‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 139 sur 152 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES VILLES POLITIQUES

Rareté et inutilité des villes et villages. — Époque de la conquête : fondations de villes. — Capitales de Provinces désertes. — Vie végétative pendant trois siècles. — La Fédération conserve les capitales d’Etats. — Villes politiques, villes mortes. — Les chemins de fer les ruinent. — Buenos-Aires, eu devenant capitale, les achève. — Les stations de voies ferrées les remplacent. La nouvelle ville de la Plata. — Sa création en 1882. — Son objet. — Son rôle. — Ville en construction, ville de constructeurs. — Statistiques successives. — Cinq années d’existence. — Grandeurs inutiles et dépenses ruineuses. — Ville de fonctionnaires.

Une des particularités que présente le territoire, très vaste, de la République Argentine, c’est la rareté des agglomérations urbaines. Les villes sont rares, les villages, mêmes, peu nombreux, parce que les unes et les autres sont inutiles ou peu s’en faut; n'était la politique qui les agite, y concentre son mécanisme compliqué, leur donne ainsi une vie factice, elles n’auraient conservé aucune importance dans l’organisation économique moderne du pays.

Aucune d’elles n’a, en effet, d’industrie qui exige un nombreux personnel et active le peuplement d’un point plutôt que d’un autre. De presque toutes, on peut dire que le jour le plus grand de leur histoire, depuis trois siècles, a été celui de leur création. Ce jour-là, quelque aventurier ou chef de milice, que cet acte a rendu célèbre dans l’histoire coloniale, en traçant, sur le sol, de grandes lignes prolongées vers les quatre points cardinaux, a fixé le lieu où l’histoire future du pays trouvera un cadre.

Ces conquérants, venus d’Espagne, voyaient grand, comme la loi des Indes, elle-même, à laquelle ils obéissaient, qui leur traçait, dans son langage précis, ce qu’ils avaient ^

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faire. Ce n’était pas un lieu de station qu’ils créaient pour les voyageurs futurs, explorateurs ou colons, qui suivraient le littoral ou le quitteraient; ce n’était pas aux proportions modestes des exigences du temps qu’ils traçaient leur domaine. Ce qu’ils créaient, tous, c’étaient des villes, des villes futures s’entend, capitales, conçues d'avance, de régions, qui n’avaient pas même encore de nom géographique, que quelques tribus indigènes habitaient, seules, dans leur misère préhistorique. Il semble que le mot de ville ne puisse s’appliquer qu’à un point, dont l’histoire aura consacré l’importance, auquel la présence de l’homme, en nombre, perpétuée et augmentée à travers les générations, aura assuré sa place, entre ses sœurs. Les premiers pêcheurs de poissou de Seine, établis, à l’époque romaine, dans l’île, qui est devenue celle de la Cité, ne' pouvaient prendre le titre de fondateurs de la ville de Paris, ni même de celle de Lutèce; s’ils ont joué un rôle, c’est celui, très humble, de matériaux de remblai, de l’ordre de ceux que l’on jette sur un sol mouvant, pour y tracer une chaussée; la chaussée ne garde que l’usage, mais non le souvenir de ces pilotis, et le pilotis n’est pas la chaussée.

En Amérique, il en a toujours été autrement; le verbe fonder une ville s’y conjugue aussi complètement que les autres; il y a eu, à toutes les époques, il y a encore des hommes à imagination qui fondent des villes. Ce qui n’est pas moins étrange, et mérite d’être signalé, c’est que fort peu de ces villes ont failli à la destinée que leur ont, d’avance, tracée leurs fondateurs. Celles, créées au xv° et aux xvi® siècles, ont rarement avorté en agglomération délaissée, elles se sont développées, comme il avait été prescrit, et non seulement sont restées villes, mais les seules villes que l’on connaisse encore.

Ce qui leur a conservé, pendant la première période, une importance relative, c’était leur rareté même, qui en faisait

des points de relais, nécessaires au milieu du désert, où la sociabilité trouvait un refuge. La première route avait été tracée par le premier groupe, quelques jalons suffisaient ;i en indiquer le passage, elle aboutissait, nécessairement, à ce point, qui servait, aussi, de base d’opérations pour des recherches et des conquêtes nouvelles. C’est ainsi que chaque fondation de l’époque de la conquête a pris immédiatement le rang de ville, et, en même temps, celui de capitale de Province, sorte de château fort, sous la forme d’un bastion de terre, qui constituait le seul centre de peuplement ; elle devenait un chef-lieu administratif, dépendant, directement ou indirectement, des autorités de la métropole, et commandant aux tribus soumises, plus ou moins nombreuses dans les environs, dont le travail devait constituer la première source de revenus des nouveaux habitants, presque tous fonctionnaires.

Le premier siècle do la découverte est le seul actif. Nous avons vu que la première ville fondée, d’après ce procédé, fut celle de l’Assomption du Paraguay, établie au lieu appelé Lambaré, au nord du confluent du rio Paraguay, dans Je Parana. Cette fondation est du 15 août 1536. Elle est due à Jean de Ayolas, un des officiers de Pedro de Mendoza, chef de la première expédition, qui échoua, en 1535, au lieu où est, aujourd’hui, Buenos-Aires; dont la seconde fondation, celle qui réussit, sous le commandement de Juan de Garay, n’est que du 11 juin 1580.

Entre ces deux époques prennent piace toutes les fondations de villes, qui sont, encore, les quatorze capitales de Provinces de la Confédération. Sauf la ville de Parana, capitale d’Entrerios, qui fut fondée seulement en 1730, toutes le furent au xvie siècle: sur le littoral, Santa-Fé, en 1573, Corrientes, en 1588; à la même époque, d’autres expéditions, détachées de celles qui avaient conquis le Pérou et le Chili, prenaient possession du territoire intérieur à travers les Andes. Nuiiez

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iiel Prado fondait, en 1549, la première ville de Santiago del Estero, transférée en 1553, par François de Aguirre, envoyé par Valdivia, conquérant du Chili ; en 1561, Pedro del Castillo fonda la ville de Mendoza, en 1562, ce'le de San-Juan ; en 1565, le capitaine Diego de Villaroel fonda Tucuman; en 1573, Cabrera fonda Cordoba; en 1582, Lerma fonda Sa] la ; en 1591, Ramirez de Velasco fonda la Rioja, et Jujuy en 1592; Catamarca fut fondée en 1570, et San-Luis en 1597.

Chacune de ces villes a donné son nom ci la Province dont elle est la capitale. Jusqu’au xix° siècle, aucune de ces Provinces n’a possédé d’autre ville, ni d’autre agglomération; la capitale est restée le seui centre social, ce qui suffisait à lui donner une importance; là, seulement, on rencontrait des édifices, des temples, des lieux de réunion; c’était, à la fois, le centre administratif, politique et judiciaire, le seul berceau des franchises municipales, qui devaient engendrer l autonomie. Dans ces groupes, éloignés les uns des autres, des passions purement locales naissaient, se développaient, se combattaient. Les familles s’y formaient, avec des caractères ethniques particuliers, empruntés, en partie, aux races indigènes, dus à des circonstances de milieu différentes dans chaque région. La hiérarchie sociale se constituait dans l’isolement, elle était toute locale; les lois sociales suivant lesquelles la société s’organisait ne différaient guère de celles que la féodalité avait imposées en Europe. Dans chaque ville, une famille dominait, ou plusieurs étaient en compétition : familles de caudillos, qui, personnifiant toutes les ambitions de clocher, ont tenu en échec pendant longtemps, après la déclaration de l’indépendance, la constitution de la République, et mis en péril son unité.

La difficulté des communications, l’éloignement des autres villes, obligeaient chacune d’elles à ne compter que sur ellemême, au milieu des difficultés de leur vie naissante, comme le fait encore aujourd’hui même le colon dans les grandes

solitudes. Aussi, chacune d’elle s’organisait- elle en vue de cet isolement.

Au centre, une place bastionnée, refuge en cas d'attaque de peuplades inconnues, ou de retour offensif des tribus soumises; autour, les carrés traditionnels destinés aux habitations des premiers colons; plus loin, d’autres carrés, d’une surface quadruple, réservés aux jardins, aux cultures maraîchères, aux plantations d’arbres fruitiers; autour, enfin, enveloppant le reste, d’autres carrés, quadruples des précédents, destinés aux fermes, terrains de pan llevar , — fournir le pain — - comme on les appelle encore. Tout était prévu pour que l’on pût se suffire à soi-même.

L’histoire des deux premiers siècles de la vie de chacune de ces villes est vite écrite : leur vie est purement végétative, au milieu d’une médiocrité paisible, peut-être enviable. Alors, plus encore qu’aujourd’hui, la vie se concentre sur le littoral. Les premiers coups de clairon, partis de Buenos- Aires, qui annoncent les longues guerres de l’indépendance, les secouent toutes de leur torpeur; toutes veulent prendre part à ce grand acte; au milieu de l’ardeur générale à conquérir l’autonomie, toutes recherchent une autonomie locale, veulent créer une petite patrie dans la grande. La combinaison heureuse d’une fédération, dont le plan a été fourni par les constituants des Etats-Unis, a canalisé et endigué toutes ces passions de clocher. Chaque Province est restée un Etat dans l’Etat, chacune a conservé sa capitale, et, dans sa capitale, des corps politiques avec des titres sonores, qui font concurrence à ceux que la Constitution nationale donne aux chefs de la nation. Chaque capitale a son gouverneur, le gouverneur a ses ministres, le peuple a, outre ses représentants au Congrès national, d’autres représentants, députés et sénateurs, eux aussi, qui légifèrent. A côté de ces deux Pouvoirs, Exécutif et Législatif, le Pouvoir Judiciaire prend son rang, les tribunaux provinciaux ont

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leurs juges, leurs cours d’appel et leurs cours suprêmes. Les quatorze constitutions sont taillées sur le même patron, proclament les mêmes droits, assurent aux citoyens les mêmes garanties, ouvrent aux politiciens les mêmes compétitions.

Seul, l’Etat de Buenos-Aires a été, à une époque, assez puissant pour tenir en échec l’autorité du Pouvoir central; mais, à toutes les époques, le groupement de deux ou trois de ces Etats a pu présenter des dangers, aujourd’hui disparus.

Comme nous avons eu, déjà, l’occasion de l’observer, le Pouvoir central s’est vigoureusement constitué en 1880, s'appuie sur une capitale puissante, la ville de Buenos-Aires détachée, pour cet objet, de sa Province, et sur la possession des Territoires nationaux, qui, eux, ne sont pas encore et ne seront pas de longtemps organisés enProvinces. L’importance relative et absolue de tous les Etats confédérés a reçu là un coup qui les atteint aussi profondément que la Province de Buenos-Aires, contre laquelle seule il semblait dirigé. Aucune d’elles n’est plus en situation de tenir en échec le Pouvoir central, s’alliât-elle avec les plus puissantes, elle serait encore, facilement, abattue par celui-ci. En faisant abstraction des niées que peuvent éveiller des titres sonores, il faut, aujourd’hui plus que jamais, voir, dans les gouverneurs, de simples maires, dont les ministres sont les adjoints; les Chambres jouent le rôle de conseils généraux et municipaux; les uns et les autres sont dans la main du Pouvoir national, qui met, de temps à autre, un frein à leurs prétentions, en usant du droit d’intervention, pour déposer les autorités locales qui ont cessé de lui plaire.

Les querelles politiques, qui agitent ces villes, n’affectent, en rien, la marche de la nation : elles ne sont que l’écho des événements qui se déroulent dans la capitale. Aussi, les hommes qui ont joué un rôle dans les Provinces, occupé le poste de gouverneur, ne poursuivent-ils d’autre

ambition que celle d’obtenir, de l’électeur, ou de l’influence de leur successeur, un siège de député ou de sénateur au Congrès national. La société fait comme les politiciens; les familles, depuis que Buenos-Aires n’est plus capitale d’une Province, et, en devenant Territoire national, est devenue un terrain neutre, quittent le coin de la petite patrie, où elles ont végété, depuis trois siècles, au milieu d’unions successives entre elles, où le sang indigène a introduit, à l’origine, des variations et créé des groupes ethniques distincts, pour prendre un rang dans la capitale de la grande patrie, et y ^ondre toutes leurs différences.

Les télégraphes et les chemins de fer activent, de plus en plus, cette transformation sociale. En rapprochant chacune de ces villes de la capitale, en rendant les communications faciles, en éclairant leur obscurité, au lieu de leur donner la vie, ils semblent la leur ôter. Peu à peu, elles ont moins de raisons de subsister, et l’on pourra bientôt dire, de toutes et de chacune, que, si elle n’était pas créée, depuis trois siècles, il n’y aurait aucune raison de songer à le faire.

C’est que, hors celles du littoral, aucune ne répond à un besoin moderne : le chemin de fer va les chercher, parce qu’elles sont, pour lui, un but, mais il n’y développe pas l’industrie, y éteint la vie politique locale, et leur enlève, le plus souvent, le commerce qui les faisait vivre. Le temps des fondations de villes, tracées sur la carte, est bien, décidément, passé; les chemins de fer portent un coup mortel à la centralisation d’autrefois, pour en créer une nouvelle autour des stations, que ^les besoins de son trafic l’obligent à semer, un peu au hasard, dans la grande plaine, au milieu des enclos qu’il traverse, où le bétail paît, hors la présence de l’homme.

Autour de chaque station, qui joue le rôle réservé, il y a un demi-siècle encore, aux relais de poste, se constituent des groupes, que personne n’a décrétés, auxquels personne n’a

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assigné de destinées élevées ni obligatoires. Ils commencent tous de la même manière, réduits à une pulperia pendant les travaux de la voie, qui devient café de la station et auberge, quand ils sont terminés.

Le voyageur venu de dix, vingt ou môme cent lieues, y trouve un abri pour lui et ses chevaux; une diligence y établit son point d’attache, les charrettes y apportent leur chargement, un charron s'y établit pour leurs besoins, un maçon et ses manœuvres, un charpentier y arrivent vite, le four à briques et le four à pain les suivent de près ; les besoins se créent, avec eux les petites industries et les petits commerces; l’heureux propriétaire du sol le divise, éloigne son bétail, vend des ilôts à construire, des jardins, bientôt des fermes ; le village a emprunté son nom à la station; l’Etat, qui n’est pour rien dans cette création, le laisse vivre de longues aimées, sans s'occuper de lui donner la vie municipale.

Chaque année voit surgir de nouveaux villages de ce genre, qui ne se multiplient pas. ainsi, sans enlever au centre urbain, anciennement créé, son importance et sa vie.

Le temps semblait donc bien passé des fondations de villes politiques, quand les autorités de la Province de Buenos-Aires, privée de sa capitale, ont eu l’idée étrange, en 1 8 82, de renouer la tradition, de s’évertuer, peut-être de s’épuiser, à créer, de toutes pièces, un nouveau centre politique.

On aurait pu croire, à cette date récente, que l’expérience était faite de la superfluité des villes, dans un pays d'industrie exclusivement agricole et pastorale. La nouvelle création, après sept ans de succès, plus apparents que réels, plus coûteux et plus brillants que productifs, n’a pas dû modifier beaucoup l’opinion. Si elle n’était un fait accompli, la non-

velle capitale de la Province de Buenos-Aires ne serait cerles pas entreprise aujourd’hui.

En 1882, on a cédé à des raisons passagères. La Province de Buenos-Aires, qui, au milieu des événements qui avaient préparé l’élection présidentielle de 1880, avait perdu la partie, perdait, en même temps, son enjeu, son enjeu était sa capitale. La ville reine de l’Amérique du Sud jouait à qui perd gagne, elle ne fit qu’accomplir sa destinée, en devenant la capitale politique de la plus grande république sud-américaine. Mais, la Province, ainsi décapitée, en tant qu’État confédéré, perdait son importance et jusqu’à son rang dans ja Confédération. Elle n’accepta pas cette déchéance, ne voulut pas continuer à mériter le surnom, que lui donnaient ses adversaires, de Province rurale. Elle semblait estimer, à un moindre prix, ses terres riches et vastes, ses trente millions d’hectares, ses cinquante millions de brebis, ses six millions de bêtes à cornes, ses capitaux considérables, répartis entre un million d’habitants, que la possession d’une ville qui personnifiât son importance, en offrant, à ses autorités politiques, un centre de réunion digne d’elle.

Cette situation préoccupa les gouvernants ; les ressources de la Province leur permettaient de faire grand ; ils ont fait trop grand, et ont plus nui aux intérêts matériels actuels de la Province qu’ils n’ont servi ses intérêts politiques.

Cependant, dégagée de tout ce que cet acte peut avoir de téméraire et de coûteux pour l’Etat qui a accepté cette idée fantaisiste de ses gouvernants, cette fondation n’en reste pas moins un des événements les plus curieux de la dernière période de l’évolution politique du pays.

Pour ma part, j’ai visité deux fois cette ville qui porte le nom de La Plata : une première fois, le 19 novembre 1882, jour même où fut posée la première pierre, et une seconde fois, en septembre 1886. Entre ces deux dates, prennent place toutes les phases du développement extraordinaire-

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ment rapide, peut-être, sans précédent, en même temps qu’absohmient factice, d’une grande ville américaine.

Au début de 1882, M. Dardo Rocha, alors gouverneur de Buenos-Aires, avait porté, devant les Chambres, le projet de loi l'autorisant à choisir l’emplacement de la future capitale. Il fallut vaincre la résistance de ceux qui pensaient, non sans quelque sagesse, que l’on pouvait choisir une ville déjà existante, la Province en possédant quelques-unes, sur le littoral et dans l’intérieur. On préféra créer, de toutes pièces, une ville nouvelle, à dix lieues au sud de la ville de Buenos-Aires, sur un point de la côte de l’estuaire, où l’on rencontrait une baie assez vaste, ayant servi, au siècle dernier, de port militaire aux flottes que l’Espagne envoyait, de temps à autre, surveiller ou défendre ses colonies, le port de l'Ensenada ; dominant cette baie, sur un plateau assez élevé, très étendu, une ville immense pouvait trouver place.

Il va sans dire que ce plateau et la rive appartenaient à un riche éleveur, que les seuls habitants du lieu avaient toujours été les grands troupeaux, qu’il y entretenait. 11 y avait, pour son agrément, planté un vaste parc, de quelques centaines d’hectares, y avait semé à profusion des eucalyptus, qui, en quelques années, avaient formé une haute et épaisse futaie.

Le 19 novembre, tout était prêt; l'expropriation était faite et réglée, le bétail avait été éloigné, les fonds nécessaires votés par les Chambres, pour la création d’un port et d’une ville, on procéda à l’inauguration de ces projets.

Ceux-là qui ne sont pas Américains ne savent pas quel enthousiasme peut exciter une ville que l’on baptise et dont on pose la première pierre , quel public nombreux peut attirer l'annonce de ce spectacle, qui se réduit à la constatation d’un vide immense, d’une esplanade où les générations futures auront à écrire leur histoire, difficile à prévoir. Tous

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ceux qui se rendirent, le 19 novembre 1882. par une très chaude journée d’été, sur le plateau où l’on devait leur présenter le mirage d’une ville, étaient tous Américains ou américanisés, et tous, dans l’almosphère transparente, virent et fêtèrent, d’avance, l’avenir que leur imagination leur montrait.

Si, ce jour-là, ils étaient le jouet d’un mirage, au bout de quelques mois, les rêves, entrevus, étaient réalisés. Alors, — il y a de cela à peu près six ans, — ce que l’on contemplait, c’était l’emplacement d’une ville. Pour guider les yeux et les esprits, on avait planté, de loin en loin, dans la plaine, dont rien d’autre n’ornait ni ne dissimulait la nudité, des piquets, agrémentés de banderoles, indiquant la trace des rues futures, des places, des monuments, de ce qui devait être la gare terminus de toutes les lignes de la République, ou les palais destinés aux Corps constitués.

Après cinq ans, le spectacle a bien changé : je ne puis, pour ma part, oublier la surprise dont je fus saisi, en 1886, en mettant le pied sur le quai de cette gare, dont, quelques années, auparavant, un piquet marquait l’emplacement futur. C’est, aujourd’hui, un monument imposant : les grandes voies urbaines y aboutissent : grandes rues, grands boulevards bien pavés, agités du mouvement des tramways et des voitures, tout contribue à donner l’impression d’une grande ville. Personne ne songe à chercher la place des piquets d’antan, des herbages disparus.

Si, cependant, cette ville, décrétée, tracée, créée, construite par ordre, parce que telle a été la volonté de ceux qui ont voulu qu’il y eût, là, une grande ville, a ce caractère de création spontanée, commun à toutes les villes de la République, elle diffère de toutes les autres par la rapidité de son accroissement. Elle n’a pas eu la longue enfance, très obscure, des autres villes américaines.

Tous les battements de son cœur ont été comptés, depuis

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l’heure où elle a vu le jour. Ou a procédé, avec elle, comme le fait une nouvelle école, avec les enfants, surveillés, minute par minute, dont le berceau posé sur une balance, donne quotidiennement le poids.

La ville de La Plata est née avec un statisticien assis de chaque côté de son chevet; elle en a un à sa table, semble, presque, en avoir un posté à chaque coin de rue. Aussi sait on, jour par jour, ce qui s'y emploie de milliers de briques, de pieds cubes de bois, de tonnes de fer dans les constructions, ce que donne de coups de rabot chaque menuisier et combien elle en possède. Tous ces chiffres s’alignent dans de magnifiques volumes; des photographies de la ville, prises, pour ainsi dire, à chaque aurore, permettent d’avoir, sous les yeux, la succession rapide de tous ses progrès.

ils sont réels, s’ils ne sont pas tous nécessaires. Ses rues larges, si elles ne conduisent qu’à la plaine déserte, si elles n’ouvrent d’horizon que sur les solitudes pampéennes, n’en paraissent que plus surprenantes, par le mouvement dont elles sont le centre, et la rapidité avec laquelle les maisons et les palais s’échelonnent le long de leurs chaussées à peine tracées.

D'abord, la ville politique, où l’on rencontre, couvrant, chacun, un hectare, de leurs constructions imposantes, le palais du gouverneur et de ses ministres, celui de la Chambre des députés et du Sénat, le Palais de Justice, la Banque de la Province, la Banque hypothécaire, le Collège national, plus loin l’Observatoire, et, au milieu du parc, le Musée.

Tous ces édifices ont pour mission de rappeler, par leurs grandes proportions, celles du territoire même de la Province à laquelle ils appartiennent, qui les a luxueusement construits, au risque de voir sombrer son crédit.

Le port, pendant ce temps, prépare ses bassins et ses docks pour un immense trafic futur. Un double canal, amorcé sur Vestuaire, amène ses eaux jusqu’au pied du plateau et

permet aux navires d’y apporter leur chargement. Les millions s’y dépensent; ils ont déjà produit ce résultat de donner, aux marais qui enveloppent les quais futurs, une valeur qui dépasse celle des terrains placés, de même, dans de grands ports de l'Europe.

La population, naturellement, est ce que ces grands travaux indiquent. A une ville en construction, il faut un peuple de constructeurs. Les statisticiens ont noté son développement progressif, par professions et par nationalités. Ils nous donnent, vraiment, des indications curieuses.

En 1884, deux ans après l’inauguration, il n’y avait pas encore beaucoup de constructions terminées, mais, déjà, beaucoup d’entreprises et quelques habitants. Le recensement de la population, par profession, donne un seul avocat, — celui-là a certainement voulu être le premier quelque part, et a fait fi de ce préjugé, qui veut que, pour qu’un avocat prospère il ait, au moins, un confrère, avec qui discuter, contre qui lutter; pour une fois, il y aura donc eu une ville où il n’y aura eu, pendant quelque temps, qu’un avocat, juste assez pour que tout procès fût impossible. — A la même heure, il y avait déjà 3 médecins, 1,802 maçons, 337 charpentiers, 128 paveurs, 2,451 aides-journaliers,, 57 blanchisseuses ou se disant telles, 87 boulangers, 53 peintres, 112 sergents de ville, pour ne tenir compte que des professions caractérisées; en tout, après deux ans, 10,407 habitants.

Le recensement du 19 novembre 1885, trois ans après la pose de la première brique, le dernier que nous ayons, a modifié tous ces chiffres.

L’avocat n’est plus seul, il a eu 26 imitateurs ; les maçons diminuent déjà et ne sont plus que 992; les charpentiers doublent et sont 661 ; il y a 179 cuisiniers et 88 cuisinières, 44 pâtissiers, 23 notaires, 61 pharmaciens, 6,076 journaliers, 213 blanchisseuses, 308 marins pour témoigner des progrès

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du port, et avec eux 13 pêcheurs; la population atteint le chiffre de 26,637.

Ce que nous savons du recensement de 1888 et de celui de 1889, qui se prépare, nous permet d'affirmer que la population dépasse aujourd’hui 50,000 habitants.

Naturellement toutes les races du globe contribuent à ce peuplement de la ville nouvelle; la statistique vigilante surveille et note la loi de cette collaboration de tous les peuples à la constitution de la population et nous en donne le détail curieux. On comptait dans la ville, le 19 novembre 1885 :

Argentins 10,480 Allemands. . . . 77

Italiens. .... 10,809 Brésiliens 29

Espagnols 2,246 Anglo-Américains. . 13

Français. . . 1,033 Hispano- — 17

Montévidéei: .... 719 Danois . 9

Austro-Hongrois. . . 308 Belges 10

Suisses 207 Suédois 5

Paraguayens 58 Turc 1

Portugais. . . 66 Busses 4

Hollandais.. 117 Grecs 2

Anglais. . . 106 Africain 1

Si l’on recherchait, dans les villes de la République, à l'heure actuelle, l’origine de leurs habitants, et qu’on les classât par nationalités, on dresserait, à peu près partout, un tableau où les proportions de celui que nous donnons seraient gardées; à ce titre, il méritait d’être publié ici; il aura, de plus, l’avantage de fournir, en passant, aux ethnographes un document précieux.

Cette population, attirée par les travaux en cours, est, surtout, une population flottante; ceux qui s’en détachent ne font que se déplacer, sans pour cela quitter la République, ils vont ailleurs, continuer leur œuvre de peuplement.

Il est à craindre que la ville de la Plata, pour avoir voulu être une grande ville, ne reste qu’une ville très vaste; un champ clos où les spéculateurs se passent, de main en

main, les lots à bâtir, sans songer à en prendre possession, ou bâtissent, pour revendre à d’autres spéculateurs qui cherchent un profit facile dans la revente, des maisons que personne ne songe à habiter, même par ordre officiel. Les employés eux-mêmes, obligés à la résidence, l’évitent avec soin, et s’imposent la fatigue d’aller, par le train, de Buenos-Aires à leur bureau, plutôt que de passer la soirée dans cette ville déserte, trop grande pour ses destinées. Son fondateur a voulu en faire un centre politique, peut-être même un centre d’agitations politiques, et seul le vent du sud-est y soulève des tempêtes. La vie politique, même la vie administrative, n’y a pas pris racine. Son port lui ouvre des horizons commerciaux, que le voisinage de Buenos-Aires suffit à obscurcir. Aucune industrie, n’ayant le prétexte d’y chercher ses éléments d’action, n’y établira son siège; elle glisse, insensiblement, vers la vie calme, monotone, provinciale de toutes les capitales des autres Etats confédérés, que la fièvre des constructions dissimule encore. Abaissant peu à peu ses ambitions, elle souhaiterait d’être une ville de fonctionnaires; aucun ne se résigne à accepter cette résidence; quant aux administres, ils s’y rendent pour leurs affaires, puisqu’il le faut, et attendent, à l’auberge, en maugréant, leur solution.

Tout cela ne constitue, ni une population, ni une ville, surtout une ville utile ; pour être la dernière venue , la plus peuplée, et la plus rapidement peuplée, elle ne sera toujours que la première des quatorze villes de la République, qui, tout en étant des capitales, ne perdent pas pour cela leur caractère de provinciales.

Il n’y a donc, dans la République Argentine, même après la création de la ville de La Plata, que deux grandes villes, et toutes deux offrent cette particularité de n’être pas des villes politiques. L’une est Buenos-Aires, capitale neutre de la nation

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n’appartenant à aucun État confédéré, tenue en un mot hors de la fédération ; l’autre, une ville purement commerciale, Rosario, appartient à la province de [Santa-Fé, elle ne doitsa prospérité qu’à sa situation géographique, au nombre des étrangers qui y résident , et peut-être à l’éloignement des pouvoirs publics qui siègent à trois cents kilomètres de là, à Santa-Fé, ville d’une création plus ancienne, d’une importance beaucoup moindre.

Nous n’avons rien à dire delà vie publique à Rosario, mais peut-être ne sera-t-il pas hors de propos de donner ici le tableau de la vie administrative de Buenos-Aires. Tenue en dehors delà fédération, qualifiée Territoire national, soumise à des lois spéciales, sans autonomie, la capitale de la République n’en contient pas moins des citoyens et des électeurs ayant les mêmes droits que ceux des Provinces fédérées. Elle envoie ses deux sénateurs au Congrès national, comme chacune des Provinces, et le nombre de députés qui correspond à sa population ; mais elle n’a pas de Pouvoir législatif, ni de Pouvoir judiciaire, elle n’a pas de Constitution spéciale comme en possède chacune des Provinces.

Le président de la République est le chef suprême de Ja capitale, et le ministre de l’intérieur son administrateur. L'un et l’autre délèguent certaines de leurs attributions au chef politique, qui est une sorte de préfet de police, et à l’intendant municipal nommé pour deux ans et dont la situation équivaut à celle du Lord-Mayor de Londres, plutôt qu’à celle du préfet de la Seine. 11 administre la ville, et les intérêts de la ville ; sans présider le conseil municipal élu et dont les étrangers peuvent faire partie, il assiste à ses délibérations, remplit auprès de lui les fonctions du Pouvoir exécutif.

Le conseil municipal vote le budget et crée les impôts municipaux, contracte, sans autorisation du Congrès, des emprunts qui n’absorbent pas plus de 20 0/0 des revenus, et avec autorisation du Congrès, ceux qui absorberaient davantage ;

il a dans ses attributions la viabilité, les transports, la concession des lignes de tramways, en un mot tout ce qui concerne les travaux publics municipaux, aussi l’ordre et les bonnes mœurs dans les théâtres, l’éclairage, l’hygiène et la salubrité, la protection et la création des hôpitaux et des asiles.

Rappelons, cependant, que les facultés du conseil sont, sur ce point, limitées par l’existence de la société de Bienfaisance, dont nous avons indiqué les fonctions en parlant de la femme argentine, qui a la charge gratuite d’administrer les établissements hospitaliers. L’éducation des enfants est aussi indépendante du conseil. Dans la ville de Buenos-Aires, comme dans toute la République, les écoles primaires sont régies par des lois spéciales d’éducation, qui fixent leur budget d’une façon permanente, et remettent leur direction à des conseils de quartier représentant le département d’éducation national ou provincial. Le conseil municipal est donc tenu en dehors de l’école, et ce n’est peut-être pas un mal si l’on considère ce qui se passe en France.

Les impôts municipaux comprennent celui des abattoirs, d’extraction de sable du lleuve, le droit de stationnement dans les marchés publics, les produits d’exportation, le loyer des marchés d’approvisionnement, l’impôt d’éclairage, balayage et enlèvement des ordures ménagères , l’impôt des poids et mesures, les patentes spéciales imposées aux tramways, voitures, commissionnaires, aux machines à vapeur, théâtres, cafés, billards, cirques, jeux de paume, de boules, l’impôt d’alignement, de stationnement des voitures de place, le droit de sépulture, les amendes municipales, le 20 0/0 de la contribution directe.

Pour l’année 1887, le budget des recettes s’est élevé à 4.316.770 piastres soit 21 millions de francs, le service de la dette a absorbé 19 0/0 de cette somme soit environ quatre millions.

La province Buenos-Aires, depuis l’événement de 1880, qui

C II AP. III. - LES VILLES POLITIQUES

lui a fait perdre sa capitale, a fait des efforts pour développer les quelques villes qu’elle contient, et dont les trois principales sont chefs-lieux de cours d’appel, embrassant dans leur ressort de grandes surfaces de territoire peu peuplé.

Une loi du 16 mai 1886, y a organisé les municipalités. Elle offre une particularité singulière en ce sens que, faussant le véritable sens du mot municipe, qui ne s’applique à proprement parler qu’à une agglomération de citoyens, elle fait des municipalités d’administrations départementales comprenant tout un district à peu près grand comme un département français, et n’ayant pas toujours d’agglomération urbaine. La Province de Buenos-Aires, divisée en 82 districts, ne possède en réalité que 62 agglomérations ayant droit aux noms de villes ou de villages; les autres départements n’en forment pas moins des municipalités, mais ne jouissant pas du bénéfice de la loi municipale, en ce sens qu’ils sont administrés par une commission nommée par la gouverneur. Autre particularité, quand, dans un département, il existe plusieurs agglomérations, il ne possède cependant qu’une municipalité, siégeant au chef-lieu; les autres villages ou villes forment des sections électorales nommant un conseiller municipal par deux mille habitants mais ne s’administrant pas elles-mêmes. La loi provinciale diffère aussi de celle de la capitale sur ce point que l’intendant est, lui aussi élu, mais il est le seul membre du conseil qui doive nécessairement être citoyen argentin.

Toutes deux en offrant l’éligibilité aux étrangers ont libéralement réalisé un véritable progrès et accepté une innovation qui est aussi bien dans les mœurs que dans l’esprit de la Constitution nationale ; l’administration des municipes ne pourra qu'y gagner, les intérêts administrés en commun renforceront les liens déjà très étroits qui unissent les familles étrangères aux failli Iles nationales, et les villes perdront un peu de leur caractère politique pour prendre celui de grande famille cosmopolite.

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