Papiers privés du D' Félicien Chiclana
purs de tout mélange de race inférieure, et de bonne vie et mœurs.
Enfin, il était admis, s'il n'était relevé, contre lui, aucune des incompatibilités, que, dans leur naïveté, énuméraient avec soin les Leyes de Partidas.
« Pourra être avocat, disaient-elles, celui qui connaît le droit, les us et coutumes du pays, pour l'avoir longtemps pratiqué : celui qui n'est pas habile en droit ne saurait être avocat, le médecin trop nouveau est le meurtrier de ses proches et l'avocat trop jeune les ruine. Ne choisissez pas un avocat mineur, vous n'auriez aucun recours contre lui pour le préjudice qu'il pourrait vous causer.
« Ne pourra être avocat, la femme, cela n'est pas honnête ; l'aveugle, cela n'est pas prudent; ni le Juif, ni le Maure, ils ne sauraient défendre un chrétien, ni se défendre eux-mêmes, ni défendre leurs coreligionnaires ; ne pourra l'être celui qui, pour de l'argent, lutte avec les bêtes féroces, mais bien celui qui a tué une bête féroce pour rendre un service public. >j Cette loi est sage autant que naïve ; on ne s'expliquerait pas bien l'incompatibilité entre la médaille de sauvetage et la robe d'avocat, cet emblème de tous les dévouements !
C'était là le droit ancien. La profession d'avocat est, aujourd'hui, d'un accès plus facile, mais lobtention des grades beaucoup plus compliquée. Aucune race, même inférieure, n'est exclue du barreau, on y compte actuellement quelques mulâtres; les étrangers, qui ne peuvent occuper de fonctions dans la magistrature, sont admis au barreau, sous la seule condition de prendre leurs grades, ou de présenter leurs diplômes acquis à l'étranger, en ce cas, de passer un examen général sur toutes les matières enseignées à la Faculté : le droit civil, pénal, international public et privé, constitutionnel, le droit romain, le droit canon, la procédure civile, commerciale et criminelle, Téconomie politique.
ClIAP. II. - LES LOIS ET LE MONDE JUDICIAIRE 367
On Yoit, par celte énumération, que l'enseignement de la Faculté de droit est aussi étendu qu'il peut l'être. Son installation remonte à 1821, époque de la création de l'Université de Buenos-Aires.
Jusque-là l'enseignement du droit, comme nous l'avons dit, n'existait pas dans cette ville : la jeunesse de la colonie recevait cependant quelque teinture de lettres dans les monastères, assez nombreux, en particulier, chez les Jésuites, si puissants dans cette partie du continent, qui avaient installé, dès 1621, l'enseignement de la théologie, du latin et de la littérature latine.
En 1783, le vice-roi Vertiz avait fondé, avec les capitaux confisqués aux Jésuites en 1767, le collège San Carlos, qui devait être le berceau de l'Université moderne, dont l'existence a été des plus brillantes, d'où sont sortis tous les hommes qui, dans les lettres, les sciences, la médecine, le barreau, la magistrature et la politique, ont honoré la jeune République Argentine et élevé, peu à peu, son esprit national au-dessus des préoccupations purement mercantiles, qui dominent, si impérieusement, les autres sociétés américaines.
Ces préoccupations, d'un ordre inférieur, ne perdent, cependant, leur droit de cité nulle part, le maître ne saurait les bannir de son enseignement, ni l'avocat de son cabinet. Ce sont elles qui impriment; moins, peut-être, aux programmes universitaires qu'à la pratique même de ces programmes, une marche très détachée de certaines sciences, qui n'ont pas dans la vie une application pratique.
Dans la pratique ordinaire du barreau américain, ce n'est, il faut bien le confesser, ni l'art, ni la littérature qui font prime, si l'on entend par ces mots autre chose que l'art des exceptions ingénieuses, delà procédure savamment dilatoire, et la littérature un peu sèche des requête» et conclusions. L'avocat disert cède le pas à l'homme de cabinet, qui sait découvrir tous les moyens d'une affaire, les mettre habile-
ment enjeu; l'éloquence est bannie du barreau, comme elle Test des assemblées politiques.
L orateur, dans celles-ci, parle assis, de sa place, adi-essant son discours au Président, comme cela se fait en Angloterre, dont le vieux Parlement a servi, en cela, de modèle aux Assemblées américaines. Le public n'encourage ces débats par sa présence que lorsque la politique les agite, cependant, il y trouverait quelquefois un charme spéculatif : la langue espagnole est tellement harmonieuse, d'une harmonie si pleine, que le discours le plus vide s'écoute comme une belle musique, sans que Ton exige de l'orateur d'y mettre quelque pensée de choix ; la banalité des lieux communs pompeux prend des modalités musicales qui jouent l'éloquence.
Au barreau, la procédure et les plaidoiries sont écrites en première instance, ce n'est qu'en appel et devant la Cour suprême que l'avocat a l'occasion de payer de sa personne. L'audience n'est, le plus souvent, composée que de lui, de son adversaire et de cinq magistrats. Ils siègent, en redingote, derrière une table recouverte d'un somptueux tapis de soie bleu de ciel et argent, couleurs de la République. Le chatoiement de l'étoffe produit, dans ce lieu sombre, des contrastes singuliers avec les oraisons monotones, débitées par des plaidants, assis, eux aussi, sur un fauteuil qui leur défend tous les gestes, les mouvements oratoires les plus simples, et semble le plus souvent tenir leur pensée immobile comme leur corps. C'est, sans doute, pour les réveiller, — étrange transposition des rôles, — que le Juge leur adresse, quelquefois, des questions, appelle leur attention sur quelque point qui demande un éclaircissement.
Seuls les Jurys populaires, juridiction spéciale aux délits de presse, fournissent aux avocats, dont l'éloquence a survécu à cette vie un peu terre à terre, l'occasion d'en donner des preuves. Le publi y accourt en foule, la presse donne à
GHAP. II. - LES LOIS ET LE MONDE JUDICl AIRE 369
ces affaires un certain retentissement, les passions y sont en jeu; ce sont de grands tournois, où la Justice, avec sa solennité ordinaire, prend le pas derrière le caprice du peuple.
Nous avons eu l'occasion d'assister au plus étrange, sinon au plus brillant, de ces Jurys populaires.
C'était dans la seconde ville de la République Argentine, la ville de Rosario, point d'attache sur le littoral des grands fleuves où se fait tout le transit des provinces de l'intérieur. L'inauguration d'un chemin de fer de grande importance y avait attiré une foule de touristes, amenés de Buenos-Aires par des steamers et des trains spéciaux et gratuits. On avait vingt-quaire heures à perdre, avant de reprendre le long voyage de fête, qui devait aboutir à Cordoba et à Tucuman, situé à 900 kilomètres de Rosario. C'était une bonne fortune inespérée que l'annonce d'un grand Jury populaire; des prospectus distribués à profusion, des affiches sur tous les murs, des appels dans tous les journaux, la répandaient partout.
De quoi s'agissaît-il? Peu importait; d'un fait local, d'un grief de clocher, entre un journal et une autorité quelconque ; mais un grand orateur devait prendre la parole : tribun populaire, encouragé à toutes les audaces par les sympathies fidèles de la foule, M. Hector Varela n'était pas avocat, il n'en avait pas moins été appelé par l'accusé.
Le Jury était convoqué pour midi au Palais de Justice, grand édifice d'élégante apparence, dont les salles d'audience, assez petites, se dégageaient sur une grande cour, entourée de galeries de promenade, sorte de cloître de style sévillan.
Le tribun traversa la ville, suivi de la foule, qui lui faisait cortège, l'applaudissait déjà : les salles d'audience étaient trop étroites pour elle; plus petites, encore, pour lui; il demanda au Président du Jury, qui était, conformément à la loi, le Juge criminel, de tenir l'audience sur un des côtés de la galerie, pour permettre au public, rangé dans la cour, de
suivre toutes les péripéties des débats. On fit doue le déménagement du dedans au dehors, d une table, d'un encrier et de douze chaises, modestes accessoires d'un si grand acte, et le public debout écouta. La pluie, une belle pluie de printemps, tombant dru au travers d'un rayon de soleil, lui fit trouver un peu longs les préparatifs de pure forme, installation du Jury, lecture de la plainte du fonctionnaire, court réquisitoire du ministère public, sur cette première question préalable : Y at-il lieu à accusation, y a-t-il lieu à la formation du Jury populaire ?
Sur ce point, tout le monde était d'accord, il fallait bien passer la journée, fût-ce même à la pluie. Si le ministère public se fût permis d'émettre des doutes, il eût été hué de la belle façon; ce n'était pas son rôle ; la défense était de son avis, le public criait: oui, oui; le Jury n avait qu'à s'incliner et s'inclinera devant cette manifestation de lopinion publique qui usurpait ses fonctions.
Le second acte allait commencer, il devait comprendre le développement de l'accusation contre l'article incriminé, la défense et le verdict.
Le public trouva que le cadre, suffisant pour les préliminaires, était trop petit pour un aussi grand acte; il exigea que le jury et tout son appareil fussent transportés sur la place publique; le jury devant siéger sous la colonnade de l'église, le public se tenir sur la place.
Ainsi fut-il fait : le déménagement recommença. On essaya une installation. Par une malechance persistante, le jury se trouvait avoir à supporter, en plein visage, les rayons ardents d'un soleil de printemps, pendant que le public recevait la pluie sans abri. On protesta des deux côtés. Une discussion s'engagea, vite close par une résolution prompte, qui emporta, au grand théâtre, public et jury, le premier à pied, le second dans des fiacres, pêle-mêle avec l'accusateur et le défenseur, le tout précédé