CHAP. H. - LES LOIS ET LE MONDE JUDICIAIRE
se rapproche, prêt, partout, à défendre sa vie et sa liberté. Le désert est grand, la poursuite dure souvent de longues années ; elle devient un sport, les patrouilles courent à sa recherche, tout le monde les égare à plaisir; le criminel est gardé par la foi jurée de l'hospitalité qui le couvre et le respect qu'il inspire ; la loi moderne a beau édicter des peines contre celui qui cache un criminel, elle est impuissante devant cette tradition léguée par le droit d'asile. La politique, quelquefois, s'en mêle, le criminel reconnu, classé, légendaire, reparaît, un jour, jouant le rôle de grand électeur dans le district ; le juge de paix a besoin de tous ceux qui peuvent travailler au succès de don candidat, il n'y a pas de meilleur agent électoral que cet homme qui a à gagner l'oubli de ses fautes, dont la popularité, pour n'être pas faite de services rendus, n'en est pas moins ii^discutable.
Hors des temps d'élections, quelquefois, l'autorité prend souci de ses devoirs, le bandit est poursuivi, traqué, jusqu'au jour où, las de cette lutte où il a quelquefois encore donné la mort pour se défendre, il se laisse acculer, comme le vieux sanglier, dans une impasse où il se donnera, du moins, le plaisir suprême de vendre chèrement sa vie.
La dernière bataille commence alors. Ils sont, autour de lui, comme une meute, armés de revolvers, de remingtons, lui n'a que sa dague, longue, aiguë, dont il sait si bien jouer : le remington en aurait vite raison; non, le sergent, lui aussi, a du sang pampéen, son amour-propre est engagé dans la partie. Il faut que le bandit soit ramené vivant, pour l'honneur de la patrouille qu'il commande. Le tuer d'un coup de feu, la belle affaire ! Il ne faut que le blesser pour pouvoir le prendre ; c'est une tactique spéciale, le bandit ne se rendra pas avant d'avoir mis plusieurs de ses adversaires hors de combat.
Si, par ruse, quelqu'un des assaillants arrive à lui jeter le lasso et permet, ainsi, aux autres de le ficeler comme un poulet.
sans lui faire ni lui permettre de faire la moindre blessure, alors le besoin de lulte, de résistance, la soif du sang de ses ennemis, se lournent en rage folle et impuissante, rage du fauve vaincu, enchaîné, mis en cage: il se produit un fait, souvent constaté, le prisonnier écume dans son impuissance, une fièvre cérébrale se déclare; il meurt en injuriant ses vainqueurs. Le peuple, qui ne voit que l'effet, sans découvrir la cause de ce phénomène physiologique, crée une légende et raconte que le prisonnier est mort de rage : aussi redoutet-il ses morsures et, par terreur de cet inconnu, se garde-t-il bien de lui porler secours.
C'est ce bandit pampéen, déjà près de disparaître, qui peuple le Pénitencier, qui remplit les cellules, qui, lorsqu'il n'y meurt pas de rage, en y entrant, y meurt sans espoir, oublié. Le temps aidant, ces peines sévères inspireront, peutêtre, le respect de la vie humaine, dans ce milieu, où lusage exclusif de la viande, l'habitude de tuer, qu'il impose à tous, perpétue une demi-barbarie, où le spectacle du sang chaud est de tous les instants, où l'homme n'a d'autre outil, d'autre compagnon de travail que le couteau, le porte nécessairement sur lui, toujours prêt à le tirer pour les besoins de sa vie, pour sa défense et trop souvent pour Tattaque.
On m'excusera de n'avoir pas su passer à côté de ce justiciable d'une espèce spéciale, sans en tracer le croquis.
Il serait, par contre, superflu de faire celui des plaideurs au civil ou au commercial. Ils sont ici ce qu'ils sont partout, subissent les mêmes entraînements, au début du procès, les mêmes défaillances au milieu de ses lenteurs, le même découragement devant les déceptions du jugement. Je n'en aurais donc rien à dire si la clientèle des tribunaux ne se distinguait par ce caractère spécial qu'elle ne se compose pas exclusivement de plaideurs.
En ellet, les notaires n'ayant d'autre rôle que celui de conserver les actes, de leur donner l'authenoité en les ins*
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crivant sur les registres dont ils ont la garde, aucun acte de la vie civile ne s'accomplit sans une intervention quelconque des tribunaux, qui exige la présence assidue des parties ou de leurs procureurs, dans les galeries du Palais de Justice et dans les greffes.
Le Juge préside à la liquidation de toutes les successions, à la transmission des biens, aux liquidations judiciaires, aux arbitrages même amiables^ aux arpentages et délimitations de propriétés; aucune inscription de vente, d'hypothèque, d'acte de partage ou de contrat de société ne se fait, sans sa signature au bas d'une ordonnance ; la création ou la constatation d'un droit côtoie toujours le contentieux, se confond avec lui, oblige tous les citoyens à connaître le chemin des tribunaux sans, pour cela, être des plaideurs.
La direction de toutes ces affaires et de tout ce monde est dans les mains de l'avocat; mais c'est lui que l'on voit le moins au Palais, où sa présence est rarement nécessaire, où le procureur le supplée : ses travaux s'élaborent dans son cabinet, tout le jour, encombré de ses clients, d'où il sort peu; la loi lui permet même de s'y faire apporter, des greffes, les dossiers, pièces et documents qui requièrent son examen.
Il résume, en somme, le monde judiciaire ; il intervient dans chacun des incidents de la procédure, la dirige, et prépare seul la tâche du magistrat. Qu'il me soit permis d'ajouter que, malgré les malédictions des plaideurs, heureux ou malheureux, qui se donnent, ici, libre carrière, comme dans tous les pays du monde, il représente, à l'égal de la magistrature, la science juridique, i! représente, aussi, comme elle, l'honneur, professionnel et la dignité de la vie, conquise par l'étude et le travail.