‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 104 sur 152 · CTI AP. TH. — LA JEUNESSE ET L’ÉDUCATION · texte numérisé non relu

CTI AP. TH. — LA JEUNESSE ET L’ÉDUCATION

Il n’en va pas de même de ceux qui sortent diplômés de la Faculté de Droit et Sciences sociales; l’enseignement y est. vaste, varié; véritable école de la vie publique, ceux qui en sortent s’attribuent volontiers le privilège de la direction des affaires, que la société semble aussi volontiers abdiquer entre leurs mains.

C’est donc surtout en parlant de ceux-ci qu’il serait intéressant de rechercher ce que vaut l’enseignement. Il est commun aux trois professions jusqu’à l’examen final qui ouvre l’accès des Facultés où se donne l’enseignement supérieur.

Disons tout de suite que son caractère général est de découler fort peu du maître, d’être pris, surtout dans ses lectures, par l’élève, à peu près abandonné à lui-même; s’il y acquiert des connaissances étendues et variées, le mérite en revient tout entier à son énergie, à sa volonté, aux qualités natives de son esprit.

Si la part du maître est faible, dans ce grand effort de conséquences si graves, de ia culture et de la formation des esprits, cela tient à ce que les hommes, de talent et de savoir, qui enseignent, ne constituent pas un corps enseignant, recruté par des examens, soumis à une hiérarchie, et seulement des unités juxtaposées, sans lien entre elles, se dirigeant ellesmêmes.

Dans une société, où personne ne consent à se spécialiser, il est difficile de trouver des hommes, disposés à consacrer leur vie à l’enseignement, d’une matière. Ceux qui occupent les chaires des collèges et des Facultés ne sontpas des professeurs, ce sont des avocats, des médecins, des ingénieurs, des journalistes ou des fonctionnaires, ajoutant à l’exercice de leur profession cet accessoire honorifique et assez lucratif. Ils n’apportent pas, dans l’enseignement, cette placidité et cette constance qui lui sont nécessaires, davantage, l’écho de loin s préoccupations et de leurs succès professionnels, dontl’exem-

LIVIiE III. — LA VIE DE FAMILLE

pie égare quelquefois la jeunesse mais est impuissant à la diriger.

Ceux qui s’occupent le plus de leur enseignement réunissent dans des volumes, que les étudiants recherchent, et qui sont, pour leurs auteurs, une source de profits, les leçonsrarement originales, trop souvent reproduites des auteurs étrangers, qu’ils ont pu donner durant l’année. L’élève doit, pour se préparer à l’exercice de la profession choisie, ajouter à l’étude de ces textes classiques la lecture de livres en langue étrangère. C’est là ce qui donne à ses connaissances acquises par un travail très personnel, une étendue et une variété, à peu près inconnues au quartier latin.

En France, où tout ce qui a trait aux pays étrangers est sujet d’étonnement, où tout ce qui démontre leur état de civilisation surprend autant que les preuves de leur barbarie, il nous a souvent été donné de rencontrer, sur les bancs de l’École de droit ou dans les cliniques des hôpitaux, des jeunes gens, venus du Sud-Amérique pour perfectionner leurs études; nous avons souvent entendu, sur leur compte, des appréciations élogieuses d’hommes compétents, surpris de la variété de leurs connaissances. Ces jeunes gens, peut-être les mieux préparés parmi leurs condisciples, servaient de terme de comparaison, dans notre pays, où l’étude se spécialise de plus en plus, et où il semble que l’enseignement se fasse au milieu d’une forêt épaisse, si peuplée que l’œil y prend l’habitude de se contenter de ce qu’il peut apercevoir.

Tout se tient dans les tendances sociales; c’est notre goût ou notre habitude de la spécialité, qui nous impose le besoin de compter sur les circonstances extérieures, et les relations de famille, de vivre au lieu où ces circonstances et ces relations produisent leur effet immédiat; l’appoint utile qu’elles apportent, n’est pas à dédaigner au début de la vie, mais le désir trop grand de l’utiliser, suffit, à rétrécir l’horizon, arrête les

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élans, se convertit en routine transmise de générations eu générations.

L’étudiant américain a, nécessairement, un autre objectif, parce qu’il esl au milieu d’un autre horizon, aux limites duquel il aperçoit tous les peuples de l’univers, prêts à tenter, sur son sol natal, des entreprises ou des aventures, et au centre duquel lui-même, possesseur actuel, est un produit du mélange de toutes les races, de toutes les civilisations. 11 ne saurait rester indifférent à rien de ce qui se fait, se dit ou se pense au dehors; comme, chez lui, personne n’est étranger, il ne peut rester étranger à rien de ce qui s’élabore dans le monde. De là, l’étude de toutes les langues et de toutes les littératures, ardente parce qu elle est nécessaire, désintéressée, parce que son pays n’en a encore produit aucune.

Pour rester vraiment pratique et directement utile à celui qui le reçoit, l’enseignement américain, de sa nature utilitaire, doit donc s’éloigner de ce qu’est l’enseignement français, se généraliser au lieu de se spécialiser, c’est ce qu'il fait avec soin.

Cependant, il est français dans ses origines, en ce sens que c’est un Français, Amédée Jacques, qui, exilé après le 2 décembre, a présidé à la création du Collège national de Buenos- Aires et à la confection de ses programmes. La création de l’Université de cette ville remonte bien à 1771, mais sa réforme ne date que de 1860; c’est, surtout dans ces dernières années, qu elle a acquis un véritable éclat; l'influence de Jacques et de ceux qu’il a formés n’y est pas étrangère.

Ce qui domine les programmes c’est une tendance à supprimer ou à diminuer tout ce qui n’est pas directement, utile dans la vie militante. Le grec est à peine étudié, le latin ne conserve guère plus d’importance, l’enseignement du français et de l’anglais, surtout l’étude des grammaires, comparées

par la philologie, y ont une place beaucoup plus considérable ainsi que les mathématiques, les principes du droit rt de l’économie politique, la comptabilité et autres sciences pratiques ; l’histoire s’américanise un peu trop, il semble que, seule, l’histoire de la très jeune Amérique ait le don, pour les Américains, de synthétiser les préceptes, qui constituent la science de la vie, et la source expérimentale de la philosophie ; les origines préhistoriques, fabuleuses, antiques ou même modernes de la civilisation sont négligées ; nous pouvons le démontrer par un souvenir.

Un jour, devant un jeune étudiant en droit, dont les études préparatoires, terminées, avaient été marquées, à chaque étape, de notes excellentes, le nom de Cérès venant à être prononcé, il demanda ce qn’était ce personnage ; on le lui expliqua; il observa, sans prendre souci de son ignorance, que l’éducation américaine n’avait rien à chercher dans la mythologie.

Peut-être avait-il raison; mais à quelque temps de là, le nom de Cléopâtre fut prononcé devant lui; lamême ignorance ayant arraché une réflexion :

— Vous savez bien, dit-il, que je n’ai pas appris la mythologie !

Jamais nous ne songerons à faire reproche à la société amé ricaine, qui s’est formée elle-même, qui puise les éléments ethniques de sa population dans le sein de nations multiples, de se dégager de traditions, au milieu desquelles elle s’égarerait sans y rien acquérir, mais ses origines variées, son extrême jeunesse lui imposent, il semble, plus qu'à toute autre de connaître l’histoire des peuples qui contribuent à la former, quand ce ne serait, puisque c’est sa tendance, que pour les dédaigner en connaissance de cause. L’exemple que nous citons démontre trop que l’enseignement et le travail de l’élève s’attachenl, exclusivement, à ce qui est directement utile aux

Cil Al’. III. — LA JEUNESSE ET L’EDUCATION

examens annuels et 11e s’égarent pas assez dans les lectures de pur ornement.

L'exemple d'ignorance que nous avons cité, recueilli de la bouche d’un futur docteur en droit, qui, depuis, a occupé fort jeune, dans l’enseignement, une fonction très importante, suffit à démontrer ce que peut être la conversation, dans les salons, où la moindre allusion historique ou mythologique se heurte à des points d’interrogation aussi inattendus. Forcément elle s’enferme dans les limites étroites de l’événement du jour, ou de la conspiration du lendemain, dansjes banalités du temps et de son influence sur les pâturages et leurs utiles habitants.

La première conséquence de ces omissions de l enseignemmt est de généraliser et de justifier la frivolité des femmes. La où les hommes sont peu ou mal instruits et ne sont imbus que des préceptes et des connaissances utiles à la conquête d une vie matériellement aisée, les femmes manquent d’émulation pour orner leur esprit, ne s’occupent pas d’acquérir cette teinture de littérature et d’art dont sont si friandes les femmes des sociétés européennes ; elles se confinent dans la recherche des distractions frivoles et bannissent toute élude de leurs habitudes.

Les femmes sont si bien, partout, ce que les hommes les font, que celles qui veulent, ici, prendre intérêt aux choses du dehors ne trouvent que la politique, cette seule passion et celte science unique des hommes ; c’est d’intrigues politiques qu’elles s’occupent.

L’enseignement secondaire forme donc, surtout, des hommes pratiques ; il 11e mène à aucun diplôme, aussi le nombre est-il grand de ceux qui restent en route. Un examen termine chaque année d’études, ouvre l’entrée de la classe supérieure. Les échecs ont cet avantage, de lasseï les impuissants et de 11e pas prolonger leurs études jusqu’à

un examen final de baccalauréat, devant lequel ils échoueraient aussi bien, mais peut-être trop tard.

Il ne reste, pour le passer, que ceux qui recherchent l’entrée, dans les Facultés, chargées de distribuer les diplômes, d’ouvrir les professions libérales ou pour mieux dire aristocratiques, patrimoine d’une oligarchie de familles riches.

Le nombre est, relativement, considérable de ceux qui recherchent ce perfectionnement d’études, mais tous ne pratiquent pas la profession que leur diplôme leur ouvre ; ils entrent avec l’idée vague de sortir avocats, médecins ou ingénieurs ; le plus souvent sans avoir consulté leurs aptitudes, n’ayant aucune idée des qualités spéciales que chaque profession exige ; ils se contentent alors du titre obtenu et le laissent en jachère.

Ils ont raison de ne pas considérer qu’il soit superflu de l’avoir gagné, cependant il nous a été donné d’obervei que ce titre est quelquefois plus gênant qu’utile à ceux qui le portent sans pouvoir attendre qu’il produise.

Dans ce pays démocratique, en effet, aucun diplôme n est exigé pour aucun emploi, ni aucune fonction, ce serait les rendre inaccessibles à trop de postulants qui n’ont que des litres politiques; aussi le docteur en droit ou l’ingénieur diplômé, qui, sans renoncer à pratiquer sa profession, cherche un emploi, pour lequel sa spécialité ne Je désigne pas, ressemble quelque peu à un colonel aspirant à être sergent. Cette humiliation n’est, il faut bien le dire, imposée qu’à ceux qui ne sont pas affiliés au parti qui gouverne; pour ceux-là, en effet, le poste n’est pas, généralement, au-dessous des mérites, et tous peuvent, sans exception, aspirer à quelque fonction que ce soit ; on peut voir un médecin devenir capitaine de port, pendant qu’un de ses confrères est ministre delà justice et des cultes, un ancien magistrat cesse d’être ministre de la guerre pour

Le mendiant à cheval. (Voir page 152.)

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