CHAP. III. — LES VILLES POLITIQUES
leurs juges, leurs cours d'appel et leurs cours suprêmes. Les quatorze constitutions sont taillées sur le même patron, proclament les mêmes droits, assurent aux citoyens les mêmes garanties, ouvrent aux politiciens les mêmes compétitions.
Seul, TEtat de Buenos- Aires a été, à une époque, assez puissant pour tenir en échec l'autorité du Pouvoir central; mais, à toutes les époques, le groupement de deux ou trois de ces Etats a pu présenter des dangers, aujourd'hui disparus.
Comme nous avons eu, déjà, l'occasion de l'observer, le Pouvoir central s'est vigoureusement constitué en 1880, s'appuie sur une capitale puissante, la ville de Buenos-Aires détachée, pour cet objet, do sa Province, et sur la possession des Territoires nationaux, qui, eux, ne sont pas encore et ne seront pas de longtemps organisés enProvinces. L'importance relative et absolue de tous les Etats confédérés a reçu là un coup qui les atteint aussi profondément que la Province de Buenos-Aires, contre laquelle seule il semblait dirigé. Aucune d'elles n'est plus en situation de tenir en échec le Pouvoir central, s'alliât-elle avec les plus puissantes, elle serait encore, facilement, abattue par celui-ci. En faisant abstraction des idées que peuvent éveiller des titres sonores, il faut, aujourd'hui plus que jamais, voir, dans les gouverneurs, de simples maires, dont les ministres sont les adjoints; les Chambres jouent le rôle de conseils généraux et municipaux; les uns et les autres sont dans la main du Pouvoir national, qui met, de temps à autre, un frein à leurs prétentions, en usant du droit d'intervention, pour déposer les autorités locales qui ont cessé de lui plaire.
Les querelles politiques, qui agitent ces villes, n'affectent, en rien, la marche de la nation : elles ne sont que l'écho des événements qui se déroulent dans la capitale. Aussi, les hommes qui ont joué un rôle dans les Provinces, occupé le poste de gouverneur, ne poursuivent-ils d'autre
ambition que celle d'obtenir, de Télecteur, ou de Tinfluenoe de leur successeur, un siège de député ou de sénateur au Congrès national. La société fait comme les politiciens; les familles, depuis que Bueuos-Aires n'est plus capitale d'une Province, et, en devenant Territoire national, est devenue un terrain neutre, quittent le coin de la petite patrie, où elles ont végété, depuis trois siècles, au milieu d'unions successives entre elles, où le sang indigène a introduit, à l'origine, des variations et créé des groupes ethniques distincts, pour prendre un rang dans la capitale de la grande patrie, et y fondre toutes leurs différences.
Les télégraphes et les chemins de fer activent, de plus en plus, cette transformation sociale. En rapprochant chacune de ces villes de la capitale, en rendant les communications faciles, en éclairant leur obscurité, au lieu de leur donner la vie, ils semblent la leur ôter. Peu à peu, elles ont moins de raisons de subsister, et Ton pourra bientôt dire, de toutes et de chacune, que, si elle n'était pas créée, depuis trois siècles, il n'y aurait aucune raison de songer à le faire.
C'est que, hors celles du littoral, aucune ne répond à un besoin moderne : le chemin de fer va les chercher, parce qu'elles sont, pour lui, un but, mais il n'y développe pas l'industrie, y éteint la vie politique locale, et leur enlève, le plus souvent, le commerce qui les faisait vivre. Le temps des fondations de villes, tracées sur la carte, est bien, décidément, passé; les chemins de fer portent un coup mortel à la centralisation d'autrefois, pour en créer une nouvelle autour des stations, que les besoins de son trafic l'obligent à semer, un peu au hasard, dans la grande plaine, au milieu des enclos qu'il traverse, où le bétail paît, hors la présence de l'homme.
Autour de chaque station, qui joue le rôle réservé, il y a un demi-siècle encore, aux relais de poste, se constituent des groupes, que personne n'a décrétés, auxquels personne n'a