CARACTÈRES ETHNIQUES DE LA NATION ARGENTINE
Caractères des pays de plaines. — Obstacles qu’y rencontre la colonisation.
— Action lente de l’homme; action rapide des graminées et du troupeau sur le sol vierge de la pampa. — Action de la pampa sur l’habitant et sur la constitution de la race. — Le gaucho: ses caractères ethniques et sociaux.
— Origine de son nom. — Son histoire. — Ses poètes. — Ses historiens.
— Ses chefs. — Son rôle autrefois et aujourd’hui. — La société des villes,
— Classes sociales. — Hiérarchie et démocratie. — Créoles et étrangers. — L’infusion du sang étranger. — L’élaboration de la race pendant les trois siècles écoulés. — Immigration primitive. — Espagnols, Juifs et Maures.
— Immigration moderne: son rôle, son importance, sa provenance.
L’usage est général de désigner toute la région qu’ouvre à la colonisation l’estuaire de la Plata sous les noms de la Plata, les Etats de la Plata. Cette désignation vague contribue, pour sa bonne part, à créer des confusions, que quelques mots suffiront à dissiper.
Trois Etats dictincts, d’origine commune, anciennes colonies espagnoles, ont, depuis la proclamation de l’indépendance, au commencement de ce siècle, conquis leur individualité sur la rive de la Plata et de ses affluents, le Parana et l’Uruguay, qu’ils se sont partagés d'une façon inégale.
La rive orientale de l’estuaire du fleuve Uruguay appartient- à la République de l’Uruguay, dont la capitale est Montevideo.
La création de ce petit Etat, dont le domaine faisait partie de la vice-royauté de la Plata et dont la frontière constitue la limite des possessions portugaises et espagnoles, fixées par la bulle d’Alexandre VI, jouit d’une indépendance garantie par l'intérêt qu’ont le Brésil et la République Argentine à ne pas se rencontrer sur les rives de la Plata,
La rive occidentale delà Plata, celle de l’Uruguay et les deux rives du Parana appartiennent à la République Argentine, dont le vaste territoire est sept fois grand comme la France.
Un troisième Etat, le Paraguay, sans grande importance politique, depuis la guerre de 1H66 à 1870, qui l’extermina, ligure aussi parmi les Etats de la Plata, bien qu'il n'occupe que les rives d’un des affluents du Parana, affluent lui-même de la Plata, le rio Paraguay.
Le centre commercial et social, la ville maîtresse de cet immense bassin est Buenos-Aires, capitale de la République Argentine.
Doit-elle cette supériorité incontestable et aujourd’hui définitive à une prédestination fatale? N’a-t-elle eu à recueillir que de faciles triomphes? Loin de là. Aucun point n’était moins indiqué par sa situation, ni par la nature, pour les destinées qui sont devenues les siennes.
C’est par hasard que le lieu où elle est aujourd’hui bâtie a été choisi, en 1535, par Mendoza, chef de la plus grosse expédition que l’Espagne eût dirigée sur ces contrées, composée de deux mille cinq cents hommes et de cinq cents chevaux. Cet important cortège était naturellement réparti sur de nombreuses caravelles et quelques goélettes d’un faible tirant d’eau. On suivait la rive. Ce voyage de cabotage amena les goélettes à l’embouchure d’un ruisseau si peu important qu’aucun géographe n’a songé à lui donner un nom : offrait cependant un abri suffisant ; cette raison seule déter mina Mendoza à y aborder. Rien n’aurait dû y retenir le fondateur d’une grande ville : pays plat et triste, habité par des peuplades misérables, plaine qui ne produisait et ne promettait rien, qu’il lui fallut se décider à quitter, après six mois de lutte, laissant derrière lui les cadavres de deux mille de ses compagnons.
Après cet échec, on pouvait affirmer que le lieu était mau-
dit. Peut-être tout autre peuple que le peuple espagnol eût-il renoncé à y reparaître, mais il est de la nature et du caractère castillan de ne jamais accepter les défaites de son amour-propre, ténacité qui vient des excès de l’orgueil si Pon veut, qui a engendré ces efforts de patriotisme dont les Maures ont subi les coups redoublés et que Saragosse rappellera éternellement à la France sans l'humilier.
Un demi-siècle après, en 1580, Juan de Garay, capitainegénéral du Rio-de-la-Plata, quitta l’Assomption avec soixante soldats, quelques officiers, des femmes guaranies et leurs enfants, fils d’Espagnols, et aborda le 11 juin au lieu où avait échoué Mendoza.
L’hiver, dans l’hémisphère sud, commence météorologiquement le 21 juin; la ville du Paraguay, que Garay et ses compagnons quittaient pour tenter cette aventure, ne connaît pas les frimas ; mais le parage où ils venaient s’établir, situé par 34° latitude, exposé aux \Tents du sud et du sud-est, qui viennent du pôle et de l'Océan, était moins tempéré : l’hiver, sans y être rude, y est assez froid pour imposer à l’homme l’obligation de se créer des abris et des ressources alimentaires, double nécessité qui devait contribuer à tremper vigoureusement ses habitants. La lutte contre l'Indien, commencée le premier jour, continuée jusqu’au troisième centenaire de cette fondation, ne devait pas moins contribuer à éprouver la race et à la constituer fortement.
Rien n’a eu une influence plus directe sur les mœurs, sur le développement social de la ville de Buenos-Aires et de la République Argentine que sa situation géographique à la lisière d’une plaine de cinq millions de kilomètres carrés, où un ennemi armé surveillait toujours ses habitants et ne les
laissait avancer et produire que pour les refouler, détruire ou enlever leurs productions.
La plaine impose à celui qui y pose sa tente une transformation physiologique. Elle fait de lui un autre homme après quelques années de contact. Y marcher à pied est à peu près impossible; l’herbe, glissante l’été, mouillée d’une épaisse rosée froide l’hiver, est un obstacle permanent. L’Indien, avant que l’Espagnol lui eût fourni le cheval, ne surmontait cet obstacle qu’en marchant en file serrée, l’un derrière l’autre, et faisant ainsi un sentier que tous suivaient, comme font dans l’air les bandes d’oiseaux migrateurs. Pour l’Européen, sans le cheval, la plaine est inaccessible; la nécessité en impose donc l’usage permanent ; cet usage énerve certaines facultés pour en développer d’autres, fait perdre l’habitude et le goût des travaux qui se font à pied. La vue, devant l’horizon sans limites, s’aiguise; l’œil s’habitue, sans effort, à distinguer chaque jour plus loin, l’esprit à scruter, plutôt qu’à agir, à attendre l’événement qu’il voit venir de loin plutôt qu’à aller au-devant de lui.
11 est de tradition de nier la poésie de la pampa. Elle diffère, au moins en cela, de l’Océan qui s’impose à l’admiration du vulgaire autant par la majesté réelle et l’infinie variété des spectacles que par la réputation que lui ont faite les poètes. La forêt et la montagne jouissent des mêmes privilèges que la mer. La pampa, au contraire, n’offre ni surprises ni grands spectacles. A première vue, l’homme croit qu’il en a perçu tous les secrets. Elle a une longue réputation de platitude qui dispense même de la constater ; à la longue, à vivre avec elle, on y découvre des beautés sévères, on comprend la variété des tableaux, que le soleil ou l’ombre, le calme ou la tempête y réalisent à toute heure du jour.
L’étranger qui vient y résider et n’est pas fait à cette nudité sans ornements se désole d’abord du manque absolu d’arbres. Dès qu’il a planté sa tente, il répand, autour, des semences
pleines de promesses, et, sur ce sol vierge où, toutes, elles prospèrent rapidement, il voit se dresser vite quelques tiges, qui lui promettent ombre et abri. Son rêve, après un printemps, est déjà presque réalisé: il a créé le taillis, il a dérobé la plaine à ses regards.
Pendant cette attente, ses idées se sont modifiées, son regard a, pendant une saison, sondé l’horizon.
Il y a vu, au loin, du côté de l’est, le lever radieux du soleil s’élevant presque toujours dans un ciel pur; à certains jours, au sud, s’accumuler les buées épaisses que le vent brûlant du nord y apporte de l’équateur, l’orage s’y former et venir, rasant le sol de la masse sombre de ses nuages épais, déchirés, de temps à autre, d’éclairs éblouissants, suivis d’éclats de tonnerre, plus bruyants et plus prolongés qu’en aucun lieu du monde. A l’ouest, chaque jour, il a observé le soleil des journées chaudes s’éteignant lentement, et sous l’éclat de ses rayons obliques, qui grandissent, s’élever, comme sur des échasses, le corps devenu énorme des bêtes de ses troupeaux. A midi, sous le soleil droit, l’atmosphère transparente a mis sous ses yeux ouverts des spectacles plus surprenants que ceux que ses rêves peuvent forger pendant son sommeil; la science la plus vulgaire l’avertit que ce sont des mirages ; qu’importe, si les yeux et l’esprit y trouvent leur régal !
La pampa, vue à travers ce miroir du rêve, vaut tous les paysages imaginés par les poètes, son spectacle trompeur suffit à remplir la vie oisive du pasteur. Là ce sont des lacs enveloppant des îles, des cours d’eau se découpant à l'horizon, qui, au lieu de couler, silencieux au fond de leur lit, comme les vulgaires cours d’eau des paysages réels, ont retourné l’image, et présentent sur la nue des berges renversées, bordées d’arbres, dont la frondaison est assez luxuriante pour que les yeux affirment qu’ils joignent le ciel à la terre. La raison, égarée, ne songe même pas à protester contre ces enchan-
lements que la vue découvre, et le spectateur se promet d’aller le lendemain reconnaître cet endroit éloigné, où il est passé, cependant, hier encore — il le croit du moins, en doute déjà.
Le lendemain, ses yeux sont ailleurs, où le sollicitent de nouvelles merveilles qui, pour se montrer à un autre coin de l'horizon, n’en sont pas plus réelles ; ce sont toujours des eaux transparentes, un Corot réalisé, un brouillard chaud de tons et de coloris, qui promet une fraîcheur trompeuse à l’heure la plus difficile à passer. Il a beau reconnaître ses erreurs après de longues courses toujours reprises, avoir vu fuir, toujours, devant lui, ce paysage, qui cependant ne se déplace pas, et, tout à coup, disparaître, pour laisser l’œil désabusé ; il a beau retrouver sur le sol les réalités de la nature, il ne s’en attache pas moins à ce cadre qui l'entoure, où une sorte de magie fait apparaître, pour la distraction de ses yeux, des tableaux toujours nouveaux et toujours enchanteurs.
Il ne songe plus alors à s'inquiéter de ces arbres, que son zèle de nouveau venu a placés là. Ils ont poussé, cependant; l’hiver les a dépouillés une fois déjà , sur l’horizon leur silhouette apparaissait à peine; le printemps gonfle leurs veines, multiplie leurs rameaux. Un beau jour, il est surpris par la gêne que lui apporte ce rideau, qu’il avait pris tant de peine, au premier jour, à élever entre lui et l’horizon. L'habitude est prise. Il veut tout embrasser de son regard; ses poumons ont besoin de tout l’air qui circule dans la plaine ; sa vue, par un exercice inconscient de chaque instant, a pris l’habitude d’un effort à longue portée, elle est comme un muscle longtemps fortifié par des tensions continues, qui devient incapable d’un petit effort et n’en peut plus faire que de grands. Tranquillement, cet arbre, qu’il avait apporté de loin, protégé contre le vent, garanti des fourmis, il le coupe au pied, le couche sur le sol et fait, avec dédain, dp
cet abri rêvé, un siège où il viendra s’asseoir pour voir loin : il n’y a plus que cela qui lui plaise.
La fertilité de la plaine, autant que la vie rude qu’elle impose, ont déterminé les caractères spécifiques de la race qui s’y est élaborée et constituée.
L’aspect primitif du sol, quand les Espagnols y débarquèrent, était, sur le littoral, ce qu’il est encore aujourd’hui à la lisière du pays peuplé, dans cette zone où le bétail n’a pas encore pénétré et où il n’a pas opéré cette transformation des surfaces qui est son œuvre. Terrain d’alluvions, constitué par l’accumulation, depuis trente mille ans, des pa-rcelles de sable fin que les eaux du continent ont toujours charrié, il n’avait encore rien produit.
Le sol du littoral était, précisément, celui dont la formation était le plus moderne, le sable, que le courant avait déposé la veille, formait l’étroite bande, sans consistance encore et sans fixité, succédant aux dépôts laissés le jour précédent et chaque jour depuis trente mille ans. L’évolution géologique de ce sol ne semblait pas terminée. Aujourd’hui encore, les eaux l’augmentent, apportant, au même lieu, les assises des bancs de sable dont le temps fait des îles, comme il a formé autrefois la plaine pampéenne. La formation la plus ancienne est donc celle qui est le plus rapprochée des Andes. Celle de la rive, celle qui se fixe à peine dans le lit du fleuve, ces îles qui se déplacent encore, ces plages qui, par un caprice des eaux, s’avancent aujourd’hui pour reculer demain, c’est la terre nouvelle, celle où la nature, pendant l’époque moderne, n’a eu le temps de rien préparer pour l’homme trop pressé, à ce qu'il semble, de la surprendre au milieu de son œuvre lente, dont les résultats étaient réservés à des générations futures.
Du côté des Andes, en raison même de la formation géologique plus ancienne, la végétation, abritée parles contreforts, fécondée par des pluies fréquentes, avait pu se former sur un sol mieux préparé. De là elle est descendue dans la plaine : des graines fécondes, portées par le vent, ont créé, dans quelques coins privilégiés, un commencement de végétation arborescente. Entre le littoral où l’on abordait et le lieu où cette végétation indiquait une terre fertile et offrait quelques ressources naturelles, il y avait à traverser deux cents lieues de plaine, défendue par l’indigène, qui n’en permettait pas l’accès. Dans ce grand espace, la surface du sol sablonneux était sans consistance, le moindre vent soulevait des nuées de cristaux siliceux; de loin en loin, des touffes d’berbcs, hautes et coupantes, maintenaient autour de leurs racines, à l’ombre de leurs tiges, un peu de ce sable que leurs débris fertilisaient. Cet humus superficiel, à peine perceptible, suffit à préparer l’avenir des graminées, apportées parmi la provision de fourrages des chevaux de l’expédition.
La civilisation ne marche pas dans la plaine comme dans la forêt : l’homme ne peut la lui imposer comme il l’impose à celle-ci par cette destruction que l’on nomme défrichement. Jouet d’une illusion, victime de ce mirage qui fuit tous les jours devant lui, il croit qu’elle est toute à lui, il est tout à elle. Ce qu’il ne peut pas faire, une semonce inconsciente, venue on ne sait d’où, le réalise. La graminée, qui s’est semée d’elle-inème, retient, dans ses racines chevelues, le sable superficiel qui se fixe et devient humus ; le couvert est mis par la nature pour le premier troupeau, et, sous le pas de celui-ci, l’œuvre commencée se consolide, l’humus se solidifie, le sol se forme, la fertilité latente apparaît.
L’homme, qui n’est pour rien dans ce travail, en a tous les profits. La race nouvelle, qui s’élabore, acquiert, au milieu de cette vie facile, ses caractères constitutifs, son esprit général,