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CHAP. III. — LA JEUNESSE ET L'ÉDUCATION

Malgré eux, quelque démocratiques que soient les usages et Torganisalion du pays, chacun d'eux prendra vite la notion des distinctions sociales ; mais les souvenirs de Técole surnageront, et quelle que soit, plus tard, la différence des occupations et des fortunes, ils ne seront jamais surpris de se rencontrer; de ce rapprochement, préparé à Taurore de la vie, naîtront des rapports, qui empêcheront les distinctions sociales, écucil de certaines démocraties, où les classes aspirent à se dominer les unes les autres, sans se connaître entre elles et s'être jamais pratiquées.

C'est le grand défaut de notre éducation française de borner notre horizon de tous les côtés. Comme si ce n'était pas assez de ne connaître rien des pays étrangers et d'ignorer, en France, ce que sont même les Français à Tétranger, les provinces et les différentes régions de France ne se connaissent pas entre elles ; pendant qu'on ne sait pas au Nord comme on vit et s'habille au Midi, pendant que les Français des villes et ceux des campagnes n'ont pas une pensée cominune, l'abîme est aussi profond entre ceux de carrières, de professions ou de métiers différents, habitant la même région. Tous constituent des groupes, tellement tranchés, qu'ils ne savent rien les uns des autres : médecins, avocats, ingénieurs vivent isolément avec leurs confrères, croient devoir penser comme le groupe auquel ils appartiennent, au milieu duquel ils seraient déclassés, s'ils apportaient des idées nouvelles qu'ils auraient puisées au contact d'autres classes sociales. Toutes les professions font de même. Ce que connaissent les fonctionnaires, ce sont leurs collègues ; les industriels n'ont de relations qu'avec ceux qui vivent de leur industrie ou la font vivre, exemple que suivent les commerçants les uns avec les autres ; jeunes et vieux s'ignorent également, jamais on ne verra un employé de commerce s'entretenir avec un jeune poète, et rarement un sénateur avec un petit rentier. Il en résulte un tel défaut de pensées communes que nous ignorons

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tout de nous mêmes et sommes surpris de nous voir mieux connus au dehors que dans notre propre pays.

La gratuité de Técole n'a cependant pas tué renseignement libre. Celui-ci est parliculièrement étranger. C'est une sorte de besoin, chez les étrangers, de prolonger leur patrie jusque dans les limites de leur patrie d'adoption : Anglais, Français et Italiens y tâchent à Tenvi.

Nos compatriotes, établis au dehors, semblent avoir emporté de France cette idée que la gratuité de Técole est une sorte de secours du bureau de bienfaisance ; ils y résistent et envoient leurs enfants aux écoles françaises, très nombreuses, au reste, quelques-unes fort anciennes, jouissant toutes de considération.

Les maîtres, qui y donnent des leçons, sont, souvent, de pauvres bacheliers, égarés par des plans d'émigration mal conçus^ des velléités de fortune à l'étranger, que des essais, dans tous les sens, ont été impuissants à réaliser. Us se sont aperçus, quand ils n'ont plus rien senti dans leur bourse, qu'ils ont vainement fouillé dans le fond de leur malle, et qu'ils ont dû quitter l'hôtel, de force, en piteux équipage, qu'il leur restait, dans leurs souvenirs, des échos vagues de leçons mal recueillies, quelquefois, un diplôme de bachelier. Us sont, alors, entrés dans l'enseignement. Quelques-uns ont repris la grammaire et l'algèbre parles cornes, et, d'efforts en efforts, silencieusement poussés, sont parvenus à développer en eux des mathématiciens ou des pédagogues ignorés, qui ont rendu h renseignement de vrais services, et démontré, une fois de plus, que l'émigration est la carrière des forts et des vaillants.

Cet enseignement spécial, nationalisé, pour ainsi dire, par

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chaque groupe étranger, ne donne pas, au point dé vue que l'on poursuit, les résultats désirés. Pas plus par Técole que par Tinfluence de la famille, le père n'amvc à inculquer à ses • enfants, moins encore à leur imposer, Tamour, qu'il a au cœur pour sa propre patrie. L'enfant, qu'il soit élevé à l'école gratuite nalionale ou dans un collège étranger, a l'esprit, le cerveau, le cœur, aussi bien que les poumons, envahis par l'air ambiant; c'est celui-là qu'il respire, dont il vit; il ne se prend d'affection que pour la patrie où il s'élève, où il se crée les premières camaraderies, dont il parle toujours, quoi qu'on fasse, de préférence, la langue.

Au reste, l'enseignement libre, lui-même, subit la loi de l'Etat qui a le privilège de délivrer les certificats d'étude et les diplômes. Les commissions scolaires de districts accordent les premiers, et les collèges nationaux les seconds. Les Facultés distribuent les diplômes, qui ouvrent les professions libéraies auxquelles elles préparent. C'est sous ce niveau national qu'il faut donc se décider à passer et que passent, avec les modestes maisons d'enseignement dont nous parlons, les établissements fondés par les corporations religieuses, dont nous devons dire un mot.

Les jésuites ont été, à proprement parler, les créateurs do l'enseignement à Buenos-Aires. Depuis leur expulsion en 1767, les établissements qu'ils avaient fondés et leurs vastes domaines des Missions ont été confisqués, pour le produit en être destiné à la création d'une Université. On voit que le pays de l'Inquisition savait appliquer, à tour de rôle, ses procédés expéditifs aux gens d'Église aussi bien qu'aux hérétiques. Aujourd'hui les uns et les autres ont repris leur vie d'action^ interrompue par ces violences, les hérétiques accaparent l'argent, les autres, avec le domaine de l'enseignement, des biens au soleil beaucoup moins métaphysiques, sans compter les biens à Tombre ! Les jésuites ont rouvert, il y a vingt ans, à Buenos-Aires, un vaste établissement où

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ils instruisent huit cents élèves. A côté d'eux, les prêtres bayonnais de la corporation de Saint-Joseph de Calazans possèdent un établissement aussi prospère, où renseignement se fait en grande partie en [français. De ces deux établissements , sont sorties déjà plusieurs générations, et dans la vie publique on voit poindre Tavant-garde assez puissante d'un parti clérical, qui vient augmenter le nombre, assez grand cependant, des compétiteurs, pour les postes élevés de l'État. Introduit dans la politique, l'élément clérical a essayé do remonter le courant d'indifférence religieuse qui est une des caractéristiques de cette société.

Pendant qu'en France la République a dû entreprendre une lutte pour laïciser l'enseignement, ici ce parti nouveau en entreprend une pour le délaïciser; il n'y parvient pas.

La société créole, bouture transplantée de la société espagnole du xvi" siècle, qui s'est développée et constituée socialement et politiquement en dehors de la main de l'Eglise, ne semble pas devoir changer de direction à l'aurore du XX® siècle. Le sol vierge de TAmérique est celui qui convient à l'arbre de liberté, sous lombre duquel dépérit tout ce qui n'est pas de son essence. L'enseignement, nous l'avons montré, est ici sorti des flancs de la société, il répond à ses besoins ; le prêtre y introduirait un élément hétérogène, lui ôterait ce caractère national et profondément américain, qui préside à son développement, et qui, s'il fait des hommes turbulents, fait du moins des hommes libres, indépendants, personnels, d'initiative et de volonté.

Le sport auquel la jeunesse prenne une part active est encore à créer ; le seul qui l'attire est évidemment la politique. Il a ses mortes saisons, mais, quand son heure est venue, il rem-

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plit la vie tout entière. Il est, pour elle, le plus grand et le plus complet des divertissements, la passionne, l'agite, met dans sa vie le mouvement et Faction, qui, d'ordinaire, y i manquent.

I A dix-huit ans, les jeunes gens sont électeurs. Nous avons

! dit, déjà, quelle part ils prennent à la politique et, quand ils

I sont majeurs, la place qu'ils occupent dans les assemblées et

dans la vie publique ; mais ils n'attendent pas cette heure-là I pour être des électeurs actifs.

Avant même de l'être, ils ne restent jamais étrangers I aux créations de partis^ aux formations de clubs politiques,

I à l'acclamation de tel ou tel personnage nouveau. Ils savent

quelle importance a, pour les débuts dans la vie, le placement habile de ses sympathies ; ils savent que, dans un pays où les principes ne sont pas en jeu, il faut savoir se rapprocher, à l'heure précise, d'un personnage, s'éloigner d'un autre. Donner de sa personne dans les réunions, c'est ce qui coûte le moins à la présomption juvénile, aucun ne s'en abstient.

Le sport politique est donc des plus entraînants. Tous les I trois ans, on nomme, dans chaque Province, un Gouverneur,

I tous les six ans, un Président de la République ; dans l'inter-

valle, pour occuper le tapis, des sénateurs et des députés aux assemblées nationales et provinciales, des membres de con- ! seils municipaux. Les deux premières élections ont seules

une grande importance.

Elles occupent, agitent et divisent toute la jeunesse. Chacun sait d'avance que la lutte peut toujours prendre un caractère militant, que l'enthousiasme pour un candidat peut amener son parti à descendre sur la place publique, les armes à la main, ou à entrer en campagne pour une véritable guerre. Cela s'est produit autrefois dans quelques élections présideni tielles, le partisan a dû s'enrégimenter dans des corps de

' francs-tireurs, s'exercer au métier des armes : chaque parti

avait son armée, ses heures d'exerçîce, ses revues, ses lirs à la cible ; Tun d'eux allait jusqu a exercer ses j[)artisans, enrégimentés, à la petite guerre, dans la ville, à lassant des carrefours, à la prise des maisons.

C'était charmant. La petite guerre a eu son lendemain, où Ton a pris de vraies cartouches, où Ton s'est tué réciproquement doux ou trois mille hommes, où les étudiants, les hommes de tous rangs, devenus soldats, ont assisté, pour leur compte, au drame émouvant d'une bataille rangée, aux prouesses du remington, du canon Krupp et de la mitrailleuse, où d'autres, sportsmen nautiques, ont fait manœuvrer des canonnières, cmbosser des cuirassés et bombarder la ville.

On comprend que dans un pays où l'on a à sa disposition, au sortir du collège, un sport d'un intérêt aussi violent, on ait une mince estime pour le croquet et le lawn-tennîs. Ces jeux sont abandonnés aux Anglais ou aux iils d'Anglais ; ce sont eux, aussi, qui importent des yoles et des canots de courses, créent et emplissent le Rowing-Club, font des régates, essaient de faire pénétrer dans les mœurs les courses de chevaux de sang.

L'équitation est le seul plaisir, le seul sport qui ait des amateurs dans toutes les classes de la jeunesse ; mais c'est un amusement vulgaire. Plaisir de paysan qui n'en connaît pas d'autres, il est tellement dédaigné, qu'il sera bientôt difficile de trouver dans les villes un jeune homme sachant monter à cheval. Tous enfourchent facilement une monture quand l'occasion s'en présente, se tiennent, naturellement, avec quelque fermeté, mais l'art de l'équitation est absolument négligé.

Tous les sports qui demandent un déploiement do force physique sont dédaignés par Ja jeunesse ; elle ignore la gymnastique, la marche à pied, dont il est difficile de prendre Thabi- Lude dans la ville la plus monotone et la plus mal pavée du monde, entourée d'une campagne coupée de routes intransi-

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