‹ La vie et les moeurs à la PlataChapitre 39 sur 88 · GHAP. 111. - LA JEUNESSE ET L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

GHAP. 111. - LA JEUNESSE ET L'ÉDUCATION

tables. Le goût de la chasse n*est général que chez les étrangers, il exige un vrai labeur qui n'est pas dans les goûts créoles; il faut donner des soins à son fusil et à son chien, se déplacer, marèher : autant de gênes qui gâtent un plaisir.

La jeunesse n'a donc d'autres divertissements que ceux que peuvent lui donner la politique et la société ; elle prend m grande place dans Tune et l'autre, courtise, dans la pi'emi(>re, les hommes utiles, dans la seconde, les jeunes jQUes aimables, au bal, au théâtre, à la promenade; aussi beaucoup au sortir du collège entrent, mineurs encore, dans les assemblées politiques ou dans le mariage; c'est souvent trop tôt : mieux vaudrait le vulgaire canotage !

Dans un pays où les enfants abondent, où toutes les maisons en sont encombrées, où en même temps les facilités sont grandes d'élever, presque sans frais, tout ce petit monde, ilcsL naturel de supposer que l'enfant abandonné est une excepUan et, que si, par hasard, il s'en trouve, il doit difficilement trouver une place à occuper, dans ces maisons déjà si bien pourvues d'enfants. La réalité donne un démenti aux suppositions las mieux fondées.

Les enfants abandonnés sont très nombreux, le tour ouvert existe, la maison d'enfants trouvés en reçoit beaucoup, mais elle place avec facilité ceux dont elle à la charge. Familles riches, aisées ou pauvres, ménages sans enfants, les demandent, les recueillent, les élèvent, les établissent, les adopteraient, si, par une singulière anomalie, dans ce pays, oùceiltj sorte d'adoption de fait est si fréquente, le législateur n'avait eu l'idée élrange de supprimer du code l'adoption légale.

Dans les maisons riches, où les enfants sont nombreux, il

n'est pas rare de trouver au milieu de ceux de la famille d'autres enfants, généralement de couleur, c/iùios, pardos ou triguehos^ faisant plus ou moins office de serviteur, de mentor des autres enfants, ou simplement de compagnon de leurs jeux : quelquefois cet enfant sera de race indienne de la pampa ou guaranie.

D'autres fois encore, vous trouverez un enfant blond, élevé, choyé dans une maison où il n'est pas né, épave recueillie, devenu objet précieux pour ceux qui l'ont si longtemps soigné.

, Tous ces enfants sont des abandonnés; leur origine est identique, leur sort des plus variés; ils sont tous soumis à la même loi^ sous la tutelle générale de l'administration des mineurs, qui les enregistre, les surveille, les protège, leur tient lieu de famille, à qui ceux qui les ont reçus doivent compte de leur personne et de leur moralité.

Si vous demandez à ceux qui les élèvent : « Cet enfant est-il à vous? », ils vous répondront : « Oui, il est à moi, on me Ta donné con el papel, avec le papier. »

Ce papier n'est pas l'équivalent de ce que nous mettons en français au pluriel et que nous appelons les papiers. Un Français a toujours ses papiers; partout où il va, il est fier de les avoir et de les étaler; il est, par contre, humilié si on lui demande de les exhiber. — « Avez-vous vos papiers? » est le dernier affront que l'autorité se permette de faire au citoyen : elle ne les demande généralement qu'à ceux qui ne les ont pas. Aussi, partout où vous rencontrez un Gaulois, il aura ses papiers et les défendra comme sa vie.

Le papier d'un enfant abandonné, c'est autre chose; avoir son papier, c'est n'avoir plus rien du tout.

Lorsque l'enfant sort de la Casa deespositos, asile des enfants trouvés, son papier est un acte de baptême qui lui constitue un titre légal; la personne à qui il est remis, avec l'enfant,

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acquiert sur celui-ci les droits qu*a perdus à tout jamais la mère qui Ta abandonné. Si plus tard, après plus de trois ans écoulés depuis la naissance, sa mère apparaît, réclame Tenfant qui est à elle, qu'elle a mis au monde et qu'elle a, dans un moment de désespoir ou de honte, livré au tour, elle trouve, devant elle, Tapplication de l'article 307 du Code civil qui enlève Tautorité paternelle aux parents qui exposent ou abandonnent leurs enfants.

Le papier est donc bien un acte de cession, que la mère légale peut opposer à la mère naturelle, qui donne à la première tous les droits enlevés à la seconde.

Quelquefois cet acte de cession se traite de gré à gré, entre acheteur naïf et vendeur cruel, qui croient, tous deux, faire un acte valable, acquérir et céder des droits que la loi met hors du commerce, que, les uns, par indifférence ou misère, les autres, par besoin d'affections, y font rentrer. Au bas de ce papier, la mère, ne sachant pas signer, a fait une croix — la première que le petit ait eu à porter — puis elle s'en est allée, avec une larme peut-être, aussi avec cette consolation que l'enfant s'élèvera, vêtu et nourri, battu, pas plus que par elle, ni plus tendrement, et elle a repris l'insouciance de sa vie.

D'autres ont trouvé leur papier au bout d'un rude chemin, comme terme de la guerre sans merci où leurs père et mcré, frères, sœurs, emmenés comme eux en captivité, ont été tués ou dispersés, distribués sans pilié, les uns dans le rang, les autres en demi-servitude. C'est là un usage ancien barbare et condamnable.

En 1870, après la guerre du Paraguay, terminée lorsqu'il n'y a plus eu sur le sol fertile de ce riche pays que des femmes et des enfants mourant de faim, débris de la vieille race guaranie, qui, la première, avait sauvé les Espagnols de la famine, et leur avait donné leurs premières épouses; en 1879 aussi, à la fin de la guerre pampéenne, combien en

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a-t-on VU arriver à Buenos- Aires et distribuer de ces malheureux enfants!

De ces épaves les gens économes font des serviteurs gratuits. La pampa a été pour ces pauvres primitifs une rude nourrice, la destinée est pire.

Détournons nos regards ; il y a d autres enfants au papier que le sort favorise : ce sont ceux qui sortent de l'asile pai* la grande porte du bonheur. C'est un usage, répandu dans les familles riches, de chercher, parmi ces infortunés, un compagnon du foyer : les jeunes ménages sans enfants, les vieux sans petits-enfants, vont là, et choisissent. Heureux ceux que la nature a favorisés de traits gracieux, de beaux cheveux blonds ou d*un regard tendre. Ceux-là ont des chances, dans cette loterie, de gagner le gros lot: ils seront choyés par ceux pour qui leur présence sera toujours une consolation.

Que deviennent plus tard les enfants abandonnés? Ils prennent dans la société le rang que leur attribue leur éducation> sans que leur naissance ou leur origine soit comptée pour rien. On en peut citer plusieurs. L'un est banquier dans une ville de province ; on dit qu'une des étoiles des assemblées législatives est entrée dans la vie avec un papier ; rien ne s'oppose à ce que tous acquièrent, comme leurs concitoyenSy un rang social élevé ; c^est la loi des démocraties : à chacun suivant ses œuvres.

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