‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 141 sur 152 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Il n’est permis à un Français de parler du journalisme américain que pour l’admirer, pour le traiter d’incomparable, pour s’étonner de son expansion. Cette admiration est d’autant plus impartiale qu’il y a peu de Français qui aient jamais tenu, dans la main, un journal américain, et qui soient en mesure de dire, en en voyant un, à quoi tient son succès, quelle peut être son aire d’action, quelle région géographique il exploite.

Tout cela est trop loin de nous. Le journalisme français est, par contre, trop près de nous pour que nous puissions en découvrir et en marquer la vraie valeur. On lit, en France, son journal ; on se garde d’ouvrir un journal qui ne vante pas ses idées, et, l’on ignore ainsi, faute de pouvoir le comparer, ce que vaut celui qu on lit, comme on ignore ceux que l’on ne lit pas. Les termes de comparaisons manquent, plus encore, s’il s’agit de juger la différence entre un journal de l’étranger et un journal français.

Pour rester sur notre terrain, nous estimons, pour notre part, qu’il n’y a dans le monde que deux genres de presse — de presse quotidienne s’entend : — le journal américain, qui est une agence de renseignements universels, qui sait tout, dit tout, ne raisonne, ni discute, qui se tient en dehors des idées théoriques ou de leur influence sur la marche des faits. C’est là un journal, d’ordre vulgaire, par cela même, destiné à une grande expansion, parce qu’il s’adresse aux intérêts plus qu’aux intelligences, qu’il s’attache aux faits, non aux idées. Les Anglais ont eu la prescience de ce journalisme-là ; les Américains en ont, les premiers, exploité le genre, sans réserve, sur un terrain où le public, auquel il s’adressait, était innombrable, s’augmentait, chaque

jour, de nombre d’immigrants, qui se civilisaient, à la mode américaine comme il le fallait, pour goûter la saveur du mets qu’on leur préparait.

A coté de ce journalisme-là, il y en a un autre, qui n’est pas né du mouvement des affaires, ni de la passion de la démocratie pour la discussion des moindres incidents de la vie publique, qui a l’ambition de se hausser à l’examen philosophique des affaires publiques, des besoins sociaux, de précéder et d’éclairer la marche des idées, plutôt que de faire connaître la brutalité des faits. Ce journalisme-là, c’est le journalisme français.

Nous autres Français, critiques nés de tout ce que nous avons chez nous, nous ne faisons pas la différence, que nous pourrions faire, avec quelque orgueil, entre ce journalisme américain, où il se dépense beaucoup de dollars pour tenir l’actualité par tous les fils spéciaux, et le journalisme français, où il se dépense un énorme talent, à mettre, dans le monde, quelque idée utile, en circulation, ou à éclairer celles qui courent le monde. Nous ne parlons pas, bien entendu, de la masse énorme des publications périodiques spéciales, il y en a de tous les genres ; les noms, qui les signent, généralement, suffisent à démontrer qu’il n’y a pas, en France, un homme de science, un homme sachant quelque chose, qui se tienne ou puisse se tenir en dehors de ce moyen puissant de propagande. Nous parlons seulement de la presse quotidienne.

Le type du journal français est à peu prés fixé, aujourd’hui. Il recueille les nouvelles, des agences spéciales les lui donnent, quelques-uns les ornent et les présentent dans une forme un peu littéraire, les autres dans leur simplicité originelle ; là n’est pas la partie importante du journal ; l’on aura beau faire, on n’imposera pas, de longtemps, au public français un journal à bas prix ni à prix élevé, qui ne lui donne que des nouvelles, quelque intéressantes qu’elles soient.

Il lui faut autre chose, ce quelque chose, c’est ce qui fait la supériorité et le succès du journal français. C’est la chronique et la critique politique, présentées, toutes deux, dans une forme littéraire; le fait du jour, de la vie sociale publique, ou économique, jugé, avec esprit, des études d’actualité sur les arts, la littérature, le théâtre. C’est précisément à ce soin que prennent les journaux de ne pas négliger cette partie importante du goût public et de l’éducation du public, que le journal doit sa supériorité et les lettres de conserver leur éclat, apprécié par des lecteurs tenus en haleine.

Nous n’avons fait ce parallèle entre la presse américaine des États-Unis et la presse française que parce que nous avons à noter la tendance de la presse hispano-américaine à se modeler sur celle-ci.

Bien que nous soyons, ici, en Amérique, nous sommes dans un pays qui a, depuis trop longtemps, reçu de France son inspiration, pour ne pas trouver l’écho de cette sympathie dans son mode de manifestation le plus important, la presse quotidienne.

Le journal de Buenos-Aires ne se tient pas, pour cela en dehors du courant moderne ; il est plus américain que nos journaux français. Il a le plus grand souci des incidents qui se produisent au dehors; les journaux syndiqués reçoivent, chaque jour, par le câble, des nouvelles extérieures très complètes ; ceux dont la fortune est faite, mais dont le domaine peut s’accroître encore, ont en outre des services spéciaux, et l’on sait, par eux, ce qui se passe dans le monde entier.

C’est là une nécessité continentale. Le nouveau monde reçoit, encore, sa vie de l’ancien; les pays jeunes, comme le sont tous les pays hispano-américains, qui demandent à l’Europe leurs objets de consommation et leurs capitaux, lui envoient toutes leurs matières premières, ne peuvent se

désintéresser de ce qui se passe dans les contrées, où gisent les sources de leur vitalité.

A côté de cette partie vivante et matérielle, il n’est pas un journal hispano-américain qui ne donne, à tout ce qui fait le succès d’un j ournal français la première place; tous émanent de lamême conception, tous tendent au même but: parler à l’esprit du lecteur, tout en lui parlant de ses affaires. L’inspiration, qui vient de notre pays, est tellement puissante, qu’il serait difficile d’ouvrir un journal hispano-américain sans y trouver quelque colonne de traduction, empruntée à un journal français récent. Ils ne trouvent, par contre, que fort peu à glaner dans les journaux anglo-américains, parce que la seule partie, vraiment intéressante, de ceux-ci, la nouvelle, leur a été déjà, depuis un mois, transmise par le câble, quand la feuille imprimée leur arrive par la poste. Dans les journaux français, ils trouvent, au contraire, des pages entières, demeurées intéressantes, parce qu’elles sont originales et souvent signées des plus grands noms de la littérature.

A côté des reproductions, dont nos littérateurs n’ont, jamais, eu la pensée de se plaindre, qui ont l’avantage, en remplissant les journaux étrangers, de répandre l’écho de la pensée française, les journaux locaux contiennent de nombreuses colonnes, où trouvent place, dans l’originalité de l’inédit, les travaux de tous ceux qui, dans le pays, écrivent.

C’est là qu’il faut suivre le mouvement littéraire et scientifique du pays, autant que sa vie commerciale et industrielle. C’est une forme toute prête, d’une destinée sûre; l’écrivain arrive ainsi, facilement, au public, et le journal puise, dans les communications qui lui sont faites, un aliment intéressant.

Les grands journaux politiques de Buenos-Aires, dont le format dépasse ce que nous connaissons en France et atteint le quadruple de celui de nos journaux ordinaires, consacrent

!a première page, seulement, à la rédaction, une partie de la seconde aux nouvelles commerciales, le reste aux annonces, toujours de grande taille, imprimées en caractères d’afiiches, ce qui n’offre, du reste, aucun avantage, l’expérience anglaise ayant prouvé que l’annonce utile est l’annonce uniforme, dont l’ensemble ne trouble pas la vue.

Dans cette première page de rédaction, prennent place: l’article de discussion quotidienne, qui, censé émaner de l’éditeur du journal, se nomme éditorial ; des correspondances; des articles de science, de littérature, ou d’histoire; depuis quelque temps, des articles critiques ; enlin, après les télégrammes, la chronique locale, qui a une importance relativement considérable et embrasse tous les faits d’un ordre quelconque qui peuvent intéresser le public.

La signature n’est pas d’usage. Le journal est impersonnel. Il appartient, de règle, à un personnage politique, individualisant un parti, représentant ce parti. Il n’y a pas de personnage politique qui puisse exister sans l’appui d’un journal, il n’y a pas de journal qui puisse vivre sans l’appui d’un personnage politique. C’est même ce qui, jusqu’ici, a fait aux journaux la vie courte ; si leurs propriétaires n’ont soin de l’affermer à temps ou de le transmettre, un journal, qui perd son inspirateur, ou dont l’inspirateur s’écroule dans une ruine politique, disparaît avec lui.

Deux feuilles se disputent le premier rang : l’une, la Nation , repose sur le nom et la renommée d’un personnage hors de pair, le lieutenant général Mitre ; l’autre, la Prerisa, sur sa réputation acquise sous la direction unique, depuis le premier jour, de son propriétaire, le docteur José C. Paz, aujourd’hui ministre de la République Argentine à Paris. D’autres prennent place auprès de ceux-là et occupent un rang enviable, le Diario , par exemple, de fondation assez récente, puisqu’il ne date que de sept à huit ans, est unique dans son genre et doit son succès

à son originalité, soutenue par l’incontestable talent de son directeur, M. Lainez : c'est le journal parisien dans son expression la plus étendue, affilié à un parti, — ce dont il pourrait, au besoin, se dispenser, — surtout préféré de la société urbaine, et, en raison de sa forme élégante et variée, de l’esprit gouailleur, avec lequel il traite les questions et les hommes, recherché partout et de tous, même de ses adversaires politiques. Plus ancien, le National, journal du soir, comme le précédent, a toujours conservé une clientèle étendue. Son titre a appartenu à des sociétés successives, par conséquent sa direction politique à des personnages d’idées différentes; il changeait ainsi de clientèle, sans changer d’aspect général, sans que sa rédaction se modifiât autrement que par les idées ; à toute époque, on a trouvé à la tcte de sa rédaction des hommes, tenant, dans la littérature, un des meilleurs rangs, des écrivains de race ; c’est ce qui lui a conservé, parmi les étrangers, de nombreux lecteurs.

La Tribuna national appartient à un type nouveau. Grand journal officiel, à l’origine, il représente encore le parti qui a constitué récemment l’unité de la Nation argentine, et qui a, à son actif, bientôt dix ans de grande prospérité financière, la conquête de la pampa, la création de la capitale nationale, l’agrandissement du nom de République Argentine à l'étranger.

Les autres journaux n'ont pas encore une existence assez ancienne, ou ne sont pas assez répandus pour que nous puissions leur consacrer une monographie; cependant, parmi eux, la Pampa, qui se souvient d’une époque où elle brillait au premier rang, alors que la Republica et la Tribuna, les deux anciens journaux de Buenos-Aires, les plus importants, vivaient encore ; le Sud America , qui représente avec un grand talent le parti national; le Censor, qui personnifie les intérêts de la Province de Buenos-Aires, ont tous une grande clientèle.

A côté de ces journaux, la Presse étrangère tient une grande place.

Le doyen des journaux étrangers, le premier en importance, est, sans contredit, le journal anglais, ou, pour parler plus exactement, le journal irlandais : The Standard. Il a vingt-sept ans d’existence, remonte, donc, à une époque, où la constitution de l’unité argentine n’était pas encore un fait définitif, puisque la Province de Buenos-Aires était hors la Confédération, et n’allait y rentrer que deux ans après, en 1862, par le pacte de San Nicolas; la Constitution argentine qui régit aujourd’hui le pays tout entier n’était pas, non plus, encore en vigueur. Mais, à cette époque éloignée, la colonie irlandaise, qui ne compte pas aujourd’hui moins de cinquante mille membres, était déjà très nombreuse ; à côté d’elle, la finance et le commerce anglais aussi fort importants. Nous avons dit, ailleurs, que le commerce anglais avait pris racine dans ce pays, en 1806, à l’époque même, où l’armée anglaise s’emparait de la ville pour quelques semaines, et y avait jeté des racines plus profondes encore, le jour où l’expulsion des soldats anglais avait été définitive, en 1807. Quant aux Irlandais, les premiers qui abordèrent dans ce pays furent, en 1797, trois matelots recueillis, qui, à c'ette heure lointaine de la domination espagnole, où les étrangers ne pouvaient être admis sans autorisation du roi, durent, à leur qualité de naufragés et à leur catholicisme, la faveur de ne pas être renvoyés dans leur pays. Ils payèrent largement leur hospitalité, en apprenant aux habitants du pays à appliquer aux viandes, qui n’avaient alors aucun emploi, dans la pampa, le système de salaison, dès longtemps, appliqué au poisson. Le premier saladero est sorti de là. C’est à ces trois matelots que les Cambacérès, les Luro, les Santa Maria, la société Liebig et tant d’autres ont dû, plus tard, leurs immenses fortunes; le Standard , ne peut faire remonter aussi loin l’origine de

La ville de la Plata. (Voir page 590.)

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