‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 22 sur 152 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

même faite, sans l’écrire; son nom de conducteur de troupeaux n’a été celui d’une classe que le jour où cette classe a eu démontré, par des faits nombreux, répartis sur un assez long espace de temps, son existence et sa vitalité.

Son utilité sociale a pu longtemps être ignorée; elle a été, dès le premier jour incontestable. Si elle a échappé longtemps à l’investigation, c’est que ceux qui menaient la vie de pasteurs affectaient les caractères d’une race nouvelle, sorte de greffe de la race conquérante sur le tronc de la race indigène, et constituaient entre les deux une transition.

Au début de la colonie, l’égalité était une tendance plutôt qu'un fait. Il y avait entre les chefs et les soldats une hiérarchie; la distribution des terres ne se faisait pas entre eux d’une façon égale, la répartition des Indiens destinés à les cultiver était calculée suivant le rang et l’importance des uns et des autres. Si plus tard la vie en commun, le peu de valeur des terres et des produits devaient faire de l’égalité des conditions la loi commune, la nécessité de vivre et de produire, les goûts variés devaient attirer quelques colons hors des villes pendant que d’autres s’y casernaient.

Dans la campagne, où ils s’établissaient, a toujours existé une zone contestée entre l'Indien refoulé et le colon conquérant : cette zone a été reculée à chaque génération, le rayon s’en est agrandi ; mais elle a été toujours le terrain, le milieu demi-barbare, où est né, où s’est formé, où s’est développé et multiplié le gaucho, y prenant des habitudes de vivre qui lui sont spéciales, y puisant un caractère ethnique nouveau accentué par des unions hybrides.

Dans cette zone intermédiaire, en effet, les premiers Espagnols ou les premiers Maures qui se sont établis ont rencontré ou recueilli des Indiens disposés à la soumission; c’est avec eux qu’ils ont vécu, avec leurs femmes qu’ils se sont

Une rue de Montevideo. (Voir page 6.)

alliés, créant ainsi, dans un milieu de transition, une race de transition, une classe sociale de transition.

Cet homme des champs, ce solitaire de la pampa, s'est formé à égale distance de la civilisation et de la barbarie, vivant hors de la cité, mais aussi hors de la tribu, ne connaissant ni l’une ni l’autre de ces organisations sociales, individualiste à l’excès, habitué dès le premier jour, et, depuis trois siècles, tà l’isolement et à l’oisiveté lucrative, ne comptant que sur lui-même et sur son habileté dans la chasse des animaux, au milieu des pâturages, pour se procurer des moyens d’existence. Il n’a jamais connu ni la valeur ni l’emploi de l’argent, et, s’il lui en tombe, il ne laissera pas le soleil se coucher sans avoir tout gaspillé au vent de sa fantaisie; tout lui est bon, pourvu que pas un sou ne lui reste, il invite tout le monde, et gorge le premier venu, c’est le blesser que de lui refuser : après un. jour d’abondance, une semaine de disette, peu lui importe.

Il ne connaît pas la loi civile ; pendant des siècles, elle ne lui a pas manifesté sa présence, il naît et meurt sans qu’aucun registre le constate : la plaine est à lui, il est habitué à voir de telles immensités sans emploi qu’il ne lui donne en général aucune valeur. L’étranger l’étonne par ses facultés d’appropriation de la terre, mais il ne croit pas à sa supériorité, dédaigne ce gringo qui ne sait pas monter à cheval, et s'en éloigne, pour avancer dans le désert, comme il le fait, depuis trois siècles, devant la culture et la division de la propriété.

S’il est différent de l’habitant des autres plaines, par son ignorance de la vie de la tribu et même de la vie de famille, il ne s’en distingue pas moins par son détachement de la religion et son peu de disposition au fanatisme. Personne ne lui a inculqué de principes religieux. 11 est catholique,

papiste, suivant son expression, mais il entend par là le respect d’un Dieu que son imagination seule lui désigne, son respect de la croix, des églises et, en général, des signes du catholicisme. Dans le danger, il fait une croix de son pouce et d’un doigt de la main, la baise, et s’en remet de son sort à cette courte prière.

De tout temps on l’eût étonné si on lui eût dit qu’il était Espagnol ou descendant d’Espagnol, et la vérité est, qu’entre lui et eux, la différence était grande. On l’eût injurié si on lui eût dit qu’il était descendant d’Indien : l’Indien n’est pas chrétien, et lui est chrétien et fils de chrétien, ce qui pour lui signifie civilisé. Et, de fait, il est civilisé dans un milieu barbare, et en cela encore il rappelle son origine arabe.

Ce ne sont pas les qualités instinctives de l’homme primitif qui dominent en lui, ce sont les qualités héréditaires des nobles races dont il descend. Il est, au physique, élégant et agile, souple et nerveux; la continuelle gymnastique du cheval lui a donné une dextérité admirable; ses attaches fines dénoncent une longue oisiveté.

Il a ses poètes. Empreint lui-même d’une certaine poésie, nonchalant, contemplatif, vivant dans une nature vierge, fils d’hommes civilisés, il a su saisir sur le vif le côté poétique de sa vie spéciale, et traduire la poésie des plaines et de son genre de vie.

Il parle volontiers en vers, fait lui-même des ballades. Parmi les gauchos, le payador, sorte de trouvère, est fréquent ; c’est à proprement parler un improvisateur en vers ; le verbe payar , entré dans la langue du gaucho, signifie converser par demandes et réponses en vers. Dans leurs fêtes, ce jeu a un grand succès et beaucoup y brillent.

Pour en bien comprendre la finesse, il faut connaître à fond leur langage particulier, l’origine de leurs métaphores,

prises dans les tableaux et les événements qui les entourent. 11 faut une certaine habitude pour saisir au passage les demi-mots et les demi-figures; il est surtout impossible de les traduire. Beaucoup de ces ballades no sont pas écrites; pour en faire une récolte curieuse, il faudrait traverser la pampa dans tous les sens, un crayon à la main : on en trouverait de fort originales. On assisterait même à leur éclosion. Le soir, autour d’une bouteille de genièvre, pendant qu’un des assistants louche l’éternelle guitare, le payador, sur un ton monotone, débite quelques vers où se reflète l’heure actuelle, et, peu à peu s’échauffant, se hausse à des accents vraiment poétiques, où l’idée et la peinture à traits accentués a plus de valeur que l’harmonie, généralement un peu monotone et languissante.

Le payador s’élève quelquefois jusqu’à la poésie écrite ; mais ce n’est plus alors. un gaucho , c’est un payador lettré, habitant de la plaine par occasion, saisi de sa poésie, se passionnant pour la vie de cette classe sociale qu’il a pénétrée par un long contact, rendant alors l’esprit, la pensée, le geste, le langage de son modèle. Citons les plus connus et les plus considérables : Ascasubi, Stanislas del Campo, José Hernandez.

Le gaucho a eu ses historiens1 le jour où il a eu son histoire, le jour où il s’est choisi des chefs. Vivant seul, ne reconnaissant pas le lien de la tribu, il s’est attaché exclusivement à un chef, le caudillo, se divisant sous ses ordres par régions,

I. Citons, au premier rang, le Dr Sarmiento et son ouvrage universellement connu, Facundo Quiroga; le général Mitre, dans sa remarquable histoire de l’indépendance argentine, modestement intitulée Historia del general Belgrano ; le Dr Vicente F. Lopez, dans le monument qu’il élève à l’histoire de cette période des annales de son pays, où l’on retrouve le style dramatique et pittoresque de Macaulay. Nous nous sommes permis d’ajouter à nos observations personnelles quelques traits empruntés à chacun de ces illustres écrivains.

reconnaissant une sorte de cohésion géographique, cantonale, si l’on peut comparer ce système de division territoriale limitée, à des étendues immenses de territoire et à des gens isolés sur un champ si vaste. Il n’admettait d’être enrégimenté que par sa volonté et sous un chef de son choix, sinon la désertion était pour lui le plus saint des devoirs. Si, par chance, il acceptait son sort, ses instincts de fauve, sa sobriété, sa résistance à la fatigue, sa connaissance du moindre brin d’herbe en faisaient, pour la guerre de plaine, un soldat incomparable.

Avant les guerres de l’Indépendance, il n’avait que deux théâtres où exercer ses qualités d’homme de guerre : la contrebande et les campagnes contre l'Indien. Dans celles-ci, il mettait en œuvre, avec tous ses instincts, toutes les ruses que le sauvage lui avait apprises. Contre ce primitif, il luttait luimême en primitif. 11 savait, comme lui, distinguer au mouvement des herbes, à celui des fauves dans la plaine, la présence d’un ennemi, comme lui se dissimuler à cheval, ramper, donner à un escadron de cavaliers l’apparence au loin d’une troupe de chevaux libres, paraître et se dérober; il avait pris à l'Indien ses armes, 1 q lasso et les bolas, et- les maniait mieux que lui : il lui avait fourni le cheval et avait appris à s’en servir comme lui.

Au siècle dernier, la contrebande était une véritable entreprise de guerre, montée plutôt par haine contre l’Espagne que dans l'espoir d’un gain exceptionnel. En pays espagnol, c’étaient les Portugais qui la fomentaient, ils en avaient tous les profits, le gaucho qui les servait en avait tous les périls. C’était, au reste, un métier honoré. On disait avec respect : « Un haut et puissant contrebandier ». Il fallait, pour ces expéditions, des hommes décidés à tout, connaissant parfaitement le désert. L’ennemi était le prévôt de la hermandad , sorte de maréchaussée. Il fallait à tout prix lui échapper, le

dépister, et, pour cela, répandre la terreur, fermer la bouche aux délations par des châtiments sévères, parmi lesquels le meurtre ou l’incendie où périssait la famille du délateur. Aussi l’habitant paisible de la campagne qui n’avait pas ces mœurs, qui n’était gaucho que de nom, voyait-il d’un œil aussi méfiant le gaucho en expédition que le prévôt de la maréchaussée. Il était pour l’un un complice forcé et pour l’autre un criminel présumé.

C’est dans la première moitié de notre siècle que le gaucho est devenu un personnage. Son champ d’action s’est élargi, il n’a plus pour théâtre seulement la plaine, mais la politique.

Plus que jamais il s’est groupé autour des caudillos, et, en donnant à ceux-ci un grand rôle dans la direction des affaires, a mis plus d’une fois en péril la liberté et la civilisation. L’époque de son apogée fut, en 1815, avec Artigas, à Montevideo, cet ancien contrebandier insaisissable, qui crut à la force de résistance de la royauté et prit d’abord parti pour elle contre l’Indépendance, et, en 1830, avec Posas, qui se faisant gloire d’être un gaucho, s’appuya sur les gauchos contre l’aristocratie du pays, et réussit à les grandir, aux dépens de celle-ci, pendant les vingt ans de sa dictature.

L’aristocratie, ou tout au moins la classe élevée du pays, riche et instruite, a eu son heure de r evanche, a repris son poste à la direction des affaires et assuré le triomphe d’une constitution républicaine et démocratique. Le gaucho est rentré dans son ranc/io, il a repris sa guitare et sa vie de pasteur. Les différences entre lui et le campagnard paisible se sont fondues ; les plus indomptables sont allés grossir les rangs des Indiens insoumis et ont été détruits avec eux.

D’autres, sans s’astreindre à toutes les lois sociales et sans s’y soustraire violemment, se sont rapprochés de la vie pai-

sible, en restant nomades. Ils marchent à l’avant-garde, possèdent un troupeau, ou surveillent celui qu’on leur a confié, ne payent ni loyer, ni impôt; ils occupent et ne possèdent pas la terre. Si un jour un propriétaire se présente, ils ne lui demandent ni titre, ni justification; c’est pour eux un homme de la ville, connaissant les lois, qu’ils ignorent, et les hommes de loi, dont ils ont grand’peur; ce jour-là, ils émigrent, reprennent leur marche en avant, occupant tour à tour les meilleurs sites et ne songeant jamais à réclamer le bénéfice de lois, faites pour eux, favorables à l’occupant, qui leur auraient dix fois permis d’acquérir, avec peu de chose, un morceau de ces terres publiques qui prennent à chaque génération une plus grande valeur.

Ce profit est pour les descendants de ceux dont leurs pères étaient les égaux. Pour eux, cette aristocratie, qu’ils distinguent mal et connaissent peu, en qui ils sont bien près de voir des maîtres, se divise en deux classes : les docteurs et les étrangers. Tout homme des villes est, pour eux, un docteur, appellation générique des hommes de loi et des hommes qui savent, ou un étranger, toujours commerçant : les Espagnols étaient commerçants et étrangers; ils ont pris, à l’époque coloniale, l’habitude de ne pas distinguer et conservé une égale horreur pour l’homme qui n’est pas de leur pays et pour celui qui vend, et — injure suprême ! — leur refuse souvent le crédit, dont leur raison se passe, mais que leur ivresse réclame.

Dans la société des villes, l’esprit démocratique a dominé dès longtemps. On vit, on respire au milieu de cet air ambiant. Ce n’est pas à dire que la hiérarchie n’y existe pas, que ce soit là une société ouverte où entre qui veut, pour occuper la place de son choix.

Il n’en a jamais été ainsi. Par cela même que la colonie présente, à l’origine, l’image exacte d’un navire en mer, où personne ne possède rien en propre, où tout le monde vit en commun sur les provisions communes, quelqu'un préside à leur répartition. Il y a un chef, des officiers et des hommes dont les services contribuent à l’œuvre commune. La première répartition des terres se fait en respectant cette hiérarchie : première inégalité, sans grande portée en raison du peu de valeur de ces dons de joyeuse arrivée, la terre avant deux siècles n’aura pas de valeur. Plus tard, l’introduction et l’accroissement excessif des troupeaux, qui se reproduisent sans travail, rétablira l’égalité des conditions entre les colons. Mais la création de fonctions élevées et rétribuées, l’arrivée continue de commerçants d’Espagne rétabliront des divisions de classes et imprimeront à la colonie l'idée de hiérarchie.

L Indépendance, les troubles de cette époque de révolution qui dure un demi-siècle, l’inquiétude, la pauvreté, qui en résultent, passent le niveau sur cette société naissante; elle reprend ses assises égalitaires, ses habitudes démocratiques, mais elle n’en conserve pas moins sa hiérarchie, ses subdivisions sociales, tout en les limitant.

Ces inégalités, ce n’est ni l’argent ni la naissance qui les déterminent; mais cependant la naissance et l’argent servent à les établir. Les grandes fortunes, dès longtemps formées par la possession ancienne de la terre, donnent à ceux qui les détiennent les moyens de se distinguer et de jouer au grand seigneur, et, comme la fortune n’a pas ici d’autre source que la possession de la terre longtemps conservée, la classe aristocratique de riches propriétaires se compose de gens qui sont nés, si ce mot ne jure pas dans une démocratie.

Lire né, dans le sens local et démocr 1 tique, c’est être d’une origine connue, avoir des antécédents, n’être pas le premier venu. A cela se réduisent les distinctions sociales.

Ce n’est pas à dire que les hommes ne recherchent pas une société de leur choix et par conséquent ne se groupent pas au gré de leurs occupations journalières ; la nature de cellesci produit des groupes sociaux, mais ces groupes sont juxtaposés sans être hiérarchiques.

Le fonctionnaire du rang le plus élevé attendrait vainement l’hommage qu’il se croit dû, en raison de sa fonction, de la part de ses concitoyens, qui sont tous ses égaux. L’homme riche n’est pas habitué à plus de considération spéciale.

Les usages sont plus ou moins raffinés, suivant les milieux où l’on se trouve, et l’on peut rechercher ces milieux ; mais la première condition pour y pénétrer est de ne pas y être pour tous un inconnu. Il y faut conquérir ce rang que l’on convoite si l’on est un nouveau venu, un étranger, ou un fils de ses œuvres. Seuls, ceux qui ont une origine ancienne dans le pays, ou sont alliés à une famille anciennement connue, y sont reçus sans conteste, quel que soit l’état de leur fortune, quelle que soit même leur condition sociale, diminuée par des revers, ou restée de tous temps modeste.

C’est un meilleur titre pour ouvrir les portes de cette sorte d’ai’istocratie démocratique des villes, d’être anciennement connu et pauvre que d’avoir conquis subitement une grande fortune sans avoir d’antécédents connus.

C’est que, dans cette société, qui s’est formée lentement à travers les âges, dans l’isolement, les relations sociales comportent une intimité plus grande qu’ailleurs, familière et aussi familiale, et qu’ouvrir les portes d’un groupe, c’est lui ouvrir celle des familles qui le composent et en forment une sorte de grande communauté.

Ce tte porte, un étranger ne la franchit jamais complètement. Riche ou d’éducation raffinée, il est admis facilement; familièrement, jamais. Il n’andve jamais à être tout à fait de la famille, même de celle où il est entré par un mariage. Ses

fils, il s’en apercevra vite, seront traités autrement que lui. Ils sont créoles.

C’est là le grand mot, que rend mal, au reste, le mot créole, tel que nous le comprenons. En français, être créole, c’est être né, dans les colonies, de parents européens. Griollo , en espagnol, d’où le mot créole dérive, a un autre sens plus précis. Être criollo , c’est, à proprement, être du cru.

Comment s’étonner que ces différences sociales existent, puisque c’est cette différence d’origine qui a déchaîné toutes les haines, créé toutes les divisions du temps de la colonie, qui a déterminé l’explosion de la révolution, aussi bien ici qu’aux Etats-Unis, entre les Espagnols et les fils d’Espagnols, les criollos?

Cette distinction a plus de portée que celle même de la couleur. Personne, ici, n’attache d’importance aux teints bistrés, aux cheveux plats ou crépus, le blond ne fait pas prime, le noir ne fait pas horreur. Si l’on ne rencontre de nègres dans la société que par exception, cela ne tient à aucune exclusion dont la loi ou les mœurs les aient frappés : ils ne se sont pas élevés encore dans l’échelle sociale, mais rien ne les empêche de le faire; ils n’ont encore atteint qu'au grade d’huissiers dans les ministères, mais rien ne s’oppose, l’éducation aidant, à ce qu’ils remplacent un jour les ministres. Les mulâtres ont déjà fait un beau chemin, nous ne dirons pas lequel; à quoi bon rappeler qu’ils le sont à ceux qui l’ont oublié, ou qui l’ont fait oublier.

La grande variété de nuances et de carnations, les unions désordonnées entre les Maures, les Espagnols et les Indiens, les nègres et les blancs, les métis de ces deux origines avec les blancs, les nègres et d’autres métis, ont créé une telle

gamme de couleurs, que l'ethnographie doit renoncer à les classer. Mais on peut retenir un fait constaté et facilement contrôlable : les produits de ces mélanges manquent de qualités ethniques, leur sang manque de vigueur autant que de fixité ; les métis parviennent difficilement à s’élever audessus de leur condition ; toutes les aspirations leur sont permises, la force leur manque pour les réaliser et ils se perpétuent dans les conditions les plus humbles.

L’Indien, qui est le substratum de ces dégénérescences sociales, a été le premier à disparaître, absorbé et surtout détruit. Il y a de ce phénomène des raisons multiples. Les sévices contre les indigènes ont été, croyons-nous, la cause de destruction la moins active. Il y en a d’autres, et, parmi elles, l’imporlation par l’étranger des germes morbides de maladies contagieuses. Latents chez l’Européen, parce que sa constitution plus robuste a pris, dès longtemps, l’habitude d’y résister, et que l'hérédité a produit une sorte de préservation protectrice qui en atténue les effets, ces germes importés sont le plus souvent mortels pour l’indigène.

C’est ainsi que le mal, dont Voltaire accuse l’Amérique d’avoir empoisonné l’Europe, eh y faisant d’humbles et aussi d’illustres victimes, comme François Ier, était simplement une maladie européenne ancienne, presque éteinte ; régénérée par une culture antihygiénique dans le sang des indigènes en contact avec les Européens, elle fut réimportée par eux.

Beaucoup d’autres maladies graves ont subi dans les pays neufs la même recrudescence : la petite vérole, si répandue en Europe au xvne siècle et au xvmc siècle, est devenue, par la culture de son germe morbide dans le sang des indigènes américains et des néo-américains, une petite vérole noire, affectant des formes nouvelles rapidement mortelles et dont la vaccine n enerve pas le germe.

Quelles que soient les causes qui l’aient activée, la destruction de la race indienne par le conquérant ou par son simple

contact a été assez rapide pour que l’on puisse tenir peu de compte de ceux qui sont morts en combattant, le nombre en est relativement minime. L’aclion des indigènes dans la formation de la race ne saurait être considérée comme négligeable, mais elle est aujourd'hui terminée. Ce n’est plus dans la pampa, c’est en Europe que gisent les sources de sang nouveau qui inonde ce vaste territoire.

Dire quel est l’avenir est au-dessus de la prévision et de la science des ethnographes. D’origine, la race était espagnole, elle ne l’est déjà plus, tout en restant jusqu’ici latine. Les modifications que subit la langue espagnole qui s’y parle, la race les subit d'une façon aussi visible et aussi rapide.

On peut dire que, jusqu’au xixe siècle, l’Espagne seule a apporté, dans la constitution de la race, des éléments nouveaux. Elle interdisait l’entrée dans la colonie à tout étranger. La seule exception que l'histoire ait notée est celle faite par Charles-Quint, en 1 535, au profit de quelques Allemands, ses sujets d'outre-lîhin. Il autorisa une maison de banque de Francfort à fréter deux goélettes qui devaient se joindre à l’expédition de Mendoza et être destinées exclusivement à transporter des Allemands. C’est la seule fois, jusqu’au xixe siècle, que la race saxonne aura été admise à mêler son sang, dans cette partie du continent, à celui des descendants directs des Espagnols. Encore exigeait-on de ces premiers immigrants qu ils fussent catholiques et n’eussent pas été touchés de la contagion luthérienne.

Les premiers cheveux blonds que l’on ait pu observer sont venus de là. Il en est venu d’autres des Asturies, cette province d’Espagne étant la seule qui ait échappé à la domination mauresque. Défendue par Pélagc Ier, elle ne souffrit jamais le contact des envahisseurs ; le patriotisme, dont elle donna

l’exemple, conserva ses qualités et sa pureté de race. Les familles de cette origine les ont perpétuées, et quelques-unes ont conservé le blond doré de leurs cheveux qui a le privilège d’être partout un signe de race.

D’Espagne vinrent aussi, à l’époque coloniale et dès le début de la conquête, des Maures et des Juifs. L’émigration de longtemps s’est recrutée parmi les déshérités du pays qui la fournit ; parmi ceux-là, les Maures et descendants de Maures et les Juifs étaient ceux qui avaient le plus de raison de s’éloigner. Les premiers sont les ancêtres des gauchos, qui ont conservé leur type et leur profil, en même temps que leur manière de vivre; quant aux Juifs, ils se sont mêlés à la population chré- . tienne, qui les a absorbés. Pour bien des raisons, il leur a fallu accepter le baptême : c était pour eux, comme pour tous les colons, la seule manière de posséder un état civil, une filiation régulière, de constater les liens de famille, de prendre rang dans la société, où le préjugé religieux était d’autant plus puissant que la distinction entre les sauvages et les conquérants s’exprimait par ces deux noms : chrétien et Indien. Leur présence ancienne se dénonce par les prénoms bibliques, que, dans les familles juives, on a, avec intention d’abord, inconsciemment ensuite, transmis aux descendants et qui sont encore si nombreux dans les villes argentines : les Isaac, Siméon, Ezéquiel, Samuel, Eli.a, Aaron, etc.

Ar V-

Depuis un demi-siècle, tous les peuples contribuent sinon également, au moins tous activement, à la constitution de la race. Tous les ans un sang nouveau afflue de tous les points du globe, d’Italie et de France surtout, de Belgique, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Espagne, de Russie même et de Grèce. L’accroissement, autrefois très lent des villes, est aujourd’hui rapide.

Cil A P. II. — CARACTÊIÎES ETHNIQUES

En 1744, un recensement donnait, à la ville de Buenos- Aires, vieille de deux siècles, 11,220 habitants et 6,924 à la campagne.

En 1776, un recensement augmenté d’une classification donne les chiffres suivants :

En vifle.

A la campagne.

Espagnol ....

Indiens

Métis .

Mulâtres

Nègres.

Le recensement, en 1801, donne, pour la Province et la ville de Buenos-Aires 72,000 habitants; en 1822, 137,492; en 1836, 170,000 ; en 1854, 248,000 ; en 1869, 495,000.

En 1889, la ville seule contient plus de cinq cent mille et la campagne de Buenos-Aires plus de huit cent mille habitants, ce qui constitue le tiers de la population totale de la République. C’est dans ce milieu, en rapport continuel avec l’Europe et recevant chaque jour ses arrivages, que l’influence des races étrangères a toujours été et sera toujours le plus active.

Les statistiques de l'immigration sont les seuls documents qui nous permettent d’en supputer et d’en préjuger les effets .

Les statistiques officielles donnent, depuis 1857 jusqu’au 1er janvier 1889, un chiffre total d’immigrants s’élevant à 1.624.797. Î1 ne faudrait pas pour trouver la loi de cette immigration en diviser le total par le nombre d’années; en effet, minime au début, elle a toujours suivi une marche progressive, et c’est seulement en 1882 qu’elle a dépassé le chiffre de cent mille en un an, et elle ne dépassera qu’en 1889 celui de deux cent mille pour l’année.

Ce qu'il est intéressant de noter c’est le mode de répartition

de celte avalanche d'Européens dans ce pays neuf : elle se divise ainsi par nationalités :

Italiens 646.086

Espagnols 144.654

Français 91.719

Anglais. . 22.952

Suisses. . 18.072

Autrichiens 16.768

Allemands 15.271

Belges. ................. 7.645

Divers 26.985

Ce sont là les chiffres officiels recueillis par les commissariats d’immigration, il faudrait ajouter à ce nombre celai des passagers qui ne sont pas qualifiés immigrants, recrues d’un ordre social et intellectuel plus élevé dont l’importance dans la constitution de la nation n’est pas moins grande que celle des simples travailleurs. Ce chiffre, si on le connaissait, augmenterait considérablement celui des Français, peu celui des Italiens. Ajoutez que parmi ces derniers un grand nombre retourne au pays natal dès qu’il a acquis une modeste aisance et qu’au contraire le Français reste et fait souche de descendants créoles à jamais fixés dans le pays.

Enfinnotons ce dernier détail : l’immigration italienne, dont le nombre effraye actuellement les hommes d’Etat argentins, assez pour qu’ils travaillent à l’enrayer ne semble pas devoir diminuer, mais une augmentation considérable peut déjà être notée dans l’arrivée des colons français. Jusqu’en 1886, notre immigration à la Plala n’a pas dépassé S. 000 par an, elle est restée constante entre 2.000 et S. 000, en 1887, elle a dépassé 10.000, enfin en 1888 elle dépasse 20.000, on peut prévoir qu’en 1889 elle dépassera 30.000. C’est là un véritable événement, espérons que, grâce à cette pi’ogression rapide d’arrivages, nous reprendrons notre place et notre influence sociale et économique relativement diminuées à la Plata.

L’avenir de la race est donc livré à l’inconnu, et sera ce que la feront les hasards de cette invasion pacifique d’une immigration s’accumulant sans mesure sur les assises étroit es que lui fournit la population très peu nombreuse du pays.

Le sol sous son influence laborieuse se modifie déjà, la culture s’épand, le troupeau recule, le domaine de chaque pasteur s’amoindrit, la liberté de celui-ci et de celui-là est enfermée dans des limites plus étroites, les propriétés se ferment, les routes se tracent, les liens sociaux se resserrent, l'influence de la loi se fait mieux sentir, les villages se multiplient et se rapprochent , le municipe se crée et naissent les devoirs sociaux qu’il impose; au loin, très loin, le milieu est encore sauvage, l’habitant ne l’est plus nulle part, pas plus que le troupeau compté, marqué, surveillé. La pampa manque encore d’habitants, mais elle n’en exige pas, elle produit spontanément plus de richesses que des millions d’hommes n’en pourraient consommer et sans qu’il soit nécessaire à des milliers d’hommes de travailler pour les produire.

Aussi conservera-t-elle longtemps le privilège de contenir une race douce, que le poids du travail n’écrasera pas, qui aura toujours devant elle des espaces relativement grands que le troupeau conquerra pour elle, réalisant ce programme d’une société libre de vivre tout entière dans la liberté en rejetant, comme les sociétés antiques, tout le poids du travail et de la production sur cet esclave, le troupeau, qui l'enrichit, en remplissant une fonction naturelle.

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