LES VILLES POLITIQUES
Rareté et inutilité des villes et villages. — Époque de la conquête : fondations de villes. ^ Capitales de Provinces désertes. —Vie végétative pendant trois siècles. — La Fédération conserve les capitales d'États. — Villes politiques, villes mortes. — Les chemins de fer les ruinent — fiuenos-Aires, en devenant capitale, les acbève.— >Les stations de voies ferrées les remplacent. La nouvelle ville de la Plata. — Sa création en 1882. — Son objet — Son rôle. -^ Ville en construction, ville de constructeurs. — Statistiques successives. — Cinq années d'existence. — Grandeurs inutiles et dépenses ruineuses. — Ville de fonctionnaires.
Une des particularités que présente le territoire, très vaste, de la République Argentine, c'est la rareté des agglomérations urbaines. Les villes sont rares, les villages, mêmes, peu nombreux, parce que les unes et les autres sont inutiles ou peu s'en faut; n'était la politique qui les agite, y concentre son mécanisme compliqué, leur donne ainsi une vie factice, elles n'auraient conservé aucune importance dans l'organisation économique moderne du pays.
Aucune d'elles n'a, en effet, d'industrie qui exige un nombreux personnel et active le peuplement d'un point plutôt que d'un autre. De presque toutes, on peut dire que le jour le plus grand de leur histoire, depuis trois siècles, a été celui de leur création. Ce jour-là, quelque aventurier ou chef de milice, que cet acte a rendu célèbre dans l'histoire coloniale, en traçant, sur le sol, de grandes lignes prolongées vers les quatre points cardinaux, a fixé le lieu où l'histoire future du pays trouvera un cadre.
Ces conquérants, venus d'Espagne, voyaient grande comme la loi des Indes, elle-même, à laquelle ils obéissaient, qui leur traçait, dans son langage précis, ce qu'ils avaient à
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faire. Ce n'était pas un lieu de station quMls créaient pour les voyageurs futurs, explorateurs ou colons, qui suivraient le littoral ou le quitteraient; ce n'était pas aux proportions modestes des exigences du temps qu'ils traçaient leur domaine. Ce qu'ils créaient, tous, c'étaient des villes, des villes futures s'entend, capitales, conçues d'avance, de régions, qui n'avaient pas même encore de nom géographique, que quelques tribus indigènes habitaient, seules, dans leur misère préhistorique. Il semble que le mot de ville ne puisse s'appliquer qu'à un point, dont l'histoire aura consacré l'importance, auquel la présence de l'homme, en nombre, perpétuée et augmentée à travers les générations, aura assuré sa place, entre ses sœurs. Les premiers pêcheurs de poisson de Seine, établis, à l'époque romaine, dans l'île, qui est devenue celle de la Cité, ne pouvaient prendre le titre de fondateurs de la ville de Paris, ni même de celle de Lutèce; s'ils ont joué un rôle, c'est celui, très humble, de matériaux de remblai, de l'ordre de ceux que l'on jette sur un sol mouvant, pour y tracer une chaussée ; la chaussée ne garde que l'usage, mais non le souvenir de ces pilotis, et le pilotis n'est pas la chaussée.
En Amérique, il en a toujours été autrement; le verbe fonder une ville s'y conjugue aussi complètement que les autres; il y a eu, à toutes les époques, il y a encore des hommes à imagination qui fondent des villes. Ce qui n'est pas moins étrange, et mérite d'être signalé^ c'est que fort peu de ces villes ont failli à la destinée que leur ont, d'avance, tracée leurs fondateurs. Celles, créées auxv® et aux xvi* siècles, ont rarement avorté en agglomération délaissée, elles se sont développées, comme il avait été prescrit, et non seulement sont restées villes, mais les seules villes que l'on connaisse encore.
Ce qui leur a conservé, pendant la première période, une importance relative, c'était leur rareté même, qui en faisait
des points de relai, nécessaires au milieu du désert, où la sociabilité trouvadt un refuge. La première route avait été tracée par le premier groupe, quelques jalons suffisaient à en indiquer le passage, elle aboutissait, nécessairement, à co point, qui servait, aussi, de base d'opérations pour des recherches et des conquêtes nouvelles. C'est ainsi que chaque fondation de l'époque de la conquête a pris immédiatement le rang de ville, et, en même temps, celui de capitale de Province, sorte de château fort, sous la forme d'un bastion de terre, qui constituait le seul centre de peuplement ; elle devenait un chef-lieu administratif, dépendant, directement ou indirectement, des autorités de la métropole, et commandant aux tribus soumises, plus ou moins nombreuses dans les environs, dont le travail devait constituer la première source de revenus des nouveaux habitants, presque tous fonctionnaires.
Le premier siècle de la découverte est le seul actif. Nous avons vu que la première ylle fondée, d'après ce procédé, fut celle de l'Assomption du Paraguay, établie au lieu appelé Lambaré, au nord du confluent du rio Paraguay, dans le Parana. Cette fondation est du 15 août 1536. Elle est due à Jean de Ayolas, un des officiers de Pedro de Mendoza, chef de la première expédition, qui échoua, en 1535, au lieu oîi est, aujourd'hui^ Buenos-Aires ; dont la seconde fondation, celle qui réussit, sous le. commandement de Juan de Garay, n'est que du U juin 1580.
Entre ces deux époques prennent place toutes les fondations devilles, qui sont, aujourd'hui encore, les quatorze Provinces de la Confédération. Sauf la ville de Parana, capitale d'Entrerios, qui fut fondée seulement en 1730, toutes le furent au XVI® siècle: sur le littoral, Santa-Fé, en 1573, Corrientes, en 1588 ; à la même époque, d'autres expéditions, détachées de celtes qui avaient conquis le Pérou et le Chili, prenaient possession du territoire intérieur à travers les Andes. Nuôez
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(tel Prado fondait, en 1549, la première ville de Santiago del Estero, transférée en 1553, par François de Aguirre, envoyé par Valdivia, conquérant du Chili ; en 1561, Pedro del Castillo fonda la ville de Mendoza, en 1562, celle de San- Juan ; en 1565, le capitaine Diego de Villaroel fonda Tucuman; en 1573, Cabrera fonda Cordoba; en 1582, Lerma fonda Salta; en 1591, Ramirez de Velasco fonda la Rioja, et Jujuy en 1592; Catamarca fut fondée en 1570, et San-Luis en 1597.
Chacune de ces villes a donné son nom à la Province dont elle est la capitale. Jusqu'au xiv' siècle, aucune de ces Provinces n'a possédé d'autre ville, ni d'autre agglomération; la capitale est restée le seul centre social, ce qui suffisait à lui donner une importance; là, seulement, on rencontrait des édifices, des temples, des lieux de réunion; c'était, àlafois, le centre administratif, politique et judiciaire, le seul berceau des franchises municipales, qui devaient engendrer lautonomie. Dans ces groupes, éloignés les uns des autres, des passions purement locales naissaient, se développaient, se combattaient. Les familles s'y formaient, avec des caractères ethniques particuliers, empruntés, en partie, aux races indi* gènes, dus à des circonstances de milieu différentes dans chaque région. La hiérarchie sociale se constituait dans l'isolement, elle était toute locale ; les lois sociales suivant lesquelles la société s'organisait ne différaient guère de celles que la féodalité avait imposées en Europe. Dans chaque ville, une famille dominait, ou plusieurs étaient en compétition : familles de cawlilloSj qui, personnifiant toutes les ambitions de clocher, ont tenu en échec pendant longtemps, après la déclaration de l'indépendance, la constitution de la République, et mis en péril son unité.
La difficulté des communications, l'éloignement des autres villes, obligeaient chacune d'elles à ne compter que sur ellemême, au milieu des difficultés de leur vie naissante, comme c'est encore aujourd'hui le cas du colon dans les grandes
solitudes. Aussi, chacune d'elle "s'organisait- elle en vue decet isolement.
Au centre, une place bastionnée, refuge en cas d'attaque de peuplades inconnues, ou de retour oiTensif des tribus soumises ; autour, les carrés traditionnels destinés aux habitations des premiers colons ; plus loin, d'autres carrés, d'une surface quadruple, réservés aux jardins, aux cultures marai* chères, aux plantations d'arbres fruitiers ; autour, enfin, enveloppant le reste, d'autres carrés, quadruples des précédents, destinés aux fermes, terrains àepan llevar^ — fournir le pain — comme on les appelle encore. Tout était prévu pour que l'on pût se suffire à soi-même.
L'histoire des deux premiers siècles de la vie de chacune de ces villes est vite écrite : leur vie est purement végétative, au milieu d'une médiocrité paisible, peut-être enviable. Alors, plus encore qu'aujourd'hui, la vie se concentre sur le littoral. Les premiers coups de clairon, partis de Buenos- Ayres, qui annoncent les longues guerres de l'indépendance, les secouent toutes de leur torpeur; toutes veulent prendre part à ce grand acte; au milieu de l'ardeur générale à conquérir l'autonomie, toutes recherchent une autonomie locale, veulent créer une petite patrie dans la grande. La combinaison heureuse d'une fédération, dont le plan a été fourni par les constituants des Etats-Unis, a canalisé et endigué toutes ces passions de clocher. Chaque Province est restée un Etat dans l'Etat, chacune a conservé sa capitale, et, dans sa capitale, des corps politiques avec des titres sonores, qui font concurrence à ceux que la Constitution nationale donne aux chefs de la nation. Chaque capitale a son gouverneur, le gouverneur a ses ministres, le peuple a, outre ses représentants au Congrès national, d'autres représentants, députés et sénateurs, eux aussi, qui légifèrent. A côté de ces deux Pouvoirs, Exécutif et Législatif , le Pouvoir Judiciaire prend son rang, les tribunaux provinciaux ont