‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 21 sur 152 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

ses mœurs; race contemplative, peu pressée de réaliser aujourd’hui ce qu’elle pourra faire demain, peu soucieuse de l’avenir des générations prochaines. Le champ et le troupeau ne sont-ils pas là pour préparer et garantir le lendemain? La vie, assurée sans effort, donne l’habitude de vivre sans en faire aucun ; mais ces loisirs, cette longue hérédité de bienêtre sans labeur donne aussi à cette race, dont le membre le plus pauvre ne s’est courbé jamais vers le sol et ne daigne même pas marcher à pied, tous les dehors d’une race noble, les traits calmes, le regard franc, les membres grêles, les extrémités fines. La rudesse du milieu, où la vie est triste et quelque peu sauvage, le trempe vigoureusement, en même temps qu’elle lui inspire le goût immodéré de la liberté, de l’isolement, de l’individualisme.

L’histoire du peuple qui forme aujourd’hui la République Argentine est là pour démontrer que la vie de la plaine a inspiré à ses habitants toutes leurs qualités de hardiesse, de résistance à la fatigue, nécessaires pour arriver à la posséder, à la dompter, leurs facultés de pénétration, qui en font des observateurs si judicieux, habitués qu’ils sont à se guider seuls, à se défendre seuls, à reconnaître au loin le danger le moins perceptible, à scruter à fond la pensée de celui qu’ils approchent et que de loin ils prennent le temps de deviner.

Le type créé par la plaine, qui est né d’elle, est connu et jouit d’une célébrité romanesque en Europe, il a défrayé les récits des conteurs et des observateurs superficiels : c’est le gaucho

L’origine de son nom, qui date à peine de deux siècles, est obscure. Elle est possible cependant à recomposer. A l’époque

des premiers établissements en Amérique, l’Espagne était, depuis peu, victorieuse des Maures: beaucoup de ces vaincus émigrèrent. Ils trouvèrent dans la pampa un milieu où reprendre les traditions de vie pastorale de leurs ancêtres; les premiers ils s’écartèrent des fossés de la ville pour prendre soin des premiers troupeaux. Cela est si vrai que ce sont des mots arabes qui désignent dans la campagne plusieurs des usages ou des outils qui s’y emploient, le puits y est dénommé : jaguel , du nom arabe, et non pozo, du nom espagnol; c’est à la mode arabe que les pasteurs puisent l’eau. C’est aussi un nom arabe défiguré que celui de gaucho.

lise prononce ga-ou-tc/to, et la parenté est facile à retrouver avec le mot chaouch, qui se prononce tcha-ouch, et qui, en arabe, signifie conducteur de troupeaux1. En Andalousie encore, à Séville, à Valence même, le conducteur de troupeaux se nomme ebaouebo; ce nom est donné aussi à celui qui amène les taureaux du pâturage à la plaza. Il est facile de comprendi'e comment il est devenu en Amérique celui du pasteur des plaines; il est facile d’entendre aussi comment, à être prononcé par les Indiens, la première syllabe est devenue gutturale. L’origine de ce groupe social, dont le rôle est si considérable dans l’histoire de la civilisation de la pampa, est moins obscure, en somme, qu’il ne semble, et l’étymologie de son nom nous la révèle en nous indiquant son caractère originel.

Le gaucho n’est pas, en effet, une race, comme on le croit généralement de loin, c’est une classe sociale. C’est le propre d’une classe sociale de se former, peu à peu, d’une façon insensible, surtout dans un milieu nouveau, sans que personne songe à noter les faits obscurs au milieu desquels elle se développe. Le gaucho n’a eu d’histoire qu’après l’avoir lui-

1. Cette étymolopde nous est tout à fait personnelle, mais aucune autre n’a été proposée qui présente autant de vraisemblance.

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