CHAP. III. — LES VILLES POLITIQUES
assigné de destinées élevées ni obligatoires. Ils commencent tous de la même manière, réduits à une pulperia pendant les travaux de la voie, qui devient café de la station et auberge, quand ils sont terminés.
Le voyageur venu de dix, vingt ou même cent lieues, y trouve un abri pour lui et ses chevaux ; une diligence y établit son point d'attache, les charrettes y apportent leur chargement, un charron s'y établit pour leurs besoins, un maçon et ses manœuvres, un charpentier y arrivent vite, le four à briques et le four à pain les suivent de près ; les besoins se créent, avec eux les petites industries et les petits commerces ; rheureux propriétaire du sol le divise, éloigne son bétail, vend des ilôts à construire, des jardins, bientôt, des fermes ; le village a emprunté son nom à la station ; TÉtat, qui n'est pour rien dans cette création, le laisse vivre de longues années, sans s'occuper de lui donner la vie municipale.
Chaque année voit surgir de nouveaux villages de ce genre, qui ne se multiplient pas ainsi, sans enlever, au centre urbain, anciennement créé, son importance et sa vie.
Le temps semblait donc bien passé des fondations de villes politiques, quand les autorités de la Province de Buenos- Aires, privée de sa capitale, ont eu 1 idée étrange, en 1882, de renouer la tradition, de s'évertuer, peut-être de s'épuiser, à créer, de toutes pièces, un nouveau centre politique.
On aurait pu croire, à cette date récente, que l'expérience était faite de la superfluité des villes, dans un pays d'industrie exclusivement agricole et pastorale. La nouvelle création, après cinq ans de succès, plus apparents que réels, plus coûteux et plus brillants que productifs, n'a pas dû modifier beaucoup l'opinion. Si elle n'était un fait accompli, la non-
velle capitale de la Province de Buenos- Aires ne serait certes pas entreprise aujourd'hui.
En 1882, on a cédé à des raisons passagères. La Province de Buenos-Aires, qui, au milieu des événements qui avaient préparé l'élection présidentielle de 1880, avait perdu la partie, perdait, en même temps, son enjeu, son enjeu était sa capitale. La ville reine de l'Amérique du Sud jouait & qui perd gagne, elle ne fit qu'accomplir sa destinée, en devenant la capitale politique de la plus grande république sud-américaine. Mais, la Province, ainsi décapitée, en tant qu'État confédéré, perdait son importance et jusqu'à son rang dans la Confédération. Elle n'accepta pas cette déchéance, ne voulut pas continuer h mériter le surnom, que lui donnaient ses adversaires, de Province rurale. Elle semblait estimer, à un moindre prix, ses terres riches et vastes, ses trente millions d'hectares, ses cinquante millions de brebis^ ses six millions de bêtes à cornes, ses capitaux considérables, répartis entre un million d'habitants, que la possession d'une ville qui personnifiât son importance, en offrant, à ses autorités politiques, un centre de réunion digne d'elle.
Cette situation préoccupa les gouvernants ; les ressources de la Province leur permettaiient de faire grand ; ils ont fait trop grand, et ont plus nui aux intérêts matériels actuels de la Province qu'ils n'ont servi ses intérêts politiques.
Cependant, dégagé de tout ce que cet acte peut avoir de téméraire et de coûteux pour l'État qui a accepté cette idée fantaisiste de ses gouvernants, cette fondation n'en reste pas moins un des événements les plus curieux de la dernière période de l'évolution politique du pays.
Pour ma part, j'ai visité deux fois cette ville qui porte le nom de La Plata : une première fois, le 19 novembre 1882, jour même où fut posée la première pierre, et une seconde fois, en septembre 1886. Entre ces deux dates, prennent place toutes les phases du développement extraordinaire-
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ment rapide, peut-être, sans précédent, en même temps qu'absolument factice, d'une grande ville américaine.
Au début de 1882, M. Dardo Rocha, alors gouverneur de Buenos-Aires, avait porté, devant les Chambres, le projet de loi l'autorisant à choisir l'emplacement de la future capitale. Il fallut vaincre la résistance de ceux qui pensaient, non sans quelque sagesse, que l'on pouvait choisir une ville déjà existante, la Province en possédant quelques-unes, sur le littoral et dans l'intérieur. On préféra créer, de toutes pièces, une ville nouvelle, à dix lieues au sud de la ville de Buenos-Aires, sur un point de la côte de l'estuaire, où l'on rencontrait une baie assez vaste, ayant servi, au siècle dernier, de port militaire aux flottes que l'Espagne envoyait, de temps à autre, surveiller ou défendre ses colonies, le port de l'Ensenada ; dominant cette baie, sur un plateau assez élevé, très étendu, une ville immense pouvait trouver place.
Il va sans dire que ce plateau et la rive appartenaient à un riche éleveur, que les seuls habitants du lieu avaient toujours été les grands troupeaux, qu'il y entretenait. Il y avait, pour son agrément, planté un vaste parc, de quelques centaines d'hectares, y avait semé à profusion des eucalyptus, qui, en quelques années, avaient formé une haute et épaisse futaie.
Le 19 novembre, tout était prêt ; l'expropriation était faite et réglée, le bétail avait été éloigné, les fonds nécessaires votés par les Chambres, pour la création d'un port et d'une ville, on procéda à l'inauguration de ces projets.
Ceux-là qui ne sont pas Américains ne savent pas quel enthousiasme peut exciter une ville que Ton baptise et dont on pose la première pierre, quel public nombreux peut attirer l'annonce de ce spectacle, qui se réduit à la constatation d'un vide immense, d'une esplanade où les générations futures auront à écrire leur histoire, difficile à prévoir. Tous
ceux qui se rendirent, le 19 novembre 1882, par une très chaude journée d*été, sur le plateau où Ion devait leur présenter le mirage d'une ville, étaient tous Américains ou américanisés, et tous, dans Tatmosphère transparente, virent et fêtèrent, d'avance, l'avenir que leur imagination leur montrait.
Si, ce jour-là, ils étaient le jouet d'un mirage, au bout de quelques mois, les rêves, entrevus, étaient réalisés. Alors, — il y a de cela à peu près cinq ans, — ce que Ton contemplait, c'était l'emplacement d'une ville. Pour guider les yeux et les esprits, on avait planté, de loin en loin, dans la plaine, dont rien d'autre n'ornait ni ne dissimulait la nudité, des piquets, agrémentés de banderoles, indiquant la trace des rues futures, des places, des monuments, de ce qui devait être la gare terminus de toutes les lignes de la République, ou les palais destinés aux Corps constitués.
Après cinq ans, le spectacle a bien changé : je ne puis, pour ma part, oublier la surprise dont je fus saisi, en 1886, en mettant le pied sur le quai de cette gare, dont, quelques années, auparavant, un piquet marquait l'emplacement futur. C'est, aujourd'hui, un monument imposant : les grandes voies urbaines y aboutissent : grandes rues, grands boulevards bien pavés, agités du mouvement des tramways et des voitures, tout contribue à donner l'impression d'une grande ville. Personne ne songe à chercher la place des piquets d'antan, des herbages disparus.
Si, cependant, cette ville, décrétée, tracée, créée, construite par ordre, parce que telle a été la volonté de ceux qui ont voulu qu'il y eût, là, une grande ville, a ce caractère de création spontanée, commun à toutes les villes de la République, elle diffère de toutes les autres par la rapidité de son accroissement. Elle n'a pas eu la longue enfance, très obscure, des autres villes américaines.
Tous les battements de son cœur ont été comptés, depuis