‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 106 sur 152 · LIVRE HL · texte numérisé non relu

LIVRE HL

mètres carrés sans y rencontrer un habitant, et que, hors des agglomérations urbaines et de quelques groupes ruraux, l’homme est abandonné dans la plaine à son isolement.

Que de fois il nous a été donné de traverser des endroits, administrativement considérés comme peuplés, où la distance d'une chaumière à une autre était de plus d’une lieue. En avançant hors de’jçette zone, où la population n’est pas, comme l’on voit, bien dense, on en rencontre une où l’isolement absolu est la loi, où l’homme vit avec ses pensées et le ciel sur la tête, à contempler de loin son troupeau.

De semblables conditions sociales doivent laisser supposer chez l’habitant, né dans le pays ou venu du dehors et acclimaté dans ce milieu, une certaine sauvagerie; erreur, c’est plutôt une excessive sociabilité que nous y avons remarquée, un désir de communiquer avec ses semblables, aiguisé, sans doute, par la privation de ce plaisir, et une envie de savoir ce qui se passe, sur celte terre où ils végètent, fatigués qu’ils sont de contempler la pâle clarté de Mars et de Vénus.

C’est à ce besoin que répond la création d’écoles primaires assez inattendues dans un milieu où l’habitant semble n’avoir jamais paru.

L’État n’est pour rien dans ces créations. Dans un rancho, aussi triste que les autres, un jour, un inconnu, étranger le plus souvent, oiseau de passage, à plumage nouveau, bachelier quelquefois, à la recherche du bout du monde, est tombé demandant place au foyer. On l’a accueilli. Dans une langue hybride, où le français de Béarn, l’italien de la banlieue de Gênes, prend des modulations espagnoles, inventées plutôt qu’apprises, il a raconté ses longs voyages, ses prouesses, que son piteux équipage ne laisse pas deviner, caché ses misères, que son visage émacié dénonce, malgré le hâle épais et soin-

CIIAP. III. — LA JEUNESSE ET L’ËDUCATION

bre qui en empâte les traits. Pour payer son écot, il a pris un enfant sur ses genoux, et lui a enseigné à désigner des lettres tracées par lui sur le sol.

Dans ce désert, les nouvelles courent vite : le lendemain, la présence de ce savant est connue à dix lieues à la ronde, et l’école se crée toute seule. Pas un gamin ne manque au rendez-vous que personne n’a donné. De tous les points de l’horizon, ils accourent, au galop de leurs chevaux étiques, se groupent devant la porte ; aucun d’eux 11e perdrait cette bonne occasion de voir visage d’homme, et de se trouver à un point, où quelques chevaux réunis fournissent un prétexte à courses échevelées et à paris aventureux.

L’enseignement est, cela va sans dire, des plus pauvres. Ce malheureux éclopé de la vie qui le donne, et qui certes n’a pas fait le voyage pour ce pileux résultat, n’a fait provision de mots espagnols qu’au contact de paysans, qui le parlent, eux aussi, sans l’avoir appris; avant d’en savoir correctement un mot, il a oublié sa langue mère, lui substituant un patois sans nom, qu'il parle et écrit de la façon la plus bizarre. C'est là tout ce qu'il peut enseigner. Cet enseignement, s’il le poussait trop loin, serait, pour les enfants groupés autour de lui, un égarement, et l’on pourrait, en le suivant à la piste, recueillir des observations curieuses sur la manière dont se forment les patois et se déforment les langues.

Le matériel de l’école est plus sommaire encore que le bagage de ce Bias improvisé. Le livre manque, le plus souvent, un bout de journal en tient lieu, jusqu’à ce que l’école, devenant une fondation sérieuse, un rendez-vous très couru, l’hôte qui lui donne asile ait pu se rendre au village voisin, éloigné quelquefois de vingt lieues, pour s’y munir de l’alphabet nécessaire.

Jusque-là on recourt à des expédients: un prospectus, à images, du Bon Marché , tombé là, on ne sait par quels ricochets, le dessus d’une boîte à cigares, remplacent

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