‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 140 sur 152 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le monde littéraire. — Le journal. — La critique littéraire. — La bibliographie. — Auteurs, livres et éditeurs. — Lettrés et littérateurs. — Le monde de la littérature. — Journalisme américain et journalisme français. — Tendance de la presse hispano-américaine. — Les journaux de Buenos- Aires : Nation; Prensa; Diario; Sud- America; Tribuna national; Çénsor; Standard. — Journaux étrangers. — Les livres. — Histoire; poésie ; roman; chronique historique locale. — Livres de science; droit; médecine; agriculture.

La politique, nous Pavons vu, absorbe à certaines heures toutes les forces de la nation. On peut dire qu’aucune intelligence n’échappe à son influence. Leraondejudiciaire occupe, à côté du monde politique, une grande place dans la société, et joue un rôle social des plus importants. Il a, pendant longtemps, compris tous les hommes sortant des Universités ; qui disait docteur disait docteur en droit. C’était le seul titre universitaire qui couronnât une^éducation complète ; l’Université n’était, à proprement parler, qu’une Faculté de droit, de sciences sociales, politiques et théologiques. C’était par l’étude du droit et par son couronnement, le titre de docteur, que l’on arrivait aux plus hautes fonctions de la République.

Depuis vingt ans, les choses se sont un peu modifiées, la Faculté de médecine, celle des sciences, les Ecoles militaires et de marine, l’école des grandes affaires qui est partout, forment, à l’envi, des hommes, pour les grandes situations sociales, administratives, politiques et financières; le docteur en droit ne perd pas ses prérogatives et son rang privi-

légié, mais doit faire place à des rivaux d’origine différente.

Au milieu de cette transformation, quelle place est faite à la littérature, aux écrivains de tous les genres, qui peuvent composer le monde littéraire?

La première question qui se pose est celle-ci : Y-a-t-il ici un monde littéraire?

Ce mot embrasse, nécessairement, un ensemble où figurent, — dans une société lettrée, dont les femmes s’occupent de lettres et des littérateurs, — des réunions littéraires, des lieux d’enseignement, où, au-dessus des lycées du second degré et des écoles élémentaires, s’ouvrent des Facultés pour les hautes études littéraires, où des librairies réunissent chaque ordre de productions, leur ouvrent l’accès du public, où des académies les couronnent.

Si je cherche ces institutions ou ces usages à Buenos- Aires, je suis obligé de confesser que je ne les aperçois encore ni réunies, ni isolées, essayant à peine de se créer.

D’abord, si l’enseignement à tous les degrés existe, comme nous l’avons vu déjà, nous avons noté, aussi, qu’il était, avant tout, utilitaire, qu’il visait à être, dans l’école primaire, secondaire ou supérieure, surtout et avant tout professionnel. Quel qu’il soit, il aboutit à une profession. Les lettres, que l'on enseigne dans les collèges, préparent à l’étude du droit, ouvrent la Faculté de droit, mais ne préparent pas à l’étude des lettres pour les lettres ; il n’y a pas, au-dessus de l’enseignement secondaire, de Facultés des lettres. Il n'y a pas, non plus, d’Ecole normale supérieure, de concours pour l’entrée dans l'enseignement. Les Facultés et les collèges nationaux, qui ont à se recruter, choisissent les maîtres dont elles ont besoin, parmi les hommes qui, sortis des Facultés, exercent leur profession. Pour enseigner à l’Université, dans les lycées, le grec, l’histoire, la philosophie ou la philologie, ou toute autre matière de l’ordre littéraire, aussi bien que, pour Tune des branches du droit, on s’adressera à des doc-

teurs en droit, avocats, ou, quelquefois, à des étrangers, pourvus de diplômes spéciaux dans leurs pays; pour enseigner les sciences, à des docteurs en médecine, exerçant leur art, ou à des ingénieurs.

Si donc on avait à tracer les limites du monde littéraire, il faudrait y faire entrer tous ceux qui ont suivi les cours d’une Faculté et y ont pris leurs grades. C'est là plutôt ce que nous appelons, en France, le monde scientifique, en faisant entrer, dans ce mot, toutes les connaissances humaines : mais cela ne constitue pas le monde de la littérature.

Il faut chercher ailleurs.

Un guide qui pourrait nous diriger, à peu près sûrement, c’est le journal : son but étant de faire connaître au public tout ce qui se fait, se dit et s’écrit, nous devons trouver là, sûrement, des renseignements précis sur les œuvres qui composent le trésor littéraire de la nation.

Où sont les articles de critique littéraire et scientifique sur des œuvres locales? J’ai beau ouvrir, tous les jours, depuis vingt ans, les grandes feuilles quotidiennes qui se publient à Buenos-Aires, je dois confesser que ce que j’y relève sur ce point est bien peu de chose.

Il y a quelques années encore, il semble que la rubrique « Bibliographie » fût superflue; elle n’existait dans aucun journal. De temps à autre, le rédacteur de faits locaux trouvait, sur sa table, un livre, souvent un tas de brochures ; il les mentionnait pieusement, entre les chiens écrasés et les ivrognes bruyants, et passait. Derrière lui, il ne se trouvait ni critique, pour leur consacrer une colonne, ni libraire, pour les patronner comme éditeur; ajoutons qu’il n’y avait pas même de public, pour leur faire un sort : non habebant sua fata libelli ; s’ils avaient un sort, il était bien modeste.

Les œuvres de cette époque, qui n’est pas bien éloignée, étaient le résultat de longs travaux de quelques laborieux, écrivant pour leur plaisir, rêvant, sans doute, d’y trouver une

gloire passagère et locale, mais ne recherchant jamais l’éditeur ni le public payant. On écrivait un livre, pas toujours très original, réminiscence des publications étrangères, sur les finances, l’agriculture, un voyage fait, une recherche d’histoire américaine, et on l’imprimait à ses frais. Naturellement, pour qu’il remplît son objet, qui était de rapporter quelque gloire locale à son auteur, celui-ci le répandait parmi ses amis, en comblait le premier ban, en gratifiait encore le second, pénétrait même plus loin, laissait quelques relations éloignées en dehors de ses largesses : cet arrière-ban, il comptait que c’était le public, où il y aurait bien quelque curieux, qui lui ferait l’insigne honneur de payer, de ses deniers, le plaisir de le lire.

Celui-là, ce demi-inconnu, dont il ne savait pas le nom, mais qui savait le sien, il le rencontrait un jour, et s’entendait interpeller d’un salut satisfait. C’était la gloire qui venait, il se préparait déjà à en goûter les saveurs ; hélas ! il lui fallait se conteuter de cette apostrophe, après les saluts d’usage :

— J’ai su que vous aviez publié un livre.

— Oui, une œuvre modeste.

— Mais, vous m’avez oublié; pourquoi ne me l’avez-vous pas envoyé?

— Je pensais

— Envoyez-le-moi donc; je le lirai.

C’était là tout ce que recueillait l’auteur, quel qu’il fût; il lui fallait rentrer chez lui, écrire une nouvelle dédicace, se contenter de cette gloire insuffisante.

La critique n’existait pas, moins encore la réclame, que ne payait pas, encore, un libraire, désintéressé dans cette affaire, et que n’osaient pas s’offrir, à leurs frais, des auteurs trop consciencieux.

Ces mœurs se sont quelque peu modifiées. L’éditeur existe, qui prend aujourd’hui à son compte la publication

d’un ouvrage, et le lance, à côté des publications de statistique, de finances, d’agriculture, d’immigration et de colonisation, des récits d’expéditions militaires, des explorations, que le Gouvernement publie en très grand nombre.

Les journaux ont ouvert leurs colonnes, sinon encore à la critique, déjà du moins à l’éloge des publications entreprises; le public qui achète les livres est plus nombreux, nombreuses les librairies qui le sollicitent. Enfin, il paraît tous les ans, un annuaire bibliographique, de quatre cents pages, employées à énumérer tout ce qui se publie et s’imprime dans la République Argentine.

Yoilà le cadre. Les productions de l’esprit sont, aujourd’hui, cataloguées, quelque chose reste d’elles; il y a quelqu’un qui note, au passage, les brochures très nombreuses et les quelques livres, qui sortent, chaque jour, des imprimeries locales, ou sont imprimés à l’extérieur pour le compte d’éditeurs du cru. C’est quelque chose, c’est un commencement de considération, pour celui qui consacre ses forces à produire des œuvres, dont quelques-unes sont certainement utiles, dont l’ensemble constituera la littérature locale.

Si je parle, au passage, de ce commencement de considération, qu’apporte à l’écrivain le catalogue où il est nommé et classé parmi les littérateurs, c’est que j’ai eu l’occasion de noter, il n’y a pas bien longtemps encore, qu’elle ne s’est pas toujours manifestée.

Je me souviens, il y a quelques années, des relations, précieuses, que j’entretenais avec un des hommes qui ont le plus honoré la littérature hispano-américaine; je peux bien le nommer : c’était le regretté Juan M. Gutierrez. Lui aussi était sorti d’une école de droit, il avait, seul, poussé, au delà de l’enseignement secondaire, les études littéraires; il était devenu enfin l’homme éminent qui aurait si bien mérité de mourir à son poste de Recteur de l’Université. Il ne goûtait que les joies littéraires, avait la curiosité de toutes les tradi-

tions américaines, en recherchait les traces dans la chronique, la faisait revivre, retrouvait toutes les pensées des premiers occupants de cette terre, les éclairait des puissants rayons de sa vaste intelligence. Mais, comme il n’était, avec tout cela, ni homme politique disposant d’influence, ni avocat groupant autour de lui une nombreuse clientèle, ni rien qu’un grand esprit, il occupait dans la société un rangmodeste. J’en causais avec des hommes qui l’appréciaient, et je n’en tirais qu’un geste et ce mot de compassion :

— Que voulez- vous? c’est un lettré!

On ne disait même pas, un littérateur ; la profession n’existait pas, n’était pas classée ; ce n’était qu’un lettré, pas même, comme on dit en France, un homme de lettres.

Juan-Maria Gutierrez est mort ; il y a encore des lettrés, mais ce sont, aujourd’hui, des littérateurs, en possession d'une profession. Ils ont, pour se faire connaître, le livre ; ils ont surtout, et, au-dessus de tout, le journal.

C’est là le grand véhicule de la littérature hispano-américaine, son centre de réunion, son académie ; c’est par lui et en lui qu elle vit, qu’elle se produit, à lui qu’elle donne ses œuvres, par lui qu’elle acquiert la notoriété qui lui permet de solliciter le public, sous la forme du livre. C’est aussi le journal qui sert de piédestal à l’écrivain, parce qu’en même temps qu’il y écoule ses œuvres et y fait connaître ses pensées, il se rattache, par lui, à la politique, fait partie d’un groupe politique, en reçoit l’aide dont il dispose, en retour de l'éclat qu’il lui apporte quelquefois.

Il nous faut donc examiner le journal sous deux points de vue, celui de son existence propre, et celui de théâtre ouvert à la littérature.

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