désir de communiquer avec ses semblables, aiguisé, sans doute, par la privation de ce plaisir, et une envie de savoir ce qui se passe, sur celte terre où ils végètent, fatigués qu'ils sont de contempler la pâle clarté de Mars et de Vénus.
C'est à ce besoin que répond la création d'écoles primaires assez inattendues dans un milieu où l'habitant semble n'avoir jamais paru.
L'État n^est pour rien dans ces créations. Dans un rancho, aussi triste que les autres, un jour, un inconnu, élranger le plus souvent, oiseau de passage, à plumage nouveau^ bachelier quelquefois, à la recherche du bout du monde, est tombé demandant place au foyer. On l'a accueilli. Dans une langue hybride, où le français de Béarn, l'italien de la banlieue de Gênes, prend des modulations espagnoles, inventées plutôt qu'apprises, il a raconté ses longs voyages, ses prouesses, que son piteux équipage ne laisse pas deviner, caché ses misères, que son visage émacié dénonce, malgré le hâle^épais et som-
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bre qui en empâte les traits. Pour payer sou écot, il a pris un enfant sur ses genoux, et lui a enseigné à désigner des lettres tracées par lui sur le sol.
Dans ce désert, les nouvelles courent vite : le lendemain, la présence de ce savant est connue à dix lieues à la ronde, et Técole se crée toute seule. Pas un gamin ne manque au rendez-vous que personne n'a donné. De tous les points deThorizon, ils accourent, au galop de leurs chevaux étiqucs, se groupent devant la porte ; aucun d'eux ne perdrait cette bonne occasion de voir visage d'homme, et de se trouver à un point, où quelques chevaux réunis fournissent un prétexte à courses échevelées et à paris aventureux.
L'enseignement est, cela va sans dire, des plus pauvres. Ce malheureux éclopé de la vie qui le donne, et qui certes n'a pas fait le voyage pour ce piteux résultat, n'a fait provision de mots espagnols qu'au contact de paysans, qui le parlent, eux aussi, sans l'avoir appris; avant d'en savoir correctement un mot, il a oublié sa langue mère, lui substituant un patois sans nom, qu'il parle et écrit de la façon la plus bizarre. C'est là tout ce qu'il peut enseigner. Cet enseignement, s'il le poussait trop loin, serait, pour les enfants groupés autour de lui, un égarement, et l'on pourrait^ en le suivant à la piste, recueillir des observations curieuses sur la manière dont se forment les patois et se déforment les langues.
Le matériel de Técole est plus sommaire encore que le bagage de ce Bias improvisé. Le livre manque, le plus souvent, un bout de journal en tient lieu, jusqu'à ce que Técole, devenant une fondation sérieuse, un rendez-vous très couru, l'hôte qui lui donne asile ait pu se rendre au village voisin, éloigné quelquefois de vingt lieues, pour s'y munir de l'alphabet nécessaire.
Jusque-là on recourt à des expédients: un prospectus, à images, du Bon Marché, tombé là, on ne sait par quels ricochets, le dessus d'une boito à cigares, remplacent
lalphabet introuvable. C'est bien dans la pampa que le proverbe campagnard est vrai : « Quand on n'a de rien, on s'en passe! » On s'y passe de tout: l'école se passe de chaises, de bancs et de tables, l'instituteur improvisé se passe de science et les élèves de chaussures, leurs chevaux, attachés en groupe serré devant la porte, se passent de brides, de selles, d abri et de nourriture ; et tout ce monde, cependant, ces jeunes gardeurs de moutons, finissent par apprendre à lire, sinon à cette première épreuve, du moins à une autre ; plus tard, devenus de riches pasteurs, peut-être même de hauts fonctionnaires, ils raconteront, soyez-en sûrs, leurs souvenirs d'école.
De longtemps, dans la pampa, avant et après la loi de 1874, qui a, platoniquement, déclaré qu'à l'avenir l'enseignement primaire serait obligatoire, gratuit, gradué et hygiénique, le programme est rempli de cette façon. Il n'en peut être autrement. Si, de loin en loin, il ne passait, par hasard, quelque alcoolisé, ayant encore une lueur de bon sens, avant d'arriver aux limites extrêmes du delirium tremensj la loi resterait lettre morte, en dehors des villes et des villages, dont le nombre est fort restreint.
Dans ceux-ci, l'école a, un peu, meilleur 'aspect. C'est toujours, devant la porte, le même entassement de chevaux faméliques, attendant patiemment la fin de leur station quotidienne et reprenant, pour les remmener au logis, éloigné quelquefois de deux ou trois lieues, les fillettes ou les bambins, que chacun a déposés, par couples, par trios, quelquefois, par quatuor, comme le cheval légendaire de la famille Aymon,
Il y a quelques années, les classes étaient toutes pauvres, elles tendent aujourd'hui à s'installer, toutes à la fois, sur un