LIVRE I
obstacle ne se dresse, la République Argentine étonne par sa longue enfance pénible, par la lenteur de son développement et de son peuplement. Les premiers campements, restés hameaux pendant les trois premiers siècles, ne deviennent villages et villes que depuis vingt ans : les immigrants d’aujourd’hui peuvent encore surprendre, au milieu de leur premier élan de prospérité, des établissements formés il y a trois siècles, dans les lieux les mieux choisis.
Quelle longue attente de la prospérité promise, depuis le jour où le conquérant s’est taillé, à la mesure de ses rêves, des villes décrétées du fond de l’Escorial! Du nord par le Pérou, de l’ouest par le Chili, à travers les Andes, par tous les fleuves, des aventuriers, encouragés par la légende des Cortès et des Pizarro, ont, pendant le premier siècle, entrepris, avec une telle ardeur, l’exploration de toute la région, qu’elle n’eût bientôt plus de recoin inconnu, plus souvent explorée qu’elle ne le sera pendant les deux siècles qui séparent ces hardiesses de la première heure de l’ère plus timide des chemins de fer.
Des villes se sont fondées qu’aucun chemin ne reliait entre elles. Le cordeau en traçait les rues longues et parallèles; l’ambition des conquérants ne se contentait pas d’un carré entouré d’un fossé qui eût suffi ; ils ont vu grand et ont légué à leurs descendants des œuvres minuscules, dans de grands cadres, que la génération nouvelle a pris à tâche de remplir. Ils ont semé des villes et baptisé la semence avant qu’elle ait germé. Ces capitales ainsi créées, les géographes en ont pris souci, les enfants dans les écoles ont dû les connaître, et le voyageur qui les cherchait, il y a ci quante ans, eût pu passer auprès sans les voir, les traverser sans demander leur nom; s’il ne le faisait pas, c’est que la traversée d 'estancias grandes comme des États l’avait lassé de solitude et préparé à trouver à la moindre chaumière les proportions d’un palais.
Un quart de siècle vient de s’écouler plein d’activité.