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CHAP. IV. — FÊTES INTIMES ET FÊTES PL'BLIQUES

draperies, de coussins, à des bonnets de hauteur fantastique; on cache, avec soin, la couleur des cheveux et de la carnation, en un mot, on s*enlaidit à plaisir; ce résultat, obtenu par chacune, en particulier, jette sur le bal une ombre de vulgarité, le prive de tous les ornements, qui en feraient, en même temps que la beauté, la gaieté; il reste Tintrigue, cette sotte ramasseuse de petits potins, peut-être de calomnies, et comme il est plus facile d'être belle que spirituelle et fine, les malheureuses victimes en habit noir, qui n'ont pas, sur la conscience, quelque secret mal caché, quelque péché que tout le monde connaisse, sur lequel on puisse aisément aiguiser quelques railleries, en sont réduits aux appels aigus du : a Je te connais, beau masque », qiii n*a acquis aucun charme à passer l'Océan, à changer de langue, et à être dit d'une voix de tête, déguisant, sous un son uniforme, les particularités de chaque organe.

Ces bals classiques ont perdu de leur renommée d antan, la société s'est trop agrandie, toutes les Provinces et les étrangers l'ont envahie, peu à peu, par tous les côtés, et la société locale leur abandonne ce terrain neutre des réunions mixtes, qui n'ont ni l'intimité d'un salon privé, ni la liberté d'un salon public où chacun entre en payant son écot.

Le carnaval est, dans tous les pays, l'occasion de fêtes et de réjouissances de caractère privé; mais dans les pays tempérés, à plus forte raison dans ceux où il tombe en plein été, il a gardé les caractères d'une véritable fête publique; il est, pendant les trois jours traditionnels, le maître de la rue et de la ville entière ; il n'y a pas de village, de coin habité qui échappe à son influence. Dans le fond de la pampa, partout où il y a une habitation, il y a un esprit hanté par le délire du carna-

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val ; dès que deux êtres humains se trouvent en présence, du dimanche au mardi-gras, où que ce soit, ils en évoquent le souvenir, et se mettent en mesure de respecter la tradition.

Or, cette tradition consiste à s'inonder d'eau, réciproquement. Là est le grand plaisir, la joie sans égale ; se mouiller, s'inonder, se tremper jusqu'aux os, de Taube au coucher du soleil, est une joie qui a ses ivresses; comme toutes les ivresses, celui qui ne la partage pas ne la comprend pas, celui qui est dominé par elles, la subit sans s'en expliquer le charme.

Ceux qui, dans une proportion quelconque, ont pris part à ri'S jeux aquatiques, dans le centre le plus civilisé des villes, DU dans le coin le plus retiré des champs, jeunes ou vieux, confesseront sans hésiter qu'ils y ont pris plaisir.

C'est un plaisir qui est fait de plaisanteries et de surprises i*rotesques, auquel se mêle à forte dose, — que Ique soit le rang social de ceux qui y prennent part, — un peu de lascivité, In ut au moins de liberté familière entre personnes de sexes (liil'érents.

(Vest en vain que les ordonnances municipales proscrivent (le la rue ces réjouissances humides, d'un autre âge. Dès que I autorité a le dos tourné, Teau retombe à plein seau même sur son représentant et détrempe, dans sa poche, les procès- \erbaux déjà dressés. Dans les cours, dans les maisons, dans Ii^s rues des quartiers éloignés, à la campagne, l'eau coule sur tout ce qu'elle rencontre. En ville, dans les rues, réservées îi la promenade des élégants, d'où elle est absolument exclue, elle prend des airs modestes et réservés, prétend parfumer sans inonder, mais ruisselle en parfumant et trempe tout ce qu'elle rencontre.

Il y a quinze ans que l'opinion travaille à transformer cos jeux carnavalesques, sans parvenir elle-même à se con-, vaincre.

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A cette époque, déjà éloignée, Teau régnait seule, sous ^a forme la plus crue. Dès le samedi, sur toutes les terrasses, h rilalienne, des maisons de ville, on hissait une provision th^ baquets, de seaux, on recueillait tous les vieux journaux et grands papiers que Ton pouvait récolter, qui se transformaient en ballons hydrauliques. Pendant trois jours, on y renouvelait, sans cesse, la provision d'eau, qui s'épuisait, sans cesse, retombant, en belles averses, sur les voisins et les passants. C'étaient de vrais combats, dont tout le monde preiiaiL sa part, depuis la servante négresse jusqu'à la lille la plus élégante de la maison la plus riche. Tout le jour, Teau ruisselait, les vêtements détrempés collaient au corps; siTeau s'épuisait, on en venait quelquefois aux mains, le vaincu plongeait dans le baquet vide ou plein.

Des passants, personne n'était épargné, si le Président de la République ou quelque personnage apparaissait, il devenait le but préféré, sur lui pleuvaient tous les ballons iln papier, gonflés d'eau, les œufs de cire, pleins d'essences parfumées et autres projectiles, quelquefois dangereux.

Ces beaux temps sont passés, les citadins n'ont plus celle passion pour l'eau toute crue; son usage tout à fait créole n'est surtout pas toujours du goût des étrangers. On en trouva encore, au caractère mal fait, qui n'aiment pas, au coin d'une rue, recevoir, sans s'y attendre, un plein seau d'eau douteuse, lancé par la main sûre d'une femme de couleur foncée.

Le carnaval n'en est pas pour cela moins humide, d'une humidité tout aussi pénétrante, mais plus parfumée; le plus rebelle à ce plaisir finit par y prendre goût.

Le malheureux qui pour la première fois sent coulei' le long de ses vertèbres un filet d'eau froide, plus ou moins odorant, ne manque pas de s'écrier : « Ah ! que c'est bvle, finissez donc! » Il proteste, se fâche quelquefois, munnure toujours, et ne se souvient pas, tout d'abord, que celte plai-

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sauterie est permise à tout le monde et que les rieurs ne sont jamais du côté de ceux qui la supportent mal. C'est là le cri ou le mouvement de la première heure. Vous retrouverez, quelques heures après, le même personnage, à demi trempé, gai, joyeux, ardent à prendre part à la fête, ne trouvant plus cela bète du tout ; soyez sur que iorsqull est trempé des pieds à la tète, il le trouve tout à fait drôle, peut être même spirituel. Celui-là est sage qui ne perd pas son temps à raisonner sur la valeur des plaisirs de carnaval ; ce sont sottises humaines qui échappent à la critique et à l'analyse. Il faut que ces sottises soient bien nécessaires à la marche de 1 humanité, pour qu'elles aient survécu à la chute des empires et se soient perpétuées, jusqu'à nous, sans rien perdre de leur excentricité. Les esprits chagrins ne gagnent rien à bouder contre la mode et à prendre en carnaval des figures de carême.

C'est, du reste, sous une forme gracieuse, et, n'était Tabus que Ton en fait, à peu près acceptable, que se manifeste le carnaval humide. Ou y emploie ces tubes d'élain élastiques, inventés par la parfumerie anglaise, il y a quelque vingt ans et, qui, délaissés par elle, sont devenus d'immense consommation dans TAmérique du Sud. Ils firent leur apparition à Buenos- Aires en 1869, y prospérèrent si bien qu'il a fallu construire des usines, qui emploient toute Tannée des ouvrières, en nonabre considérable, à la fabrication de cet instrument carnavalesque.

A la tombée du jour, le corso commence, comme dans toutes les villes du midi de TEurope, son défilé, solennel, par les rues spéciales qui lui sont réservées. Dans ces rues étroites, des voitures élégantes, ornées de fleurs, longent le trottoir où la foule est rangée. C'est de cette foule que partent les minces filets d'eau parfumée, qui, après trois ou quatre heures de cette promenade, deviendront ruisseaux* Les

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femmes, pour protéger lem'S yeux, portent à la main un écran de glace. Beaucoup d'entre elles répondent et mettent k ce jeu une certaine passion. Les enragés escaladent les marche pieds, les sièges des voitures, toutes découvertes, et entreprennent des luttes que Ton n'abandonne que forcé et contraint, aveuglé sous le jet continu du ilacon parfumé. Les charrettes suivent la tile, pleine de gens de toutes conditions, masqués et bruyants; dans quelques-unes, des groupes de jeunes gens; dans d'autres, des jeunes filles, du meilleur monde, sont entassés, se risquent aux hasards de la rue, protégées par leur masque contre les critiques, et contre les propos libres par le bruit qui se fait autour d elles. Des compagnies de jeunes gens à pied parcourent les rues du corso et remplissent du bruit de leurs instruments, plus ou moins harmonieux; tous sont costumés, la majeure partie se noircit le visage ; on pourrait se croire dans un village africain ; l'explication de ce goût pour la couleur de la race noire est difficile à donner ; peut-être a-t-il l'avantage d'être un masque plus commode que tout autre, peut-être celui de permettre Temploi d'instruments de musique, faciles à mettre d'accord, pour des musiciens sans expérience.

La plus grande liberté règne dans le corso, il est rare qu'elle dépasse les bornes permises; il est curieux de constater que la foule du trottoir se garde de manquer aux règles de la bienséance, et que, dans ce milieu très démocratique, dans ces jours de licence,il ne vienne pas à Fidée des gens du peuple de se mêler aux jeux de ceux qui ne sont pas de leur classe : ils regardent et jouissent du spectacle sans y prendre de rôle.

La jeunesse se donne libre carrière, et s'en prend, de coutume, pour égayer la fête aux hommes politiques en vue, qu'elle caricature sans aucune retenue : à ce coin de rue un jeune homme s'est fait la tétc du Président de la République et amuse le public de ses gestes et de ses discours ; un autre

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porte le masque de Tarchevêque et se fait promener, assis à rebours, sur un âne ; un ministre, connu pour ses galanteries, apparaît dans une voiture, serrant de près le mannequin d'une jeune femme. On dit que les hommes du jour aiment peu voir leurs ridicules sur la place publique et qu'ils demandent des ordonnances qui les protègent. Espérons que c'est un faux bruit. Le carnaval a déjà bien assez à souffrir de la politique, qui arrête souvent les divertissements et divise, à époques périodiques, la société en camps hostiles.

C'est, au reste, la seule fête publique qui ait à souffrir de la polilique; les fêtes nationales ont, par contre, le privilège d'imposer silence à ses colères et à ses rancunes.

Le peuple et la société de Buenos-Aires semblent avoir une préférence marquée pour les fêtes civiques. Peu à peu, les fêtes religieuses, qui étaient les seules connues au temps de la domination espagnole, perdent de leur éclat. L'esprit de scepticisme domine l'Amérique et accueille avec plus d'ironie encore que de froideur ces longs cortèges, qui, à certains jours, sortent des églises pour promener, dans les rues, des saints de bois grimaçants, des représentations en cartonpâte, peint et doré, de quelque scène du martyrologe ou de la passion. Ces grotesques exhibitions, qui se sont perpétuées dans les villages et même dans quelques villes d'Espagne, semblent avoir été importées, ici, pour frapper, aux temps primitifs, l'esprit naïf des Indiens et des nègres ; la société a pris le pli d'en laisser à ceux-ci le spectacle.

Une autre raison enlève aux fêtes religieuses beaucoup de leur éclat, c'est l'inversion des saisons : à Pâques, dans l'hémisphère sud, on est en automne, en hiver, à la Fête-Dieu, la procession des Rogations faite, après la moisson rentrée, est

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