CM AP. III. — LA JEUNESSE ET L’ÉDUCATION
dominée par cette force numérique, que le poids des hommes mûrs ne suffit pas à contre-balancer.
L’âge sans pitié n’accepte pas de n’occuper, dans la rue et dans la vie, que la place qu’il peut remplir, il lui faut ses coudées franches; ambitieux d’égalité jusqu’au despotisme, il ne connaît pas la loi qui fait de la liberté de chacun la gardienne et la sauvegarde de la liberté d’autrui.
Avant d’occuper trop de place dans la vie publique, il en occupe trop déjà dans la rue, école d’autant plus mauvaise que la langue créole se prête sans pudeur à des modulations, qui, ailleurs, seraient grossières et admet trop facilement l'usage de mots qu'une société raffinée bannit.
Ces mots sont recueillis par la jeunesse, dont le critérium n’est pas formé, comme ils l’ont été par l’enfance qui n’en sait pas la valeur, et, malgré elle, la femme entend à chaque coin de rue, dans les wagons, dans les tramways, ces mots malsonnants, dont il lui faut s’habituer à recevoir, à chaque moment, les éclaboussures. Elle seule pourrait corriger ces abus, refréner aussi l’usage du tabac qui, poussé à l’excès, n’est plus même un manque d’égards, mais une gêne, que le plus jeune se croit autorisé à lui imposer.
Quel enseignement trouve à sa portée cette jeunesse si libre dans ses actes, dans ses paroles? Comment y puise-
t-elle?
L’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur 11e sont pas ceux qui, dans une démocratie, dominent les préoccupations des hommes d’Etat, c’est le privilège des familles riches de pouvoir profiter, pour leurs enfants, des avantages qu'ils leur offrent, à peu près gratuitement, si, par une loi, inévitable même dans les démocraties, ceux qui font les lois
et président aux destinées de l'État n’étaient pas eux-mêmes, le plus souvent, sortis des écoles supérieures et des collèges nationaux, le sort de ceux-ci serait vite jugé et leur condamnation prompte.
En Amérique, plus qu’ailleurs, c’est de l’école primaire que sortent les hommes qui occupent, dans le commerce, l’industrie, la banque, quelquefois dans la politique, les situations en vue. La vie de plus d’un homme d’épée, de plume ou de gouvernement a commencé, vers douze ou quatorze ans, au sortir de l’école primaire, un balai à la main, sur la porte d’une épicerie ; c’est là qu’est la grande école américaine, et c’est ce qui enrichit plus vite qu’elle ne l’affine la société qui s’y recrute.
Les collèges et les écoles préparent, à peu près exclusivement, aux professions dont elles ouvrent la porte: le barreau, la médecine et la profession d’ingénieur.
Ce sont, à proprement parler, et, dans l’ordre où elles sont ici nommées, les trois qui constituent la véritable aristocratie dans cette société.
Il y a peu d’années que l’Université forme des ingénieurs; il y a dix ans encore, tous étaient étrangers. Cette carrière est trop nouvelle pour que ceux qui l’ont choisie soient encore en grand nombre et aient rendu des services que l’on puisse compter.
La médecine, à l’époque coloniale, était considérée ou plutôt déconsidérée comme métier manuel et abandonnée aux mulâtres, il en était encore ainsi il y a un demi-siècle au Chili et au Pérou; il y a plus longtemps que, dans la République Argentine, les idées, sur ce point, se sont modifiées; mais l’exercice de la médecine, à la fois très absorbant et très discret, ne mettant pas publiquement en relief ceux qui s’y consacrent, et seulement ceux qui l’abandonnent pour les affaires publiques, on ne peut pas dire que les médecins constituent une classe sociale dominante.