CHAPITRE III
S olution du problème des races indigènes dans les diverses réglons de TÂmérique. — Les grandes nations indigènes de rÂmérique du Sud à l'époque de la découverte : Quichuas, Araucans et Guaranis. — Tribus pampéennes de la race araucane. — Trois siècles de luttes. — Trois années de destruction. — Motifs et caractères de la première invasion en 1740. — Pampa défendue de 1740 à 1876. — Pampa conquise, 1877-1880. — Action de l'Indien sur la pampa. — Les routes indiennes. — Valeur et colonisation de la pampa depuis l'occupation eu 1880. — Importance de cette conquête sur l'avenir de la République.
Il n'est pas de penseur, ni de simple touriste qui, en mettant le pied sur le sol américain, ne se soit posé des questions sur l'avenir des trois races : indigène, européenne et africaine, qui s'y heurtent dans toutes les régions, et n'ait essayé d'y répondre. Par contre, aucun des hommes d'Ltat, qui dirigent les destinées de chacun des nombreux pays de ce continent, n'a pu songer à regarder, en face, ce grave problème tous les jours plus insoluble.
La République Argentine, si elle n'a pas le mérite de l'avoir résolu au point de vue ethnique ou simplement philosophique, a eu du moins l'énergie de le supprimer, et jouit paisiblement, depuis tantôt huit ans, des avantages matériels que cette suppression lui procure.
Tout le monde connaît les différents systèmes, adoptés dans les diverses contrées de l'Amérique par les Européens, visà-vis des indigènes, que nous devons nous résoudre à appeler Indiens, pour nous conformer à une tradition qui n'a rien de scientifique.
Aux États-Unis, les conquérants ont opté pour le refoulement, à main armée, quand c'était nécessaire, ou à coups de
dollars, quand ils pouvaient obtenir, contre quelques verroteries, des cotonnades et de Falcool, Témigration des Indiens vers Textrême Ouest. C'était là une tactique violente sous des dehors humanitaires ; elle a eu, dans la pratique, Tinconvénient grave de ne pas résoudre la question, de réduire le territoire indien, mais de le conserver. Il occupe, aujourd'hui encore, soixante mille kilomètres carrés, et Ton dit que cinq cent mille Indiens l'habitent. Restés chasseurs, comme ils l'étaient au temps de la conquête, ils n'ont pas fait un pas vers la civilisation; ils sont patriotes et indépendants à l'excès, et les Yankees seraient mal venus à leur faire un crime de ces sentiments qui caractérisent leur grande nation ; pourraient-ils davantage leur reprocher leur goût immodéré pour l'alcool et les lyncher pour si peu ?
Dans tous les pays hispano-américains la tactique a été différente : la conquête a entraîné la fusion des sangs et des races, le métissage a mis un peu de civilisation dans la paillote de l'Indien, un peu de barbarie dans le rancho de l'Espagnol; des races nouvelles se sont créées partout, ayant, suivant les latitudes, des caractères spécifiques, qui lui deviennent propres par la continuation des unions, dans le même milieu, entre des individus de même origine.
Dans les contrées tropicales, qui s'étendent du sud du Mississipi au nord du bassin de la Plata, sous la zone torride, la question de l'Indien peut être considérée comme résolue par l'absorption de l'Européen, qui ne résiste pas au climat : la race nouvelle est essentiellement hybride, le sang des premiers habitants domine dans celui des peuples néo-américains de ces parages.
Dans les limites de la République Argentine et dans celles du Chili, c'est-à-dire sur les deux versants des Andes, dans la partie du continent qui n'est pas tropicale, le problème s'est posé, depuis la conquête jusqu'à nos jours, dans des
termes différents et avec les mêmes difficultés qu'aux États- Unis.
» En examinant ce qui s'est passé dans Tun et l'autre pays, la marche qui s'est imposée aux gouvernants, d'origine distincte, on doit reconnaître que, dans l'un pas plus que dans l'autre, il n'y avait de plan préconçu. L'un et l'autre ont tendu toujours vers la destruction de l'ennemi que la conquête leur avait fait, et que leurs progrès rendaient à chaque période plus redoutable ; tous deux ont marché vers ce but inévitable.
La loi à laquelle obéissaient les conquérants espagnols leur en indiquait, cependant, un plus élevé. Celle des Indes, qui avait tout prévu, prohibait tous mauvais traitements contre les Indiens, défendait de les réduire en esclavage, ordonnant de leur apprendre les principes de la religion chrétienne. Les rois d'Espagne avaient de ce pauvre peuple primitif tant de souci, que chaque chef d'expédition, chaque fonctionnaire nommé, recevait, à son départ pour l'Amérique, des instructions spéciales à leur sujet, et qu'il devait, s'il les oubliait, attendre le châtiment sévère de ses cruautés. C'est ainsi que la mort du plus illustre des Indiens du nouveau monde, Atahualpa, valut à Pizarro, qui en était Fauteur, une condamnation à vingt ans de prison ; celle de Tupac- Amaru, exécuté sur la place de Cuzco, en 1S79, par ordre de Francisco Toledo, attira sur celui-ci une disgrâce qui le frappa si rudement, qu'il mourut de honte et do douleur, au sortir de l'audience d'où il fut expulsé de la présence du roi.
Instructions, ordonnances, châtiments, tout fut impuissant à arrêter la destruction des Indiens, leur réduction en esclavage, Técrasement des hommes et des femmes mêmes, enceintes, sous les plus rudes travaux, qui préparaient, par la mort des enfants, l'extinction de la race.
Si, quelque part, sur le continent américain, cette destruc-
tion n'avait pas de prétexte, c'était dans la pampa, dont Timmensité s'offrait au colon, assez vaste pour pouvoir porter et nourrir deux cent cinquante millions d'hommes, le jour où elle sera peuplée comme la France, c'est-à-dire cent fois plus qu elle n'en contient, après trois siècles. Les primitifs, qui l'habitaient, auraient pu aider puissamment au peuplement de ces régions, et le faciliter par la multiplication des métis, recevant dans ce milieu quelques-unes des qualités de race des conquérants^ tout en conservant la force de résistance acquise par leurs pères indigènes.
C'est ainsi que la conquête, procédant au début, a donné naissance à ce type nouveau de l'humanité, fils de la plaine: le gaucho.
On aurait pu croire que les qualités des deux races se seraient cristallisées dans ce type, que ce trait d union sauverait la race indigène de la barbarie, et, par cela même, de la destruction. Il n'en a rien été. Cette transformation, cette conquête ethnique, par le métissage, a été interrompue, au milieu du xviu^ siècle, en 1740, par la guerre, et la guerre s'est terminée en 1881, un siècle et demi après, par la des** truction du plus faible. La civilisation a déblayé le terrain que défendaient, il y a vingtrcinq ans encore, les descendants des premiers occupants, mais sans avoir rien préparé pour les remplacer. Ces peuples nomades, aujourd'hui détruits, n'ont laissé, de leur passage sur cette terre, d'autres vestiges que ceux que le pied de leurs chevaux, toujours en mouvement, y avait empreints, formant de l'est à l'ouest, du sud au nord, des routes parfaites, toutes prêtes pour diriger la civilisation au milieu de l'inconnu de sa conquête, à la conduire, les yeux fermés, jusqu'à ses extrêmes confins. Ces routes, comme le terrain lui-même, resteront longtemps inutiles, au pouvoir des conquérants insuffisants en nombre et en ressources pour les peupler avant un siècle.
Les premiers d'entre eux qui les occuperont y sentiront,
plus vivement encore que tous les pionniers qui les ont précédés, avec quelle énergie la sauvagerie du milieu vous étreint dans ces plaines, et vous impose les mœurs et la livrée du sauvage.
L'indigène n'avait pas appris la culture, il ne s'était pas fixé et n'a jamais pu se civiliser ; de chasseur de fauves qu'il était, il est devenu chasseur d'animaux domestiques élevés en liberté ; c'était plus facile et plus profitable.
Le gaucho, qui le suit, race qui sort du sol pampéen, n'est pas resté pasteur, comme son prototype le chaouch^ pasteur arabe; à mesure que le troupeau, trop libre, perd peu à peu Quelques-unes de ses habitudes de domestication, le gaucho devient, lui aussi^ chasseur de son propre troupeau ; et, pour réussir plus sûrement dans ce nouveau métier, il se rapproche de l'Indien par l'imitation, emploie comme lui le cheval et le lasso. Pour cette besogne, un primitif eût suffi.
L'Européen n'a eu, en somme, qu'une supériorité bien marquée sur l'indigène, celle d'avoir amené, avec lui, les animaux domestiques, d'avoir acclimaté et laissé se développer le cheval, d'abord, et, cinquante ans après, le bœuf. C'est le seul titre qu'il puisse invoquer pour s'investir du droit de procéder à la destruction définitive de la race indigène.
Certes, il eût été plus intéressant, au point de vue de la science sociale, d'avoir à étudier l'expérience des lois européennes que celle des armes modernes sur les peuples primitifs. Cherchons, du moins, en présence des faits accomplis, à raviver les traces, prêtes à disparaître, des races détruites, à relever ce que le sacrifice, qui en a été résolument poursuivi, a rapporté de profit à la race conquérante, à la nation future qui se constitue au même lieu.
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L'épopée de la conquête de la pampa a eu bien des phases et des faces diverses. Elle peut se diviser en deux périodes. La première, qui va de 1S80 jusqu'en 1740, est celle du refoulement constant, mais pacifique et lent, de l'Indien loin du littoral ; la seconde est celle de la guerre, des invasions à main armée. Elle commence à la première grande invasion et va jusqu'à l'heure de la destruction complète de l'indigène, achevée en 1881.
Prenons les événements à l'aurore du premier jour ; cherchons à découvrir, au milieu dès ténèbres, des silences et des légendes de la conquête, les grandes lignes de la répartition des races indiennes dans la partie du continent sud-américain qui nous intéresse.
Ce continent, qui comprend tous les climats, était divisé entre des races d'origine, de mœurs, de langues, de civilisation, de sociabilité différentes.
Si nous nous on tenons, d'abord, à ce dernier caractère, qui, au point de vue de l'avenir des races primitives, a la première importance, nous trouvons, dans les régions tempérées, deux races d'une sociabilité complète, d'une civilisation avancée: la race quicha et la race guaranie. Dans les régions plus nides de la plaine pampéenne et des Andes qui la dominent, une race aussi considérable par le nombre, par l'énergie de ses membres, par son développement intellectuel et la perfection de sa langue et de son langage, mais rebelle à la sociabilité, hostile à la civilisation européenne, avide d'indépendance: la race araucane. Son berceau est dans les vallées des Andes; son royaume s'étend, au moment de la conquête, à l'ouest jusqu'aux rives du Pacifique, jusqu'aux limites nord de la république actuelle du Chili; elle a, déjà, à cette époque,
poussé des rameaux dans la plaine pampéenne et la Patagonîe.
Ces trois grandes races, qui possédaient, sans Foccuper, un territoire trois fois grand comme l'Europe, n'avaient entre elles aucune analogie, d'origine ni de langue^ aucune relation sociale ni commerciale ; elles ignoraient leur existence simultanée sur le même continent et Tétendue même de co continent ; chacune, travaillant dans l'isolement, avait eu à faire des oiTorts individuels pour parvenir au degré de civilisation relative^ où la conquête européenne la surprenait.
Mais, par une singulière coïncidence, pendant le siècle qui a précédé la conquête, ces trois races ont poussé ensemble, à la même heure, leurs migrations vers un même point, qui semble être celui, indiqué par les lois secrètes de la nature, de leur concentration. C'est, précisément, le littoral de l'Atlantique, vers lequel s'avancent, à la même époque, eux aussi, à tâtons, conduits en aveugles par une destinée supérieure, les hommes des continents transocéaniques, qui traversent l'Océan, pour la première fois, au xv* siècle.
Si nous voulons fixer, sur la carte, le point, où, sans l'arrivée des Espagnols, cette concentration des primitifs allait se faire, où ils étaient & la veille de se donner la main, nous le trouverons exactement au lieu où est, aujourd'hui, la ville de Buenos-Âires.
Essayons, en effet, d'embrasser à vol d'oiseau toute cette immense contrée. Nous sommes au milieu du xv"" siècle. Sur aucune carte, l'Amérique n'a encore émeigé du sein des eaux. Dans la nuit préhistorique, elle existe, cependant; elle vit et elle pense; elle continue son évolution géologique; elle n'aspire pas encore à devenir, pour les Européens, une entité géographique, moins encore un pays d'expériences civilisatrices. Elle n'est pas prête. Sur son sol vierge, aucun
signe encore de puberté. Le contact do Thomme fort est pour elle redoutable ; il faut à son enfance, qui durera longtemps encore, la longue compagnie de peuples enfants. Ceux-ci y trouvent à vivre inconscients et insouciants, ingénus autant qulngénieux, dans ce milieu, où, soumis au même travail que la terre elle-même, ils continuent leur évolution ethnique et s'élèvent lentement, sans en avoir souci, vers Tidéal qui s'impose à toutes les races humaines.
Chacune a ses traits distincts, pour ainsi dire nationaux ^ Les Quichuas avaient-ils importé, sur la rive du Pacifique et dans les vallées des Andes, Tancienne civilisation chinoise ou égyptienne? En avaient-ils oublié certaines conquêtes, au milieu des luttes pour Texistence soutenues dans le lointain obscur de leur première migration ? Saisis parla sauvagerie du milieu, lui avaient-ils cédé pour la vaincre peu à peu? Qui le sait? Toujours est-il que, sous un climat amollissant, ils s^étaient montrés forts. Ils étaient nombreux, — plus de trois millions, — obéissaient à un grand monarque disposant d'armées pennanentes, ayant autour de lui une sorte de cour orientale. Leur industrie était développée; ils construisaient des routes, des ponts de bois et de lianes, mettaient en communication, à travers les vallées et les montagnes, les régions diverses du royaume. Ils avaient domestiqué la vigogne, qu'ils utilisaient comme bête de somme et comme bête à laine. Au triple point de vue agiicole, industriel et social, c'était un grand peuple.
Les Guaranis, qui ignoraient l'existence de leur voisin, étaient une grande nation: la Grande Nation^ comme ils s'appelaient eux-mêmes; leur langue, répandue dans la majeure partie du continent, depuis les environs du lieu où est
1. Noas avons consacré une étude complèle aux races indiennes de l'Amérique du Sud dans notre livre : Buenos- Aires^ la Pampa et la Patatagonie, auquel nous renvoyons le lecteur.
aujourd'hui Buenos-Aires jusqu'à Tisthme Darien, a reçu des conquérants le nom de langue générale. C'était un peuple agriculteur; il cultivait le msâs, la mandiocca, dont la farine est si précieuse, la yerba-mate, le coton, tissait la ramie indigène et vivait en paix, sur les rives des plus beaux fleuves du monde, sous le climat le plus doux.
Les Araucans élaient moins bien partagés. La noblesse était le trait dominant de leur race ; tout la dénonçait : leur attitude, leurs traits, leur énergie, leur taille élégante, leur force musculaire, les productions de leur art oratoire; mais le milieu où ils vivaient les condamnait à la vie de chasseurs et leur inspirait le goût des combats en leur imposant les habitudes sauvages. Ils s'étaient ramifiés dans la plaine : Tehuelches ou Patagons, Pehuenches, Puelches, Aucas, Fuégiens, Pampéens sont des rameaux de leur descendance, devenus, dans des milieux plus rudes encore que les Andes, des tribus nomades de chasseurs, rebelles à toute imposition de lois et de civilisation.
Semblables à trois corps d'armée mus par une idée commune, ces trois peuples, qui s'ignoraient, avaient entrepris, dès avant le xv° siècle, leur marche vers le point que nous avons indiqué. L'idée commune, s'ils en avaient une, était de s'étendre ; mais chacun d'eux poursuivait un but différent par des procédés distincts.
La race quichua, en descendant des plateaux élevés des Andes, où elle avait trouvé, sous la latitude des tropiques, un climat tempéré par l'altitude, en entrant dans les vallées qui regardent l'Orient pour mettre, peu à peu, le pied dans la plaine, poursuivait un but de conquête; ce n'était pas une race guerrière par instinct, mais les richesses et la puissance dont disposaient ses rois, les Incas, lui avaient donné le
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goût d'en acquérir d'autres. C'est poussée par cette ambition qu'elle avait occupé et soumis le pays de Tucuman, qu'après avoir absorbé sous sa loi les peuplades moins civilisées qui le détenaient, elle avait poussé de nouvelles avancées vers le pays désert où se trouve aujourd'hui Santiago del Estero, et qu'elle approchait de la rive du Parana.
Les Guaranis descendaient à la même heure la rive de ce fleuve, créant des établissements jusqu'à quelques lieues du point où est aujourd'hui même Buenos-Aires, là où finit le Parana, en mêlant ses eaux à celles de l'Uruguay pour former l'estuaire de la Plata. Leurs tribus avaient opéré cette migration sans rencontrer l'avant-garde des tribus quichuas.
Ils ne s'étaient pas davantage heurtés à celle des Araucans, qui étaient partis d'un point opposé du continent, et dont quelques tribus chassaient et péchaient déjà sur la rive de la Plata, à quelques lieues de la dernière station guaranie.
Le centre d'action et de rayonnement des Araucans était, dans les vallées froides des Andes du Sud, le pays des pins et des araucarias, d'où ils s'étaient étendus, sans quitter la montagne, du 24* au 45* degré sud ; puis ils avaient poussé des rameaux dans la plaine, vers cette extrémité sud du continent que les Européens ont, depuis, baptisé le cap Hoim^ le détroit de M agelian j jusqu* au. littoral de l'Atlantique: migrations qui semblent irréalisables, pour des primitifs, qui ignoraient l'art de construire des barques, n'en possédaient aucune, ni de bois, ni de cuir, au moment de l'arrivée des Espagnols, ne connaissaient aucune bête de somme et n'avaient domestiqué aucun bétail. C'est, à pied, en file indienne, marchant péniblement sur l'herbe glissante, sur le sol sablonneux et souvent aride de la pampa primitive, qu'ils avaient reconnu le territoire pampéen, suivi les grandes rivières qui se rendent directement à la mer, fait ce long voyage qui, par la route la plus courte, n'a pas moins de trois cents lieues, de la montagne à la mer.
A l'heure de la conquête espagnole, cette migration était un fait depuis longtemps accompli. Le besoin de vivre de chasse avait séparé les uns des aulres les rameaux du même troncy et ces séparations avaient créé des subdivisions eth* niques. Ainsi s'était constitué, dans un éloignement qui Tiso* lait, le groupe que, sur le bord du détroit qui devait porter son nom, Magellan classa et baptisa du nom fantaisiste de Patagons. La science a reconnu, en eux, des Pehuenches, hommes du pays des pins, qui est celui des Araucans. Leur grande taille leur a fait une célébrité; ce n'est en réalité qu une famille, et il est permis de supposer que cette famille, s'étant perpétuée dans des unions sans mélange, dans un pays froid, où les mariages sont nécessairement plus tardifs que dans les pays chauds, a ainsi conservé, à chacun de ses membres, la grande taille, de 1™,83 en moyenne, qui constitue le principal titre de ce groupe de deux mille individus à l'admiration des hommes.
D'autres rameaux s'étaient groupés dans d'autres régions, presque tous isolés, obéissant à des chefs particuliers, sinon à des lois spéciales; nous les avons énumérés déjà; les Querandies étaient ceux qui occupaient le lieu où est aujourd'hui Buenos-Aires et qui reçurent le premier choc des Européens.
Que serait-il advenu si ces trois groupes s'étaient rencontrés en ce lieu^ s'étaient donné la main, avant l'arrivée des Espagnols?
Le hasard n'avait pas été le seul agent de cette concentration, qui se poursuivait dans les ténèbres d'un continent ignoré ; la marche de ces peuples obéissait à une sorte de loi nécessaire, qui les menait, tous, par une voie stratégique, au point même qui est, scientifiquement, le centre prédestiné de l'évolution sociale, commerciale et politique de cette immense région.
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Quel avenir lui préparait cette rencontre de trois races primitives, inégalement civilisées? Que serait-il advenu si les Quichuas, étendant jusque-là la domination des Incas, y eussent importé les éléments très variés de leur civilisation, leurs industries, l'art de domestiquer la vigogne et ses congénères, le guanaque, le lama et Talpaca, de tisser les riches toisons de ces gracieux animaux, Fart de compter par les quipus, d'imprimer des signes sur des écorces d'arbres, de dresser des ponts suspendus de lianes au passage des rivières? Que serait-il advenu si, avant l'Européen, le Guarani avait, lui aussi, introduit, au même lieu, la culture du maïs, de la mandiocca, l'usage de la yerba mate, l'art de filer et de tisser le coton indigène? Si, enfin, ces deux grands peuples, dont la vitalité n'était plus à démontrer, dont l'individualité était précise et la race fixée, s'étaient rencontrés avec la race plus rude, descendue du pays de TAraucanie, étrangère à ce bienêtre relatif que l'agriculture et l'industrie assuraient à ses voisins, mais prête à verser, dans cette gi'ande coopération des forces du continent, son capital de résistance physique, éprouvée par les longues privations de ce milieuingrat, où elle avait été la première à pousser le plus loin ses avancées?
Peut-être une grande race indigène serait-elle sortie de cette union de trois nations aux caractères constitutifs bien distincts, cependant homogènes, en ce sens qu'elles avaient probablement la môme origine préhistorique, que toutes trois descendaient des populations asiatiques, qu'elles avaient émigré de l'ouest à l'est, à travers le Pacifique, et qu'il y avait, entre elles trois, moins de diiïérences ethniques, moins de disproportion, dans le développement physiologique et cérébral, qu'il n'y en avait entre l'Européen et chacune d'elles!
Mais, que de temps il eût fallu, quelle longue succession de siècles, pour que ces primitifs, dans leur isolement, fussent parvenus à s'élever au niveau des peuples de l'occident de l'Europe, qui, à la même heure, apparaissaient sur ces rivages
interrompant, au mOieu de sa marche lente, cette concentration de toutes les races humaines du continent !
L'arrivée des Espagnols produisit, sur chacune des trois races, des effets différents; cependant, partout, le procédé employé par eux fut le même. Il semble que ces successeurs de Christophe Colomb aient fait de la légende de l'œuf du maître une interprétation à Tusage de leur barbarie : ils ont partout brisé l'œuf, pour le faire tenir debout, détruisant, pour ce mince profit, tous les germes de vie qu'il contenait.
Au Pérou, la rudesse des compagnons de Pizarro arrêta, dans son élan, la civilisation quichua; dans les veines de ce peuple, la veille si actif et si plein d'initiative, elle figea le sang épuré d une race vaillante et le corrompit par le métissage.
La race guaranie, dont les terres ne contenaient ni or ni argent, dut à cette bienfaisante pauvreté de ne pas être envoyée aux mines ; aussi s'est-elle perpétuée, recueillant, peu à peu, les avantages que lui apportait la civilisation transocéanique. Elle a mêlé son sang, plus qu'aucune autre, pendant le premier siècle de la conquête, à celui des Européens; cette population nombreuse, douce, soumise et laborieuse, a conservé tous ses caractères, où le signe le plus évident de race primitive est la supériorité du volume cérébral de la femme sur celui de l'homme.
Quant aux tribus pehuenches, pehuelches et tehuenches de race araucane, habitant le littoral et la plaine, c est contre elles que devait s'exercer cette rage d'extermination dont les États- Unis ont fait une théorie et les Hispano-Américains une coutume.
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Cette destruction n'a encore atteint que les rameaux pampéens de la grande famille araucane, qui survit, avec ses caractères particuliers, dans les vallées des Andes du versant chilien, sonberceau, où elle défend ses derniers territoires, avec l'énergie qu'elle a mise depuis trois siècles à en disputer tout ce qu'elle a successivement perdu. Chassé du littoral du Pacifique, refoulé dans la montagne, divisé en plusieurs tronçons par la population chilienne, enfin repoussé à l'extrême sud, dans les régions froides, dans les vallées entourées de pics neigeux, où la vie lui est, chaque jour, plus difficile, ce peuple est destiné à périr, s'il ne se soumet pour se laisser absorber.
Pendant que la colonie espagnole, qui devait devenir la nation chilienne, poursuivait ce rude et continuel combat, où elle acquérait ces qualités guerrières qui constituent, aujourd'hui encore, un de ses caractères génériques, les relations avec rindien des pampas avaient, sur le littoral de la Plata, une marche toute différente.
Sur la foi de récits de quelques désastres isolés, comme la mort de Solis, massacré en 1513, au confluent du Parana et de l'Uruguay, et surtout de la douloureuse épopée de Mendoza, qui lui coûta, au lieu où est aujourd'hui Buenos-Aires, deux mille hommes des deux mille cinq cents qu'il avait amenés, on est disposé à conclure à la sauvagerie, à la cruauté initiale des peuplades pampéennes; on est prédisposé, aussi, à grossir le nombre de ces ennemis supposés de la civilisation nouvelle. Examinés à la lueur des documents de l'histoire et de la chronique, les faits se révèlent tout différents. Les deux vérités, qui, de leur lecture, ressortent indiscutables, sont que ces peuples étaient disposés à traiter l'Européen avec
amitié, et qu'ils étaient fort peu nombreux, étant donné l'espace qu'ils semblaient occuper.
Les Indiens pampéens, établis au moment de la conquête sur le littoral, étaient les Pehuenches, dont une tribu, les Quérandies, stationnait, à cette époque, au lieu où Mendoza vint atterrir en 1535. lis ne furent pas, dès le premier jour, hostiles, ne le devinrent que poussés par la nécessité de se protéger contre les mauvais traitements et les exigences des compagnons de Mendoza, leur demandant plus de vivres que ces malheureux chasseurs, dans un pays déshérité, n'en pouvaient fournir. Celle guen*e dura tant que durèrent ces exigences. Il eût été facile aux Indiens d'exterminer cette petite troupe, ils se contentèrent de faire le vide autour d'elle et de se retirer au loin, la laissant mourir de privations, jusqu'à ce que les survivants, après un an, se décidassent à s'éloigner, abandonnant la plupart des chevaux et des juments qu'ils avaient amenés.
Lorsque Garay renouvela laventure, quarante-cinq ans après, en 1580, accompagné de soixante compagnons et de quelques Indiennes guaranies, il n'eut à souffrir aucun acte d'hostilité.
Que s'était^il passé durant ce demi-siècle, pendant lequel pas un Européen n'avait paru sur le littoral de la pampa? Une chose fort simple. Mendoza avait^ on Ta vu, laissé, derrière lui, quelques-unes de ses juments et quelques chevaux échappés du campement. La présence de ces animaux^ leur multiplication rapide au lieu où tout bétail faisait défaut, avait suffi à modérer, chez les Indiens, cette fureur qu'ils avaient mise à défendre quelques pouces de leur territoire : cet auxiliaire, jusque-là inconnu d'eux, le cheval, ne leur permettaitil pas d'occuper de vastes surfaces, jusque-là délaissées par
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eux, et d y faire la chasse? Ce bétail lui-même, élevé à Tétat sauvage, ne donnait-il pas, à cette chasse, un attrait nouveau en la rendant en même temps plus abondante? On assurait, en 1580, que ces chevaux sauvages étaient au nombre de trente mille, chiffre facilement justifiable ^
Garay introduisit, avec lui, quelques vaches et quelques taureaux. Si les Indiens eussent eu intérêt à s'en emparer, quelle résistance eût pu opposer une petite troupe de soixante hommes à ces guerriers exercés, qui avaient tenu en échec et presque détruit les deux mille cinq cents hommes de Mendoza? Ils étaient assez nombreux pour le faire. Ils ne le firent pas, cependant, laissèrent la ville se tracer, le fort se construire, Tautorité espagnole se consolider, et, dès 1582, acceptèrent de payer les tributs qu'on leur imposa, ne discutant pas le régime des encomieîidas, qui embrassent, dès la première heure, soixante caciques, appartenant, avec leurs tribus, à vingt-trois nations ^ Ils acceptent de cultiver la terre, de servir les conquérants, les colons qui viennent se ' joindre à \ eux , pendant les années suivantes ; se mêlent à la population européenne et font, peu à peu, corps avec elle.
Il y avait de tout dans ces mélanges : des Araucans, des Guaranis, des Pehuenches ; mais de nombreuses tribus des mêmes nations, autrefois établies là, s'étaient éloignées. Elles avaient trouvé, plus loin, sur le bord des rivières intérieures, des champs fertiles, où paître leurs troupes de chevaux domptés, dont elles faisaient leurs auxiliaires, pour la chasse, et
1. Eq calculant à soixante-quinze juments et vingt-cinq chevaux le nombre des animaux laissés par Mendoza, et établissant la proportion des naissances à 25 0/0, quotité ordinaire dans la pampa, on arrive à un chifOre de naissances bien supérieur à cinquante mille en cinquante-cinq ans.
2. Actes de la fondation de Buenos*Aires par Garay, conservés, avec les noms des caciques et des nations, dans les archives du Cabildo de Baenos-Aires.
souveut leur nourriture. Là, elles vivaient en paix, sans souci de TEuropéen, qui n'allait pas si loin, et qui, cent cinquante ans après, n'occupait encore et ne connaissait rien au delà d'un rayon de cinq lieues, autour de quelques centres de population échelonnés le long de la côte.
Ils s'en approchaient quelquefois pour y commercer , vendre aux Européens quelques peaux, quelques plumes d'autruche, en recevoir, en échange, quelques harnais, quelques vivres.
Dans ces solitudes, le bétail vint les trouver, et, de luimême, leur apporter une nouvelle aisance sans qu'ils eussent rien fait pour la préparer. Aux époques de grande sécheresse, les bœufs, en effet, s'éloignaient, comme ils le font encore aujourd'hui, des champs desséchés, des lacs taris, cherchant l'eau et le pâturage ; ils les trouvaient abondants dans les immensités qu'ils étaient les premiers à découvrir, au delà des quelques groupes de tentes d'Indiens. Sans grand effort, ceux-ci se les appropriaient.
La multiplication était si grande, les besoins de la population si peu considérables, le nombre des Indiens euxmêmes si réduit, qu'ils pouvaient puiser dans ce trésor sans l'amoindrir.
Cependant, les Araucans de la Cordillère entendirent de tels récits de ce capital de chasse, qui augmentait prodigieusement, qu'ils descendirent de la montagne et vinrent en faire leur profit. La grande chasse commença vers 1700.
Les Araucans n'avaient emprunté à l'Européen ni l'art de construire leurs maisons — dans toute la pampa, on nk trouvera encore, au xix** siècle, qu'une tribu, les Tawn-ches, sur le Santa-Cruz, qui ait des maisons, — ni l'art de se vêtir, de cultiver la terre, ni celui de domestiquer les troupeaux; par contre, ils furent les premiers à créer le commerce d'exportation du bétail avant que les Européens eussent soupçonné, même, qu'ils pourraient en étabUr un avec leurs voisins. Ces chasseurs cernent, rassemblent, en troupeaux, les taureaux
et les vaches abandonnés à leurs destinées, les conduisent à trois cents ou quatre cents lieues de là, aux premiers habitants européens des vallées occidentales et orientales des Andes; ils en reçoivent de bons prix, et font au grand jour ce commerce du bien d'autrui, considéré par eux, non sans quelque raison, comme res ntdltus.
Les propriétaires laissent faire ; ils n'ont aucun moyen de s'opposer à ce que le lasso du sauvage décime ces troupeaux négligés, jusqu'au jour où, ce commerce ayant pris des proportions considérables, l'Indien ne se contente plus de couper la retraite aux animaux qui s'écartent et vient, jusque sous l'œil du maître, chercher les éléments de son commerce.
Le mal jusque-là était latent, il était déjà très grand. Pendant les cent et quelques années que ce commerce avait duré, rindien y avait pris goût ; il avait surtout pris un goût très prononcé aux liqueurs fortes, que les négociants des provinces chiliennes lui donnaient, en échange du bétail amené. Ce vice, alimenté par la rapine, la rapine soutenant ce vice, c'était plus qu'il n'en fallait pour rendre redoutable ce voisin, qui, la veille, ne l'était pas, et n'était pas fatalement destiné à le devenir.
De fait, quand on se reporte à cette époque de paix, anté* rieure à 1740, que les cruautés et les luttes de la période moderne empêchent de voir sous son vrai jour, on remarque que le nombre des voyageurs qui traversent paisiblement la pampa et les steppes de la Patagonie, de l'Atlantique aux Andes, du sud à la Bolivie, est considérable, malgré les grandes difficultés d'un voyage en plein désert. Aucun d'eux ne se donne pour un explorateur, comme l'ont fait, à notre époque, ceux qui leur ont succédé ; aucun ne raconte que sa vie ait été mise en danger par des tribus, ni même qu'il en ait rencontré quelqu'une. Des troupes de charrettes partent, aussi, du littoral, et vont, à travers la plaine, jusqu'à ses extrêmes limites, au pays de Mendoza, route du Chili, ou au pays de
Tucumaa, route du Pérou. Enfin, et c'est là un fait considérable^ TAudience royale, établie à Chuquîsaca, en pleine Bolivie actuelle, vient, en grande pompe, rendre la justice à Buenos- Aires, faisant, pour y arriver, un voyage de trois cents lieues, en plein désert. Le signal de la guerre n'était pas donné, c'était avant 1739.
Elle commence par des querelles individuelles entre voleurs et volés : le propriétaire est fatigué de fournir, depuis trop longtemps, l'aliment de ce commerce d'exportation, qu'il admire et envie, mais qui se fait au profit d'autrui. Il y résiste.
Le receleur chilien, pendant ce temps, vient en personne dans la plaine apporter à ses fournisseurs des excitations et des conseils; il trouve que l'offre se fait plus rare, pendant que la demande devient plus active. L'audace devient plus grande avec l'avidité des receleurs; il faut que les colons se décident à s'armer. La frontière se met sur la défensive ; c'est assez pour qu'elle soit attaquée. Les invasions commencent.
La chronique nous a transmis le récit de la première, qui eut lieu en 4740. Donnons-en quelques traits : celles qui la suivront, jusqu'à la dernière, en 1876, auront, toutes, les mêmes mobiles, les mêmes prétextes et les mêmes péripéties.
En 1738, le gouverneur Salcedo expulsa les caciques Mayulpilgui et Taluhet, qui vivaient en paix et servaient de rempart aux tribus hostiles. De là, la première invasion de celles-ci, alliées avec ces caciques.
Le chef, envoyé pour les poursuivre, Jean San-Martin, ne put les atteindre ; au retour, il se vengea sur les tribus de Calclian, qui reposaient en paix, sous la sauvegarde de leurs bonnes relations avec les blancs. Désespérées, celles-ci résistèrent avec énergie, et personne ne fut épargné. Le même
GHAP. lll. - LKS RAGES DISPARUES 67
Jean San-Martin délruisit, également, une troupe d'Indiens, au delà du Salado.
On ne saurait dire ce que ces cruautés inutiles amenèrent de désastres. Les Indiens, bien 'qu'à cette époque, pas plus qu'à aucune autre, ils ne fussent aussi nombreux qu'a pu le prétendre la légende, auraient pu facilement détruire, jusqu'au dernier, les colons et les métis qui formaient la population créole. Cette population ne dépassait pas six mille soixantequatre habitants pour la ville et la campagne, et le nombre des Indiens intéressés au commerce du bétail n'était pas inférieur à vingt mille.
Il semble, d'après les récits du temps, que ce désastre fut bien près de se produire. L'invasion de 1739, qui fut la première, fut épouvantable. Elle embrassa cent lieues de territoire, c'est-à-dire la totalité du pays habité par les créoles, y détruisit tout, épouvanta à ce point les habitants que, dans la ville même de Buenos-Aires, ils s'enfermèrent dans les temples.
Dès lors, la réputation de l'Indien est faite. Le souvenir de plus d'un siècle de paix est oublié ; celui des souffrances de Mendoza, de la mort de Solis se ravive ; ce voisin ne se présente plus, à l'imagination terrifiée du colon et de ses gouvernants, que sous les traits de guerriers résolus à toutes les cruautés. Il lui apparaîtra toujours ainsi, puisque, d'un côté ni de l'autre, Ton ne se décide à faire à la paix les sacrifices qu'elle exige ; les deux races ne se rencontreront plus qu'en bataille et en ennemies. C'est ce qui entretient la haine vivace chez l'Indien et la terreur sans mesure chez le colon.
Quand on est las de se combattre, on simule la paix, pour mieux se préparer à la guerre. Le colon, terrifié, consent à payer des contributions à son ennemi, pour satisfaire son avidité et arrêter ses rapines ; celui-ci reçoit les contributions et continue les rapines. C'est ce que l'on appelle l'état de paix.
68 LA VIE ET LES RiœURS A LA PLATA
Elle ne fut rompue ouvertement qu'en 4783, en 1815, en 1833, en 1855 et en 1875. La paix dura, plus complète qu'à aucune autre époque, de 1791 à 1815. Les frontières, pendant celte longue période, n'étaient à la vérité respectées ni d'un côté ni de Tautre. Les colons avançaient sans que les Indiens prissent la peine de les arrêter, et ceux-ci puisaient dans les troupeaux sans en être empêchés.
Celte tolérance s'explique par l'accroissement considérable du bétail que la défensive armée des colons avait protégé, depuis la grande invasion. Les colons n'avaient plus aucun intérêt à garder leurs troupeaux, trop nombreux et sans valeur, les Indiens reprenaient leurs habitudes. Les relations pacifiques se renouaient. Les caciques venaient à Buenos-Aires, où le vice-roi les recevait en tenue de gala.
En 1810 même, quand la révolution eut expulsé le vice-roi, les chefs du nouveau gouvernement firent savoir aux Indiens le changement opéré.
Il est curieux de noter que cette nouvelle fut reçue avec enthousiasme par ces sauvages. Ils virent dans cette déchéance d'un pouvoir, venu du dehors, la réalisation, par leurs frères, les Néo-Américains, de leur idée la plus chère, de celle pour laquelle ils combattaient : la délivrance du territoire.
De nombreux caciques vinrent célébrer en personne à Buenos-Aires cette paix nouvelle. Ils y furent reçus, le 8 octobre 1811, par le gouvernement nouveau. Son président, don Feliciano Chiclana, eut l'honneur de leur annoncer, dans un magnifique langage, l'avènement d'une nouvelle génération d'hommes, nés, comme eux, sur la terre américaine.
(c Nous représentons, dit-il, la paix avec toutes les nations du globe; mais surtout avec ce peuple dont vous êtes, avec qui nous sommes étroitement unis par l'affinité de la race et du sang. Oublions ce qui nous a divisés ; souvenons-nous de notre origine sur ce continent, qui nous rapproche. L esprit d'intolérance vous a contesté le droit de posséder ce magni-
CHAP. III. - LES RACES DISPARUES tfSf
fique territoire que vous eussiez fécondé ; vos champs, favorisés par la nature, ne produisent que des épines et des ajoncs. Amis, compatriotes et frères, unissons-nous pour constituer une même famille, libre du trouble des combats cL des dévastations de la guerre. Que renaissent les délices que vous avez connues de l'âge patriarcal; heureux le gouvernement si, un jour, il peut dire : « C'est à moi que Ton doit de » voir réunis les membres de ce corps, jusqu'ici dispersés sur » ce vaste continent. »
Ce ne fut, malheureusement, qu'un beau discours de plus, oublié comme tous les programmes, et qui n'empêcha pas l'œuvre de destruction. La révolution ne réussit ni à libérer les nègres de l'esclavage ni à arracher les Indiens à leur indépendance pour les rapprocher de la civilisation.
En 1815, la guerre reprit. Depuis, elle a toujours duré. Tout souvenir d'alliance, de paix durable, dans la pampa, a disparu. Lorsque, en 1875, le gouvernement annonçîi la résolution arrêtée de faire, à son tour, des invasions en pays indien, la population, habituée, depuis soixante ans, à les souffrir et à en souffrir, accueillit ce projet avec en thousiasme, sans môme songer qu'il fût possible, par d'autres moyens, de sauver l'indigène de sa barbarie et de cette destruction.
Depuis soixante ans, on avait eu le temps d'oublier que ces Indiens étaient des hommes. On ne savait plus rien de lour^ mœurs, de la géographie même de la plaine qu'ils habitaient. Le jésuite Falkner avait passé vingt ans au milieu d'eux après la première invasion, en 1747; le savant français d'Orbigay avait consacré huit mois à les étudier; des captifs avaient rapporté des souvenirs, quelques traits plus ou moins bien observés dans les tentes ; des explorateurs, comme Tintrépido M. François Moreno, le colonel Munsters, M. Ramon Lisla, M. Stanislas Zeballos, avaient pénétré, au péril de leur vie,
jusque dans leurs campements ; le capital des précieuses observations rapportées par eux, se réduisait, en somme, au triple point de vue géographique, ethnique et démographique, à trop peu de chose, si Ton prétendait reconstituer les caractères spécifiques de la race pampéenne, ses mœurs, ses lois, ses traditions, ses tendances et en tirer des conclusions pour son avenir.
Pourquoi cette pauvreté d'observations? C'est que le champ à observer était, il faut bien le dire, stérile. Rappelons-nous que trois siècles se sont écoulés depuis la conquête espagnole ; si les conquérants avaient consacré celle longue période à éclairer Tindigène, il n'est pas douteux qu'ils y fussent parvenus ; mais ils l'avaient laissé dans son indigence, son ignorance et son isolement primitif, dominé par l'amour de l'indépendance et ce sentiment de patriotisme exclusif, qui est une des formes de son orgueil de race.
Dans cet isolement, l'indigène a recueilli les épaves du troupeau et alimenté le vice nouveau, que la civilisation lui a fait connaître, l'ivrognerie, sous sa forme la plus terrible.
Feuilletons les quelques récits des explorateurs que nous avons cités, qui ont passé la frontière, malgré les terribles légendes qui couraient sur les dangers qu'ils allaient affronter. Partout, tous, sans exception, ont trouvé la famille organisée, la femme respectée, le cacique obéi, la tribu toujours consultée, dans les occasions où ses intérêts sont enjeu, le mariage imposant ses lois, le respect des morts ; une société, primitive en somme, mais constituée ; Tidée d'un Dieu de bonté inconnue, et celle du mauvais esprit, le Gualichu, qu'il faut combattre, retrouvée partout, mais aussi la croyance à une vie future.
Le lecteur qui découvre tous ces détails d'une vie sociale, intéressante dans sa barbarie, voudrait qu'où les lui donnât complets; mais llndien se dérobe à l'examen; il aime le mystère, et, la seule chose qu'il ne craigne pas de montrer,
c'est son ivresse. Il convie son hôte à prendre part à cette joie, dès qu elle s'offre à lui, de boire litres sur litres d'alcool, jusqu'à épuiser le baril. Alors le rideau est tiré ; tout ce que nous avions entrevu et désiré approfondir disparaît ; l'ivresse commence, avec ses courses effrénées, image de la guerre, ses tournoiements de chevaux, ses hommes en tenue de combat, le corps nu, les cheveux retenus par une lanière de cuir, la lance droite traînée derrière le cheval au galop, ou lancée en l'air dans une fantasia échevelée ; l'outre, dans les repos, circule à la ronde ; le corps s'alourdit, la folie s'empare du cerveau, folio souvent meurtrière, où succombe l'hôte, ou le frère aimé, ou le père ou le fils.
Ce ne sont pas là des traits caractéristiques du sauvage, ils sont communs à toute l'humanité dans cette commune erreur; il y met seulement plus d'entrain et de brutalité.
Cependant, à travers les longues péripéties d'une lutte de cmquante années, c'est là le seul trait de caractère qui émerge de la pampa mystérieuse. Des imaginations enfantines, celles des soldats ou des paysans de frontières, s'en emparent, les commentent ; la légende se crée qui classe l'Indien hors de l'humanité ; la haine, qui se développe, sous le souffle de la crainte, le met hors la loi. Des esprits du même ordre enluminent les lithographies naïves qui prétendent reproduire des scènes de carnage où des sauvages aux mines émaciées, aux visages cadavériques, chevauchent armés de lances, brûlent, saccagent, sont les acteurs de scènes d'autant plus horribles que l'art ne fait rien pour en atténuer la laideur.
Il n'était pas si noir que le faisait la légende. Il n'était ni si invincible, ni si audacieux, ni si nombreux que le faisaient
les chefs de frontières. Il était seulement impuni, même encouragé par ceux qui avaient pour mission, à la fois, de le combattre et de lui transmettre le tribut que lui payait la civilisation pour se faire pardonner sa présence.
Il n'était pas non plus un vrai sauvage. S'il est rude, comme le milieu où il vit, il n'a aucun défaut de nature qui le pousse à des cruautés inutiles. Au milieu des privations qu'il a endurées, il n'a jamais été cannibale. Il était chasseur par nécescité, l'est resté par goût, est devenu guerrier, par une pente fatale, pour augmenter les produits de sa chasse. On peut affirmer qu'il ne l'était pas avant la conquête ; il émigrait, ne combattait pas ses voisins et ne les envahissait pas. Son grand crime contre la civilisation a été de ne pas distinguer, entre les animaux libres qui peuplent la plaine, ceux qui étaient r«5 nullius et ceux qui étaient propriété privée. Pour lui, tout animal est de prise ; il ignore les adages des juristes, ne sait pas que personne n'est censé ignorer la loi.
Comment aurait-il compris ce que les Européens entendent par propriété? Pour lui, la propriété du territoire qu'il occupe est liée à l'idée de patrie : les deux n'en font qu'une, également sacrées; il voit que les Européens ne la respectent pas, ne lui permettent pas de la défendre et s'emparent, sans gêne, des terres qui sont à lui, puisqu'elles sont le sol de sa patrie.
Par contre, à lui, pour qui tout animal de la plaine est gibier et non bétail, à lui qui ne connaît que la chasse et le droit du premier occupant, on veut lui faire comprendre que ces animaux, errant en troupes, appartiennent à quelqu'un, que s'en emparer, c'est commettre un vol ; ce vol est un crime que la mort seule des coupables, de leurs femmes, de leurs enfants est suffisante à expier.
U ne comprend pas ces deux faces d'une même théorie, qui lui sont toutes deux contraires. La terre est son bien et on le lui prend, le troupeau est le bien d'autrui et il n'a pas le droit d'y toucher.
A-t-il, du moins, des scrupules de conscience, croit-il avoir violé une loi naturelle en enlevant des captives? Ici, sa conscience, s'il en a une, doit Téclairer : elle doit lui dire que c'est là une mauvaise action, puisque lui-même ne connaît pas de chagrin plus grand que de voir enlever ses femmes et ses enfants, et, que, eux en captivité, il se rend et se soumet. Oui, mais c'est le seul moyen qu'il ait de recevoir les leçons de la civilisation, par la femme; c'est par amour de la civilisation qu'il emporte la femme chrétienne.
Que Ton ne dise pas que c'est là une théorie fabriquée pour la circonstance. Les Indiens n'enlèvent pas les chrétiennes pour servir leurs femmes légitimes, mais pour en faire leurs épouses ; ce sont celles qu'ils recherchent le plus, à qui ils confient, sciemment, avec intention calculée d'éleveur comprenant toute la valeur d'un croisement, la haute mission d'améliorer leur race et leur descendance. La femme chrétienne fait mieux que de préparer ce progrès lointain de la tribu, de renforce! ^a noblesse du cacique de cet appoint de sang de vieille race, elle introduit, dans la tente, un bien-être nouveau, elle importe dans ce désert l'art de tenir une maison, là où la maison n'existe pas. On a trouvé dans une tente de cacique jusqu'à un lit, ce meuble inconnu dans la chaumière du gaucho, objet de luxe et signe de civilisation. Ce cacique avait une femme chrétienne.
Enfin, et ce trait convaincra les récalcitrants, on nous a cité un cacique de la pampa, chef d'une tribu, qui, par ambition de race, avait favorisé les relations de sa propre femme avec un Français captif, aux cheveux blonds, do haute stature et artisan habile. Il espérait assurer à ses héritiers toutes ces qualités de race en les empruntant à cet étranger. Il y réussit. Le produit de cette union vint à Buenos- Aires, où nous avons eu l'occasion de le voir. Ce cacique avait ainsi acheté pour son fils de vrais titres de noblesse. Combien, dans le vieux monde, les acquièrent, pour eux, à haut prix, et n'arrivent
ainsi qu'à déguiser leur roture en la perpétuant sous une fausse apparence?
L'Indien n est pas non plus pasteur ou agriculteur; il ne comprend pas qu'il aurait profit à élever lui-même et à produire ; mais il est commerçant, il a appris ce qu'il a eu intérêt à apprendre, il sait ce qu'il a intérêt de faire. H sait dompter un jeune poulain, choisir dans un troupeau, rouler à terre, égorger, écorcher et débiter en quelques minutes l'animal nécessaire à sa subsistance. A défaut de troupeau sur lequel il ait des droits ou s'en arroge, il sait poursuivre et prendre l'animal sauvage; il a dressé à ce métier ses chevaux, qui sont son orgueil, ses chiens, qui sont sa gloire. Il sait tisser et teindre la laine du guanaque, en faire des mantes qui, dans les villes, atteignent des prix élevés.
C'est ainsi qu'il a vécu dans le voisinage d'une civilisation qu'il ignore de parti pris, et qu'il combat, le jour où elle lui conteste le droit de puiser dans les trésors qu'elle a accumulés et qu'elle défend.
Lui qui n'avait jamais eu d'autre théorie que celle de l'assimilation de l'animal domestique à l'animal sauvage, qui chasse le bœuf comme il fait de l'autruche, le jour où la civilisation lui fait sentir la différence qu'il y a entre l'origine et la possession des choses, et le poids des lois de la propriété qu'elle a établies, il veut, puisqu'on hii en applique les charges, en avoir les profits pour ce qui est à lui. Si le troupeau n'est pas à lui, le champ qu'il occupe est sa propriété ; c'est donc lui qui nourrit le troupeau, il doit en avoir sa part.
S'il est guerrier, il est aussi raisonneur. Cet homme des plaines est contemplatif, pense, agit et parle.
Dans les parlements que les caciques tiennent entre eux, d'interminables discours sont de règle. L'Indien connaît, mieux que tout autre peuple, même civilisé, Part d'envelopper sa pensée et d'étendre au delà de toutes proportions ses discours,
qui se développent avec lenteur, mêlés de longs silences. Toutes les subtilités de la dialectique, il les connaît et s^en fait autant de remparts. C'est par de longs discours qu'il prépare ses invasions, y engage ses voisins ou ses congénères ; c'est avec de longs discours qu'il prépare les traités, avec lesquels il endort la vigilance de Tennemi. Cauteleux et prudent, il ne se laisse ni surprendre ni devancer.
Le gouvernement argentin a contribué, pour sa part, à inspirer aux Indiens le goût de la propriété, en donnant à certaines tribus les terres dont il leur garantissait la jouissance; il eut le tort de regretter le bien qu'il avait fait et de vouloir, lui-même, en détruire les effets. Ce fut la politique qu'il adopta, en particulier en 1875, préparant ainsi de ses mains les invasions dont les propriétés privées allaient avoir tant à souffrir pendant deux ans.
Depuis longtemps, une tribu soumise, celle de Catriel, avait été établie, parlai, près de la dernière ville du Sud, Azul; elle y prospérait, en contact continu avec les habitants, commerçant avec eux et travaillant comme Teût pu faire une colonie pastorale composée d'immigrants civilisés. Le gouvernement commit l'erreur, en 1875, de révoquer cette donation, d'enlever aux Indiens soumis, ces terres, qui avaient pris, depuis leur établissement et sous la seule pression du peuplement, une valeur considérable. Il leur offrit, en échange, des terres, plus éloignées, de moindre valeur. Politique maladroite.
Ce groupe d'habitants, d une race primitive indigène, ne pouvait pas gêner ses voisins plus que ne le firent, au même lieu, des colons memnonites venus du Caucase, que Ton y installa.
Les instincts sauvages de ces Indiens n'étaient plus à
craindre; mais, ce que Ton voulait, c'était leur reprendre leur terre, un misérable lot de vingt lieues carrées, à peine soixante mille hectares, d'une valeur totale, peut-être, alors, de deux millions de francs, acquise depuis qu'on la leur avait donnée.
Les Indiens crièrent à Finjustîce ; instruits par l'exemple de leurs concitoyens argentins eux-mêmes, pour qui l'insurrection est le plus saint des devoirs contre les passe-droits de la politique, ils recherchèrent, pour se venger, laide de leurs congénères et soulevèrent la pampa tout entière.
Combien pouvait-on compter alors, dans cet océan pampéen, d'Indiens insoumis? On alignait de gros chiffres purement imaginaires. En somme, il y avait quatre groupes : celui de Catriel, hier soumis et qui rompait avec le protectorat transformé en exploitation; Namuncurà, le plus grand chef de la pampa, sorte de généralissime, mais qui n'avait pas cent guerriers ; Epumer, cacique des Ranqueles, colons laborieux qui pouvaient mettre six cents lances en bataille, mais qui voulaient la paix; Pincen, le plus redouté de tous, chef de six mille soldats, et quelques autres de moindre importance, sans compter Orkeke et Shayhueque, caciques araucans dont les tribus, fixées dans les vallées des Andes et au delà du rio Negro, ne prenaient pas de part directe aux invasions et ne se trouvaient pas encore inquiétées.
Il nous souvient d'un incident, un des premiers de cette guerre, qui ne devait pas contribuer pour la moindre part à faire une réputation d'ennemis redoutables et nombreux à ces bataillons, en réalité gênants seulement pour les propriétaires, dont le moindre régiment aurait pu avoir raison depuis longtemps.
Pour faire face aux frais de la guerre qu'il allait entreprendre, à frais conununs, avec l'armée nationale et les
milices des Provinces fédérées de Santa-Fé, de Cordoba et de San-Luis, le gouvernement de Buenos-Aires se disposait, au commencement de 1876, à offrir en vente publique deux cents lieues de terres, situées au lieu même où, depuis, on a tracé le district, aujourd'hui déjà très riche, très peuplé et très important, d'Olavarria. .
C'était alors la région la plus rapprochée des campements dlndiens, la plus exposée aux invasions et la moins gardée. La vente avait été annoncée longtemps à Tavance. Les Indiens, qui lisaient les journaux, en avaient naturellement été avertis; ils attendirent Theure même à laquelle elle devait avoir lieu et occupèrent le terrain qui en devait faire Fobjet. La nouvelle de ce coup de main parvint à Tencanteur au moment où, suivi de ses acheteurs, il descendait dé diligence au milieu de la ville de TAzul, qui ne tarda pas elle-même à être envahie. Cette vente, renouvelée de l'histoire romaine, du terrain où TAnnibal du désert campait, réussit moins que celle de l'antiquité classique. Personne n'y assista; l'encan teur, convaincu que son marteau d'ivoire serait, dans un cas difficile, une arme insuffisante, rentra chez lui, sans essayer de renouveler les prouesses de Charles Martel.
Ce retour offensif des Indiens disait bien ce qu'il voulait dire. C'était une protestation contre la violation du droit de propriété dont ils étaient victimes, faite par des gens que l'on accusait de ne le respecter jamais. Mais le droit du plus fort devait décider.
Un plan vigoureux d'attaque fut conçu : les forces nationales et celles des Provinces limitrophes de la pampa contribuèrent à sa réalisation en fournissant les hommes et les ressources. La Province de Buenos-Aires et celle deTucuman
firent plus : la première, en donnant à l'expédition son premier chef, le D' Àlsina, qui mourut sans avoir vu ses plans réalisés ; la seconde, en donnant à lexpédition son second chef, le jeune général Julio A.Roca, à qui la République devait, en 1880, en reconnaissance de ses services, confier le soin de ses destinées, en rélevant aux fonctions cle Président de la République.
Il fallut cinq ans pour démontrer aux Indiens que, devant le tribunal de la force, le seul qu'ils reconnussent, leur droit s'évanouissait. Cette démonstration leur coula la totalité de leur territoire, la liberté, leur autonomie, leur existence comme race, la perte de tous les liens de famille et d affection qui unissaient époux et femmes, femmes et enfants. On les prit par la famine d'abord. On employa des moyens gigantesques. On creusa un fossé de cinquante lieues de long, impossible à franchir pour les troupeaux volés, privant ainsi les tribus de tout ravitaillement.
Un an après, on pouvait parcourir la pampa ; quatre corps d'armée y manœuvraient et chacun réduisait en captivité les restes de tribus, décimées déjà par la famine et la petite vérole, conséquence mortelle des longues privations.
La pampa parcourue n'avait plus de mystères; l'Indien était dévoilé. En touchant du doigt cet ennemi réduit à la dernière extrémité, on reconnut que le secret qu'il gardait si bien dans son désert, qu'il y défendait contre la curiosité des conquérants, c'était le secret de sa faiblesse, de sa pauvreté et de son petit nombre. Ils usurpaient trente mille lieues carrées et n'étaient pas quinze mille. Ils n'élevaient aucun troupeau, cultivaient à peine quelques hectares, vivaient en groupes isolés, dans des tentes à peine groupées, chassant quand le vol des troupeaux ne donnait pas. Dans toute cette immense pampa, on ne trouva que quelques pêchers et trois pommiers que le hasard y avait semés et qui ne donnaient pas de fruits.
Us avaient cependant réalisé un travail sur ce sol dont ils allaient être arrachés, travail inconscient, exécuté sans préméditation, au fur et à mesure de leurs besoins, sans effort, mais aussi utile et aussi parfait que si toute la science des ingénieurs ,en eût fourni les plans. Ils avaient, à travers ce désert, tracé, dans tous les sens, des routes, voies de petite et de grande communication, reliant tous les points de la frontière argentine, qu'ils envahissaient à des époques réglées, à ceux de la frontière chilienne, où ils allaient vendre les animaux volés.
Tous ces chemins, le passage seul des bandes, fréquent, continu, en nombre, les avait élaborés. Aussi chacun avait-il la physionomie que son emploi lui assignait. Ici, une grande route où soixante, quelquefois cent cavaliers peuvent passer de front, et où, au retour, dix mille ou trente mille bêtes à cornes peuvent défiler.
Ces routes, le piétinement des bêtes les forme; elles se composent d'une juxtaposition de sentiers, alignés, parallèles, que le trafic creuse peu à peu, assez nombreux pour permettre un galop, en ligne, aux cavaliers qui les suivent.
Les grandes routes se prolongent; de loin en loin, d'autres se ramifient, qui permettent de se rendre à tel ou tel point occupé par une tribu, ou à tel autre où le bétail enlevé peut se reposer sans être inquiété.
A certains endroits stratégiques, on reconnaît que des haltes se faisaient où se partageait le butin ; de là, chaque tribu partait, emmenant la part du troupeau qui lui était échue.
On peut être sûr d'avance que chaque tracé de route a choisi les meilleurs endroits, qu'il rencontre de l'eau et des pâturages en abondance. On peut les suivre sans inquiétude : toutes mènent à un point où une station est possible pour l'homme qui voyage à cheval.
Rien n'indique à l'homme civilisé la direction qu'il doit prendre, mais tous les Indiens la connaissent. Chaque point,
chaque chemin a son nom, donné par eux; les guides prisonniers les indiquent ; la civilisation les conserve, La pampa perpétuera ce souvenir des races disparues dans les noms géographiques, dont le sens imagé sera vite oublié, sans doute ; chacun d'eux a une signification et dit quelque chose de ce que le lieu produit, de ce qu'il vaut, de ce qu il promet. Aucun nom n'a jamais été donné par l'Indien au hasard, mais, si sa langue n'est pas sauvée de l'abîme où lui-même est englouti, — et il ne semble pas qu'elle doive 1 etro, — ces noms resteront, avec leur étrange té, sans aucune valeur pour le colon futur.
En sera-t-il de même des routes? Une seule chose est à faire, les conserver sans les modifier en rien, eu hùssant simplement aux charrettes qui succèdent aux cavaliers le soin de les niveler à leur usage; les ingénieurs ne feront pas mieux. Ce qu'ils ont fait jusqu'à ce jour prouve même qu'ils ne sauraient faire aussi bien. Déjà, dans le pays peuplé, à mesure que la population avance, elle supprime les routes anciennesi en change le cours, avec autant d'imprévoyance qu'elle en démontrerait si elle changeait sans raison celui d'une rivière. C'est la vieille loi des Indes qui règne, en matière de voirie. Elle impose encore, au delà des siècles, cette injonction bizarre, venue il y a trois cents ans du fond de l'Escoriai, de faire toujours en ligne droite, quels que soient la nature du tcrraiUj le tracé des rues des villes et celui des routes qui les continuenL La ligne droite passe aveuglément où elle doit, sans se préoccuper des bas-fonds humides, des marais impéncl râbles ^ des buttes sablonneuses.
Ainsi ne faisait pas l'Indien, il ne traçait pas sa route idéalement, mais bien sous le pied de son cheval, et, rinstinct de l'un aidant l'instinct de l'autre , aucune erreur n était commise. Aujourd'hui encore, c'est plaisir que suivre une de ces routes indiennes, que, dans la pampa, on a baptisées chemins chiliens, parce que c'est au Chili qu'ils aboutissent
CUAP. III. - LES UACES DISPARUES 81
et que ce sont les rapines dont quelques Chiliens étaient les receleurs qu'ils rappellent. Ces chemins sont solides sous le pied, ne ménagent aucune surprise désagréable; les charrettes, les diligences les suivent et y galopent; s'il y a quelque part un marais ou un de ces terrains fangeux où Ton puisse s'enliser, le chemin l'évite; s'il y a une région sans eau, il n'y passe pas.
Ce sont ces chemins, la meilleure de son œuvre, qui ont perdu la race pampéenne et rendu facile sa destruction. Les armées régulières ont trouvé en eux des guides sûrs, des voies de pénétration toutes tracées; elles en ont surpris et saisi la clef et fermé la porte derrière elles. Elles ont peu à peu occupé les points stratégiques, qui commandaient le lieu de stationnement des tribus et en ont empêché le ravitaillement, en coupant le chemin des invasions. L'Indien a repris sa lactique traditionnelle : il a reculé. Il a abandonné ses campements, emmené avec lui tout ce qui lui était cher et utile. De ce jour, il était perdu. Jamais l'Indien ne revient dans un campement que l'étranger a surpris ou visité : quand le mystère de sa vie, de son gîte est violé, il ne se croit plus garanti. Il avait pu, jusque-là, trouver dans les profondeurs de la pampa des terres nouvelles, plus fertiles que celles qu'il abandonnait, plus mystérieuses encore. Cette fois, il n'avait pas réfléchi que, depuis près d'un siècle qu'il occupait les lieux que l'invasion le forçait à abandonner, toutes les routes tracées y aboutissaient ou en partaient, et mettaient aux mains de l'ennemi ce grand moyen d'action qu'il avait ainsi préparé contre luimême.
Tous les caciques ont été surpris, rejetés sans ressources dans la pampa avec quelques guerriers; le jour où les femmes et les enfants ont été emmenés en captivité, ce qui s'est fait sans coup férir, on a pu affirmer que la guerre était finie. L'Indien, ce sauvage, ne connaît que son foyer, ne vît que
pour les affections qu'il y trouve, celle de ses lommes et de ses enfants. Il combat jusqu a la mort pour les défendre ; mais il revient livrer sa vie^ il renonce a ce bien plus grand oucorej sa liberté, pour ne pas être séparé de ceux qu'il aime.
La civilisation, qui le combattait, avait là une arme tellement sûre qu'elle n'en a pas employé d'autre. Partout elle a procédé de môme, a surpris les campements, enlevé les familles, les a éloignées de la pampa, frappant les hommes non pas dans leur vie, avec le fer, mais dans ces sentiments intimes, qui eussent dû trouver grâce devant la uùcessilé de vaincre^ puisque l'on pouvait vaincre en exploitant ces sentiments au lieu de les frapper.
Le jour où les guerriers sont venus livrer leurs armes cl leur liberté, sous la condition qu'on leur rendi^aîL leurs cornpagnes et la tendresse de leurs enfants, on les a mi5 dans le rang. Leurs femmes déjà et leurs enfants étaient parlis pour Buenos-Aires, et, comme l'État ne pouvait les garder élernellement, chaque arrivée de ce bétail humain avait donné lieu à la même scène de cruauté administrative, renouvelée des temps primitifs.
Une table était dressée sur le parvis d'une église, dans un quartier quelconque, et des avis, publiés dans les journaux^ annonçaient que tel jour, à telle heure, un fonctionnaire, assis à cette table, ferait, aux citoyens qui les accepteraient, la distribution de ces femmes et de i-es enfants. A heure dite, le troupeau amené était rangé, sans brutalité comme sans compassion : pauvres vieilles, dont peisounc n'allait vouloir, sous leurs cheveux gris et plats; jeunes femmes, allaitant, ou groupant autour d'elles des enfants nombreux; lilles ou enfants égarés, séparés déjà de leurs mères, les ayant perdues dans les bagarres de ces retours du désert, des embarquements en désordre, où l'on avait poussé le troupeau, comptant les têtes, sans pouvoir regarder les visages, ni écouter les pleurs.
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Des citoyens s'approchaient, et emmenaient, les uns par charité, d'autres par intérêt, quelqu'un de ces êtres séparés tle rhumanité. C'étaient souvent des scènes déchirantes dont personne ne prenait souci ; des mères s'accrochaient à leurs filles; les vieilles étaient repoussées. Ces pauvres êtres, qui ne connaissent pas d'autre dieu que le génie du mal, devaient croire que ce Gualichu, qu'ils n'avaient jamais vu, était là, présent, derrière cette table^ sous les traits d'un homme blanc.
Tous les caciques qui se sont rendus depuis, Catrîel, Epumer, Pincen, Mariano Rosas, ont été mis hors la loi et enfermés dans une île fortifiée, où ils terminent douloureusement leur existence de combat. Leurs guerriers ont ùU* enrégimentés.
On peut dire que des rameaux pampéens de la race araucane, qui ne comptait au reste que vingt mille à trente milles membres, il y a trois siècles, au moment de la conquête, dont le nombre ne dépassait pas douze mille lorsque sa deslrucLioii a été entreprise, il ne reste rien. Jusqu'au jour de leur défaite, ils n'ont rien créé qui puisse rappeler leur souvenir, lioië les routes dont nous avons parlé, qui, elles, disparaîtront aussi, peut-être même, simplement, sous l'envahissement des graminées, avant que la population civilisée, trop peu nombreuse, trop peu mobile, songe à les utiliser.
Au point de vue ethnographique, l'Indien n'avait pas de caractères assez définitifs pour se perpétuer par quelques-uns dans l'océan des races, qui, toutes, contribuent à la con* slitution future de la nation qui peuplera cd.tte région.
Les seuls caractères, les seuls usages qui lui survivront ne sont pas, à proprement parler, des caractères ethniques, ni des usages particuliers à la race, transmis ou respectés par
la tradition, ce sont des caractères acquis dans la milieu où la race s'est formée, des usages imposés par cb milieu. C'est lo désert qui a fait llndien, comme il a fait, après lui, son héritier: le gaucho.
Si Ton recherche la cause historique qui a, fatalement, amen 6 les représailles sévères et cette destruction, regrettable, au point de vue de l'humanité, d'une race que Ton eut pu réduire autrement et utiliser, on reconnaît avec tristesse qu il faut la trouver dans la conduite, sans excuse, de quelques propriétaires chiliens, receleurs de bétail plus criminels que ne pouvaient l'être les Indiens, dont ils dirigeaient, conseillaient et soutenaient les invasions.
Singulière anomalie ! Deux peuples se sont formés des mt^mes éléments, Tun sur la rive de l'Atlantique, l'autre sur la rive du Pacifique ; ils ont les mêmes origints, ils ont vécu, longtemps, sous la même loi, ils ont participéj ensemble, à l'œuvre de leur indépendance, ont profité en commun des efforts communs.
Ils avaient, entre eux, un ennemi commiinj l'Araucan, qui a fait payer cher aux Chiliens chaque province conquise, dont les tribus, en même temps, ont arrêté Tessor de la population argentine.
Un accord, une action commune eût supprimé, depuis deux siècles, cet obstacle. Il fallait, pour cela, que les propriétaires chiliens consentissent à acheter et à payer à ses vrais propriétaires le bétail dont ils avaient besoin. Ils ont toujours préféré Tacheter aux Indiens. De là les rapines et les invasions de ceux-ci, et, comme conséquence, leur destruction.
Sept provinces chiliennes : Talca, Alaule, Linares, Nubie > Concepcion, Arauco et Valdivia, se sont alimeutées de bétail pampéen, pendant deux siècles, par rintermédiai re des Indiens. Elles recevaient, chaque année, quarante mille tètes au miui* mum. Suivant que les invasions réussissaient ou non, le prix
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dubétail montait ou baîssaitau Chili. Le commerce sVn faiï=ajt au grand jour. Les Indiens recevaient leurs échanges et menaient leur bétail par la grand'route tracée par Luis fie la Cruz en 180S, qui passait près d'Antuco, dans la Cordillère, après avoir traversé le Neuquen et le Colorado aux environs du Mont-Payen, en venant des campements indiens de la frontière pampéenne.
Toute la région de la Cordillère était, elle aussi^ peuplée de Pehuenches, devenus pasteurs sous le gouvernement du cacique Purran, disposant de six mille lances, et, plus au suJ, de Shayhueque, qui s'intitule roi de la Paiagonie. Ces deux caciques et leurs tribus, très nombreuses, ont été respectés, bonheur que n'ont pas eu les Ranqueles, qui avaient, au moins, autant de titres et dont la civilisation était aussi avancée. Ce qui a sauvé les Indiens de la Cordillère, c'est précisémenl leur voisinage des propriétaires chiliens, qui les employaient comme pasteurs, en terre argentine, à garder les troupeaux volés par les pampas aux Argentins. On trouva là des vallées, où des propriétaires chiliens conservaient, sous cette garde, des troupeaux de trente mille à quarante mille tiHes, cultivaient du maïs, du blé, de l'orge.
On peut affirmer que ces tribus ainsi fixées, prêtes à recevoir la civilisation, formeront le noyau de populations futures, où Télément européen s'infiltrera peu à peu. Cette expérience sera féconde en regrets. Il était aussi facile d'amener toutes les tribus pampéennes à la civilisation; pour cela, il fallait les déshabituer de la rapine, couper ce vice dans lar acine, et la racine était au Chili.
On ne Ta pas fait: les résultats économiques compensent ils au moins les désastres constatés au point dt^ vue ethnographique ?
Ces résultats économiques sont considérables à Ions les points de vue.
On serait tenté de mettre en prenûëre ligne la suppression de l'impôt forcé de quarante mille -têtes de gros bétail, que coûtaient, annuellement, les invasions à quelques propriétaires, et qui,en décimant les troupeaux les plus rapprochés de la frontière, privaient tous les éleveurs du débouché du Chili, qui, sans les rapines des Indiens, eût eu quelque importance pour eux. Estimons la valeur du bétail volé à un million de francs, qui pesait lourdement sur quelques propriétaires, etleur était prélevé par la violence d'hommes de guerre, enlevant les hommes et les femmes en captivité avec le bétail, incendiant et détruisant tout ce qu'ils pouvaient atteindre.
Joignons à ce tribut forcé le tribut volontaire de plusieurs millions, que le gouvernement payait, sans grand profit, aux Indiens.
Tout cela n'était pas ruineux ; la République Argentine, pas plus que les particuliers, n'eussent été beaucoup plus riches s'ils n'avaient obtenu, dans la campagne de 1876 à 1880, et dans la destruction d'une race, d'autres avantages que ceux d'être délivrés de ces tributs.
Cette campagne a produit autre chose. Elle a fait entrer dans le patrimoine de la République, dans son domaine, et permis de vendre aux particuliers, des étendues de territoire aussi considérables que l'étaient les terres occupées, depuis trois siècles, par la colonisation et l'élevage.
Pour commencer la campagne, le gouvernement fit appel aux particuliers, intéressés à la voir aboutir. Il ne fut pas très heureux. Les propriétaires sollicités, en 1876, de participer aux frais de l'expédition, y contribuèrent généreusement pour mille quatorze chevaux et vingt mille francs.
C'était peu, si l'on note que la province de Buenos- Aircs comptait cinq mille propriétaires et que les chevaux n'y ont aucune valeur vénale.
Cela rappelle un fait qui date de 1632. Un Espagnol, Gonzalo de Carbajal, ayant alors résolu une campagne contre les
Indiens Tobas, reçut du gouvernement Timportant secours d'un quintal de poudre, un, quintal de plomb et vingt-cinq livres de corde.
Devant cet insuccès, il fallut recourir à autre chose. Le gouvernement emprunta aux propriétaires 2 millions de piastres, soit 10 millions de francs, et leur donna, en couverture de leurs bons de souscription, des terres publiques à choisir entre celles à conquérir, taxées d'avance à 2,000 francs la lieue. La souscription fut longue à être couverte ; elle le fut cependant. Cinq mille cinq cents lieues furent ainsi aliénées au prix commun de 2,000 francs. Elles sont ainsi entrées dans le commerce, dépréciées par un aléa; c'était l'inconnu, ce fameux mystère de la pampa, entretenu par le silence impénétrable de l'Indien et par la légende.
Aujourd'hui que ce mystère a disparu, ces terres, qui ne sont pas peuplées, après sept ans à peine qu'elles sont connues, et mal connues, mais assez pour être appréciées, changent de mains à des prix qui varient entre 20,000 et 80,000 francs la lieue de deux mille cinq cents hectares, donnant ainsi à une partie du sol de la République jusqu'ici inexplorée, une plus-value de 400 millions de francs.
C'est là un résultat de quelque importance ; ce n'est pas le seul, bien qu'il se chiffre, pour chaque habitant, par une proportion assez élevée, dans un pays qui n'en contient que quatre millions. Ces cinq mille cinq cents lieues ne constituent qu'un quart de la pampa.
Le gouvernement croyait pouvoir estimer à 600 piastres (3,000 francs) chacune des quinze mille Jieues qui lui restent à vendre de celles qu'il a conquises; une vente partielle, qu'il a tentée en juin 1883, lui a prouvé qu'elles étaient réalisables il un prix dix fois supérieur.
Ce n'est pas tout. La sécurité du désert, aujourd'hui acquise, a décuplé le prix des terrains, jusque-là peuplés avec hésitation, derrière et autour de la frontière, toujours
exposés aux vols et aux invasions. 11 y avait là une zone de vingt millions d'hectares, qui a subi une plus-value de 500 millions de francs.
La conquête de la pappa, qui n'a coûté ni un hommo ni un coup de fusil à la civilisation, qui est due tout entière à une tactique habile et qui a été un fait accompli le jour oîi elle a été résolue, où les convois, les balturies d artillerie et les remingtons se sont mis en mouvement, pour dissiper, par la force, cet inconnu mystérieux, a enrichi tous ceux qui n'y avaient pas cru, tous ceux qui n y avaient pas participé.
Elle a été l'acte définitif de la constitution géographique de la République Argentine, et le premier de sa constitution nationale. Pour que cette œuvre soit complétée, il faut que le désert soit civilisé, c'est-à-dire peuplé, et que cette grande faute soit réparée, qui a, si singulièrement, commencé par la destruction de la population indigène, l'œuvre nécessaire du peuplement.