C II A P. I. — FLEUVES ET HÉLIONS
fleuve, sans égal au monde, déverse, par une embouchure de cinquante lieues de large, les eaux qui ont parcouru, arrosé, fertilisé un bassin de cent soixante-dix mille lieues carrées.
L’esprit est saisi de la majesté des spectacles qu’un pareil développement promet. Il les attend, sans percevoir encore la présence d’un fleuve, dont les yeux ne discernent pas l'individualité, au milieu de cette immensité aussi agitée que la mer elle-même où il vient se perdre. Les vagues cependant ont quelque peu changé d’aspect. Ce ne sont pins ces longues vallées, que le vent creuse et déplace dans l’Océan, c’e.'t plutôt le clapotage de flots qui s’entrechoquent, contrariés dans des élans opposés; la vague est repoussée par le courant, et le courant par la vague qui résiste à l’absorber. La couleur même est nouvelle : une longue barre jaune, allant d’un cap à l’autre, limite les eaux bleu foncé de l’Océan. Deux forces sont en présence, luttant toujours, sans que cette lisière soit franchie. -
Le vent a des sifflements entrecoupés, des reprises et des ressauts qu’il n’a pas en pleine mer; il se sent à l’étroit dans cette immense vallée où il engouffre les rafales du sud-est, venues de l’Océan Austral, que le cap de llonne-Espérance n’a arrêtées sur leur passage que pour redoubler leur énergie. Sur les plages alors, le fleuve refoulé s’élève et laisse retomber ses enroulements furieux, le navire qui n’a pas fui est poussé si violemment sur les terres basses que l’on voit des bâtiments s’enliser dans les labours ou des trois-mâts debout au milieu des îles. Le lendemain, au contraire, le vent puissant venu du cap Ilorn, après avoir parcouru mille lieues de plaine et couché sous son souffle les seules herbes hautes qui les couvrent, rejette les eaux loin de la rive, la plaine d'eau devient plaine de sable, laissant à sec canots, goélettes ou steamers et découvrant, à perte de vue, des plages là où, la veille, la vague furieuse dressait un rempart.
Les premiers Européens qui aient doublé le cap Sainte-Marie
ont cru qu’ils avaient atteint l’extrémité sud du continent américain. C’était en 1513. Remontons avec eux ce fleuve ignoré.
Rien ne dénonce à leurs regards l’existence de deux rives. L’eau est saumâtre encore, le courant à peine perceptible pour des voiliers poussés par les vents régnants. L’imagination, au reste, ne saurait doter un fleuve de ces proportions colossales. La rive unique qu’ils voient et qu’ils suivent n’offre aucune particularité; de loin en loin, des bancs de sable émergent où des phoques s’ébattent; au ciel, comme en mer, des albatros et des nuées de mouettes au plumage en damier : rien qui dénote que ces terres soient habitées.
Après cent milles parcourus depuis le cap, la côte se relève ; c’est le Cerro, colline modeste qui leur paraît majestueuse et garde l’entrée d’une rade, où depuis, en 1725, Montevideo, aujourd’hui capitale de la République orientale de l’Uruguay, a été créée par des colons venus des Canaries. Du haut du Cerro, le regard humain cherche encore vainement l’autre rive, distante de plus de cinquante milles. Du milieu même du fleuve, il n’en aperçoit plus aucune. Les eaux cependant ont perdu leur goût saumâtre; le courant, moins contrarié par le reflux de la mer, est un courant fluvial caractérisé, et l’imagination peut se donner libre carrière. Puisqu’il faut croire à une autre rive, on la cherche : traversée de seize lieues d’une rive à l’autre. A quarante lieues plus haut, là où, sur la rive occidentale, s’élève aujourd’hui Buenos-Aires, le fleuve a encore huit lieues de large : d’une rive, il n’est pas possible de voir l’autre.
En amont de ce point, l’explorateur perçoit deux courants de couleurs différentes. Parles embouchures multiples de son delta, le Parana, et l’Uruguay par sa bouche unique, entrent, parallèlement, dans l’estuaire, qu’ils forment de leurs eaux,
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sans les mêler, jaloux de leur individualité qu’ils ne se décident pas à perdre.
Tous deux sont nés dans le centre du continent, au milieu des montagnes de l’Empire brésilien; ils ont roulé leurs eaux à travers d’immenses solitudes, traversé les forêts impénétrables, quitté brusquement la région montagneuse, et, changeant bruyamment de niveau, sont entrés, avec fracas, par des chutes aussi puissantes et moins célèbres que celles du Niagara, dans la région des plaines. Leurs eaux se souviennent des contrées chaudes où elles sont nées. Soumises à. des influences lointaines, elles ont des crues subites qui surprennent quelquefois le riverain de la région basse au milieu des souffrances d’une longue sécheresse; d’autres fois, leur niveau s’abaisse quand les pluies locales de cette même région devraient faire prévoir un résultat contraire.
Le Parana dessert, sur une longueur de quatre cents lieues, l'Uruguay borne, sur une longueur de deux cents, le territoire argentin ; tous deux, en y pénétrant, baignent le banc où dort le caïman des régions tropicales, et rafraîchissent, il leur sortie, celui où s’ébattent le phoque et le lion marin des régions froides.
La chronique ne nous a transmis aucun écho de la surprise qu'a dû causer aux premiers explorateurs l’aspect de ces eaux sans rivages. La lassitude, après une traversée de trois ou quatre mois sur leurs caravelles, la crainte de l’inconnu, la préoccupation de l’habitant ignoré d’une terre mystérieuse, ne leur laissaient pas le loisir de l’admiration. La végétation, qu’ils aperçoivent le long de la rive et dans le centre des îles, ne leur promet ni fruits ni ressources d’aucune sorte; le ccibo, presque seul, montre, au milieu de ses rameaux tordus et
épineux, l’ironie de ses grappes de fleurs écarlates donnant l’illusion de fruits savoureux ; aucune barque, canot ou nacelle ne dénote la présence d’un habitant industrieux; ces îles mêmes, au sol sans résistance, n’offrent que des chances d’enlisement ou opposent des remparts d’ajoncs aigus et coupants en dents de scie, pénétrables seulement pour le jaguar, le cerf, le chat sauvage ou le puma. Ont-ils même remarqué ces nuées d’oiseaux de tout vol et de toute espèce, les cygnes à col noir, toutes les variétés du canard sauvage, les spatules, les ibis et les flamants roses, les menus oiseaux de la rive, perroquets et tourterelles en vols innombrables, accourant au bruit nouveau que font des hommes qui parlent? Peu leur importent les tableaux de cette région nouvelle : des îles minuscules, illusion d’un continent qui marche et qui va se disperser et disparaître, passent entraînées par le courant, groupe compacte de plantes aquatiques qui viennent de loin, portant quelquefois, sur le flot, jaguar, cerf ou biche qui y ont cherché un refuge, asile trompeur qui flotte avec le courant pour se perdre dans les eaux sans rivages.
Il semble que ce delta n’ait pas de fin : trente lieues, cinquante lieues plus haut, plus loin encore, on rencontre des enchevêtrements de bras, larges comme de grands fleuves, labyrinthe inexploré égarant le voyageur, sur une largeur de dix, douze ou vingt lieues d’une rive à l’autre. Il faut naviguer jusqu’à trois cents lieues pour trouver un lit unique entrecoupé encore de quelques îles. C’est le seuil de la région tropicale avec ses grandes forêts de bois durs et lourds qui ne flottent pas, que la hache n’entame guère; déracinés par les eaux, ils tombent en travers du courant, s’amoncellent et retiennent les sables, assises d’îles futures. Là on rencontre des bandes innombrables de caïmans, dont les dents aiguës offrent moins de danger que la piqûre acharnée du moustique ; ce minuscule habitant de ce vaste royaume des eaux eut seul b puissance de faire rétrograder les premiers explorateurs,
Les iles flottantes. (Voir