‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 23 sur 152 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES RACES DISPARUES

Solution du problème des races indigènes dans les diverses régions de l'Amérique. — Les grandes nations indigènes de l’Amérique du Sud à l’époque de la découverte : Quichuas, Araucans et Guaranis. — Tribus pampéeunes de la race araucane. — Trois siècles de luttes. — Trois années de destruction. — Motifs et caractères de la première invasion en 1740. — Pampa défendue de 1740 à 1876. — Pampa conquise, 1877-1880. — Action de l’Indien sur la pampa. — Les routes indiennes. — Valeur et colonisation de la pampa depuis l’occupation eu 1880. — Importance de cette conquête sur l'avenir de la République.

Il n’est pas de penseur, ni de simple touriste qui, en mettant le pied sur le sol américain, ne se soit posé des questions sur l’avenir des trois races : indigène, européenne et africaine, qui s’y heurtent dans toutes les régions, et n’ait essayé d’v répondre. Par contre, aucun des hommes d’Etat, qui dirigent les destinées de chacun des nombreux pays de ce continent, n’a pu songer à regarder, en face, ce grave problème tous les jours plus insoluble.

La République Argentine, si elle n’a pas le mérite de l’avoir résolu au point de vue ethnique ou simplement philosophique, a eu du moins l’énergie de le supprimer, et jouit paisiblement, depuis tantôt huit ans, des avantages matériels que cette suppression lui procure.

Tout le monde connaît les différents systèmes, adoptés dans les diverses contrées de l’Amérique par les Européens, visà-vis des indigènes, que nous devons nous résoudre à appeler Indiens, pour nous conformer à une tradition qui n’a rien de scientifique.

Aux Etats-Unis, les conquérants ont opté pour le refoulement, à main armée, quand c’était nécessaire, ou à coups de

Les émigrants à bord. (Voir page 93.)

CHAP. 111. - LES RAGES DISPARUES

dollars, quand ils pouvaient obtenir, contre quelques verroteries, des cotonnades et de l’alcool, l’émigration des Indiens vers l’extrême Ouest. C’était là une tactique violente sous des dehors humanitaires ; elle a eu, dans la pratique, l'inconvénient grave de ne pas résoudre la question, de réduire le territoire indien, mais de le conserver. Il occupe, aujourd’hui encore, soixante mille kilomètres carrés, et l’on dit que cinq cent mille Indiens l’habitent. Restés chasseurs, comme ils l’étaient au temps de la conquête, ils n’ont pas fait un pas vers la civilisation; ils sont patriotes et indépendants à l’excès, et les Yankees seraient mal venus à leur faire un crime de ces sentiments qui caractérisent leur grande nation ; pourraient-ils davantage leur reprocher leur goût immodéré pour l’alcool et les lyncher pour si peu?

Dans tous les pays hispano-américains la tactique a été différente : la conquête a entraîné la fusion des sangs et des races, le métissage a mis un peu de civilisation dans la paillote de l’Indien, un peu de barbarie dans le rancho de l’Espagnol; des races nouvelles se sont créées partout, ayant, suivant les latitudes, des caractères spéciliques, qui lui deviennent propres par la continuation des unions, dans le même milieu, entre des individus de même origine.

Dans les contrées tropicales, qui s’étendent du sud du Mississipi au nord du bassin de la Plata, sous la zone torride, la question de l’Indien peut être considérée comme résolue par l’absorption de l’Européen, qui ne résiste pas au climat: la race nouvelle est essentiellement hybride, le sang des premiers habitants domine dans celui des peuples néo-américains de ces parages.

Dans les limites de la République Argentine et dans celles du Chili, c’est-à-dire sur les deux versants des Andes, dans la partie du continent qui n'est pas tropicale, le problème s’est posé, depuis la conquête jusqu’à nos jours, dans des

termes différents et avec les mêmes difficultés qu’aux Étals- Unis.

En examinant ce qui s’est passé dans l’un et l’autre pays, la marche qui s’est imposée aux gouvernants, d’origine distincte, on doit reconnaître que, dans l’un pas plus que dans l’autre, il n’y avait de plan préconçu. L’un et l’autre ont tendu toujours vers la destruction de l’ennemi que la conquête leur avait fait, et que leurs progrès rendaient à chaque période plus redoutable; tous deux ont marché vers ce buL inévitable.

La loi à laquelle obéissaient les conquérants espagnols leur en indiquait, cependant, un plus élevé. Celle des Indes, qui avait tout prévu, prohibait tous mauvais traitements contre les Indiens, défendait de les réduire en esclavage, ordonnant de leur apprendre les principes delà religion chrétienne. Les rois d’Espagne avaient de ce pauvre peuple primitif tant de souci, que chaque chef d’expédition, chaque fonctionnaire nommé, recevait, à son départ pour l’Amérique, des instructions spéciales à leur sujet, et qu’il devait, s’il les oubliait, attendre le châtiment sévère de ses cruautés. C’est ainsi que la mort du plus illustre des Indiens du nouveau monde, Atahualpa, valut à Pizarro, qui en était l’auteur, une condamnation à vingt ans de prison ; celle de Tupac- Amaru, exécuté sur la place de Cuzco, en 1579, par ordre de Francisco Toledo, attira sur celui-ci une disgrâce qui le frappa si rudement, qu’il mourut de honte et de douleur, au sortir de l’audience d’où il fut expulsé de la présence du roi.

Instructions, ordonnances, châtiments, tout fut impuissant à arrêter la destruction des Indiens, leur réduction en esclavage, l’écrasement des hommes et des femmes mêmes, enceintes, sous les plus rudes travaux, qui préparaient, par la mort des enfants, l’extinction de la race.

Si, quelque part, sur le continent américain, cette destruc-

GIIAP. III. — LES RAGES DISPARUES

tion n’avait pas de prétexte, c’était dans la pampa, dont l’immensité s’offrait au colon, assez vaste pour pouvoir porter et nourrir deux cent cinquante millions d’hommes, le jour où elle sera peuplée comme la France, c’est-à-dire cent fois plus qu’elle n’en contient, après trois siècles. Les primitifs, qui l’habitaient, auraient pu aider puissamment au peuplement de ces régions, et le faciliter par la multiplication des métis, recevant dans ce milieu quelques-unes des qualités de race des conquérants, tout en conservant la force de résistance acquise par leurs pères indigènes.

C’est ainsi que la conquête, procédant au début, a donné naissance à ce type nouveau de l’humanité, fils de la plaine: le gaucho.

On aurait pu croire que les qualités des deux races se seraient cristallisées dans ce type, que ce trait d’union sauverait la race indigène de la barbarie, et, par cela même, de la destruction. Il n’en a rien été. Cette transformation, cette conquête ethnique, par le métissage, a été interrompue, au milieu du xvm° siècle, en 1740, par la guerre, et la guerre s’est terminée en 1881, un siècle et demi après, par la destruction du plus faible. La civilisation a déblayé le terrain que défendaient, il y a vingt-cinq ans encore, les descendants des premiers occupants, mais sans avoir rien préparé pour les remplacer. Ces peuples nomades, aujourd’hui détruits, n'ont laissé, de leur passage sur cette terre, d’autres vestiges que ceux que le pied de leurs chevaux, toujours en mouvement, y avait empreints, formant de l’est à l’ouest, du sud au nord, des routes parfaites, toutes prêtes pour diriger la civilisation au milieu de l’inconnu de sa conquête, à la conduire, les yeux fermés, jusqu’à ses extrêmes confins. Ces routes, comme le terrain lui-même, resteront longtemps inutiles, au pouvoir des conquérants insuffisants en nombre et en ressources pour les peupler avant un siècle.

Les premiers d’entre eux qui les occuperont y sentiront,

plus vivement encore que tous les pionniers qui les ont précédés, avec quelle énergie la sauvagerie du milieu vous étreint dans ces plaines, et vous impose les mœurs et la livrée du sauvage.

L’indigène n’avait pas appris la culture, il ne s’était' pas fixé et n’a jamais pu se civiliser; de chasseur de fauves qu’il était, il est devenu chasseur d’animaux domestiques élevés en liberté ; c’était plus facile et plus profitable.

Le gaucho, qui le suit, race qui sort du sol pampéen, n’est pas resté pasteur, comme son prototype le chaouch, pasteur arabe; à mesure que le troupeau, trop libre, perd peu à peu quelques-unes de ses habitudes de domestication, le gaucho devient, lui aussi, chasseur de son propre troupeau; et, pour réussir plus sûrement dans ce nouveau métier, il se rapproche de l’Indien par l’imitation, emploie comme lui le cheval et le lasso. Pour cette besogne, un primitif eût suffi.

L’Européen n’a eu, en somme, qu’une supériorité bien marquée sur l’indigène, celle d’avoir amené, avec lui, les animaux domestiques, d’avoir acclimaté et laissé se développer le cheval, d’abord, et, cinquante ans après, le bœuf. C’est le seul titre qu’il puisse invoquer pour s’investir du droit de procéder à la destruction définitive de la race indigène.

Certes, il eût été plus intéressant, au point de vue de la science sociale, d’avoir à étudier l’expérience des lois européennes que celle des armes modernes sur les peuples primitifs. Cherchons, du moins, en présence des faits accomplis, à raviver les traces, prêter à disparaître, des races détruites, à relever ce que le sacrifice, qui en a été résolument poursuivi, a rapporté de profit à la race conquérante, à la nation future qui se constitue au même lieu.

CÏIAP. III. - LES RACES DISPARUES

L’épopée de la conquête de la pampa a eu bien des phases et des faces diverses. Elle peut se diviser en deux périodes. La première, qui va de 1580 jusqu’en 1740, est celle du refoulement constant, mais pacifique et lent, de l’Indien loin du littoral ; la seconde est celle de la guerre, des invasions à main armée. Elle commence à la première grande invasion et va jusqu’à l’heure de la destruction complète de l’indigène, achevée en 1881.

Prenons les événements à l’aurore du premier jour ; cherchons à découvrir, au milieu des ténèbres, des silences et des légendes de la conquête, les grandes lignes de la répartition des races indiennes dans la partie du continent sud-américain qui nous intéresse.

Ce continent, qui comprend tous les climats, était divisé entre des races d'origine, de mœurs, de langues, de civilisation, de sociabilité différentes.

Si nous nous en tenons, d’abord, à ce dernier caractère, qui, au point de vue de l’avenir des races primitives, a la première importance, nous trouvons, dans les régions tempérées, deux races d’une sociabilité complète, d’une civilisation avancée: la race quichua et la race guaranie. Dans les régions plus rudes de la plaine pampéenne et des Andes qui la dominent, une race aussi considérable par le nombre, par l’énergie de ses membres, par son développement intellectuel et la perfection de sa langue et de son langage, mais rebelle à la sociabilité, hostile à la civilisation européenne, avide d’indépendance: la race araucane. Son berceau est dans les vallées des Andes; son royaume s’étend, au moment de la conquête, à l’ouest jusqu’aux rives du Pacifique, jusqu’aux limites nord de la république actuelle du Chili; elle a, déjà, à celte époque,

poussé des rameaux dans la plaine pampéenne et la Patagonie.

Ces trois grandes races, qui possédaient, sans l’occuper, un territoire trois fois grand comme l’Europe, n’avaient entre elles aucune analogie d’origine ni de langue, aucune relation sociale ni commerciale; elles ignoraient leur existence simultanée sur le même continent et l’étendue même de ce continent ; chacune, travaillant dans l’isolement, avait eu à faire des efforts individuels pour parvenir au degré de civilisation relative, où la conquête européenne la surprenait.

Mais, par une singulière coïncidence, pendant le siècle qui a précédé la conquête, ces trois races ont poussé ensemble, à la même heure, leurs migrations vers un même point, qui semble être celui, indiqué par les lois secrètes de la nature, de leur concentration. C’est, précisément, le littoral de l’Atlantique, vers lequel s’avancent, à la même époque, eux aussi, à tâtons, conduits en aveugles par une destinée supérieure, les hommes des continents transocéaniques, qui traversent l’Océan, pour la première fois, au xve siècle.

Si nous voulons fixer, sur la carte, le point, où, sans l’arrivée des Espagnols, cette concentration des primitifs allait se faire, où ils étaient à la veille de se donner la main, nous le trouverons exactement au lieu où est, aujourd’hui, la ville de Buenos-Aires.

Essayons, en effet, d’embrasser à vol d’oiseau toute cette immense contrée. Nous sommes au milieu du xv° siècle. Sur aucune carte, l’Amérique n’a encore émergé du sein des eaux. Bans la nuit préhistorique, elle existe, cependant; elle vit et elle pense; elle continue son évolution géologique; elle n’aspire pas encore à devenir, pour les Européens, une entité géographique, moins encore un pays d’expériences civilisatrices. Elle n’est pas prête. Sur son sol vierge, aucun

CHAP. III. - LES RACES DISPARUES

signe encore de puberté. Le contact de l’homme fort est pour elle redoutable ; il faut à. son enfance, qui durera longtemps encore, la longue compagnie de peuples enfants. Ceux-ci y trouvent à vivre inconscients et insouciants, ingénus autant qu’ingénieux, dans ce milieu, où, soumis au même travail que la terre elle-même, ils continuent leur évolution ethnique et s’élèvent lentement, sans en avoir souci, vers l’idéal qui s’impose à toutes les races humaines.

Chacune a ses traits distincts, pour ainsi dire nationaux '.

Les Quichuas avaient-ils importé, sur la rive du Pacifique et dans les vallées des Andes, l’ancienne civilisation chinoise ou égyptienne? En avaient-ils oublié certaines conquêtes, au milieu des luttes pour l’existence soutenues dans le lointain obscur de leur première migration? Saisis parla sauvagerie du milieu, lui avaient-ils cédé pour la vaincre peu à peu? Qui le sait? Toujours est-il que, sous un climat amollissant, ils s’étaient montrés forts. Ils étaient nombreux, — plus de trois millions, — obéissaient à un grand monarque disposant d’armées permanentes, ayant autour de lui une sorte de cour orientale. Leur industrie était développée; ils construisaient des routes, des ponts de bois et de lianes, mettaient en communication, à travers les vallées et les montagnes, les régions diverses du royaume. Ils avaient domestiqué la vigogne, qu’ils utilisaient comme bête de somme et comme bête à laine. Au triple point de vue agricole, industriel et social, c’était un grand peuple.

Les Guaranis, qui ignoraient l’existence de leur voisin, étaient une grande nation: la Grande Nation , comme ils s’appelaient eux-mêmes; leur langue, répandue dans la majeure partie du continent, depuis les environs du lieu où est

I. Nous avons consacré une étude complète aux races indiennes de l’Amérique du Sud dans notre livre : Buenos-Aires , la Parnpa et. la Palatagonie, auquel nous renvoyons le lecteur.

aujourd’hui Buenos-Aires jusqu’à l’isthme Darien, a reçu des conquérants le nom de langue générale. C’était un peuple agriculteur; il cultivait le maïs, la mandiocca, dont la farine est si précieuse, la yerba-mate, le coton, lissait la ramie indigènë et vivait en paix, sur les rives des plus beaux fleuves du monde, sous le climat le plus doux.

Les Araucans étaient moins bien partagés. La noblesse était le trait dominant de leur race; tout la dénonçait : leur attitude, leurs traits, leur énergie, leur taille élégante, leur force musculaire, les productions de leur art oratoire; mais le milieu où ils vivaient les condamnait à la vie de chasseurs et leur inspirait le goût des combats en leur imposant les habitudes sauvages. Ils s’étaient ramifiés dans la plaine : Tehuelches ou Patagons, Pehuenches, Puelches, Aucas, Fuégiens, Pampéens sont des rameaux de leur descendance, devenus, dans des milieux plus rudes encore que les Andes, des tribus nomades de chasseurs, rebelles à toute imposition de lois et de civilisation.

Semblables à trois corps d’armée mus par une idée commune, ces trois peuples, qui s’ignoraient, avaient entrepris, dès avant le xv° siècle, leur marche vers le point que nous avons indiqué. L’idée commune, s’ils en avaient une, était de s’étendre ; mais chacun d’eux poursuivait un but différent par des procédés distincts.

La race quichua, en descendant des plateaux élevés des Andes, où elle avait trouvé, sous la latitude des tropiques, un climat tempéré par l’altitude, en entrant dans les vallées qui regardent l’Orient, pour mettre, peu à peu, le pied dans la plaine, poursuivait un but de conquête; ce n’était pas une race guerrière par instinct, mais les richesses et la puissance dont disposaient ses rois, les Incas, lui avaient donné le

C II AP. III. — LES RACES DISPARUES

goût d’en acquérir d’autres. C’est poussée par cette ambition qu’elle avait occupé et soumis le pays de Tucuman, qu’après avoir absorbé sous sa loi les peuplades moins civilisées qui le détenaient, elle avait poussé de nouvelles avancées vers le pays désert où se trouve aujourd’hui Santiago del Estero, et qu’elle approchait de la rive du Parana.

Les Guaranis descendaient à la môme heure la rive de ce fleuve, créant des établissements jusqu’à quelques lieues du point où est aujourd’hui même Buenos-Aires, là où finit le Parana, en mêlant ses eaux à celles de l’Uruguay pour former l’estuaire de la Plata. Leurs tribus avaient opéré cette migration sans rencontrer l’avant-garde des tribus quichuas.

Us ne s’étaient pas davantage heurtés à celle des Araucans, qui étaient partis d’un point opposé du continent, et dont quelques tribus chassaient et pêchaient déjà sur la rive de la Plata, à quelques lieues de la dernière station guaranie.

Le centre d’action et de rayonnement des Araucans était, dans les vallées froides des Andes du Sud, le pays des pins et des araucarias, d’où ils s’étaient étendus, sans quitter la montagne, du 24e au 45° degré sud ; puis ils avaient poussé des rameaux dans la plaine, vers cette extrémité sud du continent que les Européens ont, depuis, baptisé le cap Horn , le détroit de Magellan , jusqu’au littoral de l’Atlantique : migrations qui semblent irréalisables, pour des primitifs, qui ignoraient l’art de construire des barques, n’en possédaient aucune, ni de bois, ni de cuir, au moment de l’arrivée des Espagnols, ne connaissaient aucune bête de somme et n’avaient, domestiqué aucun bétail. C’est, à pied, en file indienne, marchant péniblement sur l’herbe glissante, sur le sol sablonneux et souvent aride de la pampa primitive, qu’ils avaient reconnu le territoire pampéen, suivi les grandes rivières qui se rendent directement à la mer, fait ce long voyage qui, par la route la plus courte, n’a pas moins de trois cents lieues, de la montagne à la mer.

A l’heure de la conquête espagnole, cette migration était un fait depuis longtemps accompli. Le besoin de vivre de chasse avait séparé les uns des autres les rameaux du même tronc, et ces séparations avaient créé des subdivisions ethniques. Ainsi s’était constitué, dans un éloignement qui l’isolait, le groupe que, sur le bord du détroit qui devait porter son nom, Magellan classa et baptisa du nom fantaisiste de Patagons. La science a reconnu, en eux, des Pehuenches, hommes du pays des pins, qui est celui des Araucans. Leur grande taille leur a fait une célébrité; ce n’est en réalité qu'une famille, et il est permis de supposer que cette famille, s’étant perpétuée dans des unions sans mélange, dans un pays froid, où les mariages sont nécessairement plus tardifs que dans les pays chauds, a ainsi conservé, à chacun de scs membres, la grande taille, de lm,85 en moyenne, qui constitue le principal titre de ce groupe de deux mille individus à l’admiration des hommes.

D’autres rameaux s’étaient groupés dans d’autres régions, presque tous isolés, obéissant à des chefs particuliers, sinon à des lois spéciales; nous les avons énumérés déjà; les Querandies étaient ceux qui occupaient le lieu où est aujourd’hui Buenos-Aires et qui reçurent le premier choc des Européens.

Que serait-il advenu si ces trois groupes s’étaient rencontrés en ce lieu, s’étaient donné la main, avant l’arrivée des Espagnols?

Le hasard n’avait pas été le seul agent de cette concentration, qui se poursuivait dans les ténèbres d’un continent ignoré ; la marche de ces peuples obéissait à une sorte de loi nécessaire, qui les menait, tous, par une voie stratégique, au point même qui est, scientifiquement, le centre prédestiné de l’évolution sociale, commerciale et politique do cette immense région.

GHAP. III. - LES RAGES DISPARUES

Quel avenir lui préparait cette rencontre de trois races primitives, inégalement civilisées? Que serait-il advenu si les Quichuas, étendant jusque-là la domination des Incas, y eussent importé les éléments très variés de leur civilisation, leurs industries, l’art de domestiquer la vigogne et ses congénères, le guanaque, le lama et l’alpaca, de tisser les riches toisons de ces gracieux animaux, l’art de compter par les quipus, d’imprimer des signes sur des écorces d’arbres, de dresser des ponts suspendus de lianes au passage des rivières? Que serait-il advenu si, avant l’Européen, le Guarani avait, lui aussi, introduit, au même lieu, la culture du maïs, de la mandiocca, l’usage de la yerba mate, l’art de filer et de tisser le coton indigène? Si, enfin, ces deux grands peuples, dont la vitalité n’était plus à démontrer, dont l’individualité était précise et la race fixée, s’étaient rencontrés avec la race plus rude, descendue du pays de l’Araucanie, étrangère à ce bienêtre relatif que l’agriculture et l’industrie assuraient à ses voisins, mais prête à verser, dans cette grande coopération des forces du continent, son capital de résistance physique, éprouvée par les longues privations de ce milieu ingrat , où elle avait été la première à pousser le plus loin ses avancées?

Peut-être une grande race indigène serait-elle sortie de cette union de trois nations aux caractères constitutifs bien distincts, cependant homogènes, en ce sens qu’elles avaient probablement la même origine préhistorique, que toutes trois descendaient des populations asiatiques, qu’elles avaient émigré de l’ouest à l’est, à travers le Pacifique, et qu’il y avait, entre elles trois, moins de différences ethniques, moins de disproportion, dans le développement physiologique et cérébral, qu’il n’y en avait entre l’Européen et chacune d’elles!

Mais, que de temps il eût fallu, quelle longue succession de siècles, pour que ces primitifs, dans leur isolement, fussent parvenus à s’élever au niveau des peuples de l’occident de l'Europe, qui, à la même heure, apparaissaient sur ces rivages

interrompant, au milieu de sa marche lente, cette concentration de toutes les races humaines du continent !

L’arrivée des Espagnols produisit, sur chacune des trois races, des effets différents ; cependant, partout, le procédé employé par eux fut le même. Il semble que ces successeurs de Christophe Colomb aient fait de la légende de l’œuf du maître une interprétation à l’usage de leur barbarie : ils ont partout brisé l’œuf, pour le faire tenir debout, détruisant, pour ce mince profit, tous les germes de vie qu’il contenait.

Au Pérou, la rudesse des compagnons de Pizarro arrêta, dans son élan, la civilisation quichua; dans les veines de ce peuple, la veille si actif et si plein d’initiative, elle figea le sang épuré d’une race vaillante et le corrompit par le métissage et la servitude.

La race guaranie, dont les terres ne contenaient ni or ni argent, dut à cette bienfaisante pauvreté de ne pas être envoyée aux mines; aussi s’est-elle perpétuée, recueillant, peu à peu, les avantages que lui apportait la civilisation transocéanique. Elle a mêlé son sang, plus qu’aucune autre, pendant le premier siècle de la conquête, à celui des Européens; cette population nombreuse, douce, soumise et laborieuse, a conservé tous ses caractères, où le signe le plus évident de race primitive est la supériorité du volume cérébral de la femme sur celui de l’homme.

Quant aux tribus pehuenches, pehuelches et tehuenches de race araucane, habitant le littoral et la plaine, c’est contre elles que devait s’exercer cette rage d’extermination dont les Etats- Unis ont fait une théorie et les Hispano-Américains une coutume.

Cil A P. III.— LES RACES DISPARUES

Celte destruction n’a encore atteint que les rameaux pampéens de la grande famille araucane, qui survit, avec ses caractères particuliers, dans les vallées des Andes du versant chilien, son berceau, où elle défend ses derniers territoires, avec l’énergie qu’elle a mise depuis trois siècles à en disputer tout ce qu’elle a successivement perdu. Chassé du liltoral du Pacifique, refoulé dans la montagne, divisé en plusieurs tronçons par la population chilienne, enfin repoussé à l’extrême sud, dans les régions froides, dans les vallées entourées de pics neigeux, où la vie lui est, chaque jour, plus difficile, ce peuple est destiné à périr, s’il ne se soumet pour se laisser absorber.

Pendant que la colonie espagnole, qui devait devenir la nation chilienne, poursuivait ce rude et continuel combat, où elle acquiérait ces qualités guerrières qui constituent, aujourd’hui encore, un de ses caraclères génériques, les relations avec l’Indien des pampas avaient, sur le littoral de la Plata, une marche toute différente.

Sur la foi de récits de quelques désastres isolés, comme la mort de Solis, massacré en 1315, au confluent du Parana et de l’Uruguay, et surtout de la douloureuse épopée de Mendoza, qui lui coûta, au lieu où est aujourd’hui Buenos-Aires, deux mille hommes des deux mille cinq cents qu’il avait amenés, on est disposé à conclure à la sauvagerie, a la cruauté initiale des peuplades pampéennes ; on est prédisposé, aussi, à grossir le nombre de ces ennemis supposés de la civilisation nouvelle. Examinés à la lueur des documents de l’histoire et de la chronique, les faits se révélent tout différents. Les deux vérités, qui, de leur lecture, ressortent indiscutables, sont que ces peuples étaient disposés à traiter l’Européen avec

amitié, et qu’ils étaient fort peu nombreux, étant donné l’espace qu’ils semblaient occuper.

Les Indiens pampéens, établis au moment de la conquête sur le littoral, étaient les Pehuenches, dont une tribu, les Quérandies, stationnait, à cette époque, au lieu où Mendoza vint atterrir en 1533. Ils ne furent pas, dès le premier jour, hostiles, ne le devinrent que poussés par la nécessité de se protéger contre les mauvais traitements et les exigences des compagnons de Mendoza, leur demandant plus de vivres que ces malheureux chasseurs, dans un pays déshérité, n’en pouvaient fournir. Cette guerre dura tant que durèrent ces exigences. Il eût été facile aux Indiens d’exterminer cette petite troupe, ils se contentèrent de faire le vide autour d’elle et de se retirer au loin, la laissant mourir de privations, jusqu’à ce que les survivants, après un an, se décidassent à s’éloigner, abandonnant la plupart des chevaux et des juments qu’ils avaient amenés.

Lorsque Garay renouvela l’aventure, quarante-cinq ans après, en 1580, accompagné de soixante compagnons et de quelques Indiennes guaranies, il n’eut à souffrir aucun acte d’hostilité.

Que s’était-il passé durant ce demi-siècle, pendant lequel pas un Européen n’avait paru sur le littoral de la pampa? Une chose fort simple. Mendoza avait, on l’a vu, laissé, derrière lui, quelques-unes de ses juments et quelques chevaux échappés du campement. La présence de ces animaux, leur multiplication rapide au lieu où tout hétail faisait défaut, avait suffi à modérer, chez les Indiens, cette fureur qu’ils avaient mise à défendre quelques pouces de leur territoire : cet auxiliaire, jusque-là inconnu d’eux, le cheval, ne leur permettaitil pas d’occuper de vastes surfaces, jusque-là délaissées par

CHAP. III. — LES RACES DISPARUES

eux, et d’y faire la chasse? Ce bétail lui-même, élevé à l’état sauvage, ne donnait-il pas, à celle chasse, un attrait nouveau en la rendant en même temps plus abondante? Ou assurait, en 1580, que ces chevaux sauvages étaient au nombre de trente mille, chiffre facilement justiliable1.

Garay introduisit, avec lui, quelques vaches et quelques taureaux. Si les Indiens eussent eu intérêt à s’en emparer, quelle résistance eût pu opposer une petite troupe de soixante hommes à ces guerriers exercés, qui avaient tenu en échec et presque détruit les deux mille cinq cents hommes de Mendoza? Ils étaient assez nombreux pour le faire. Ils ne le liront pas, cependant ; laissèrent la ville se tracer, le fort se construire, l'autorité espagnole se consolider, et, dès 1582, acceptèrent de payer les tributs qu’on leur imposa, ne discutant pas le régime des encomiendcis , qui embrassent, dès la première heure, soixante caciques, appartenant, avec leurs tribus, à vingt-trois nations2. Ils acceptent de cultiver la terre, de servir les conquérants, les colons qui viennent se joindre à eux, pendant les années suivantes; se mêlent à la population européenne et font, peu à peu, corps avec elle.

Il y avait de tout dans ces mélanges : des Araucans, des Guaranis, des Pehuenches; mais de nombreuses tribus des mêmes nations, autrefois établies là, s’étaient éloignées. Elles avaient trouvé, plus loin, sur le bord des rivières intérieures, des champs fertiles, où paître leurs troupes de chevaux domptés, dont elles faisaient leurs auxiliaires, pour la chasse, et

1. En calculant à soixante-quinze juments et vingt-cinq chevaux le nombre des animaux laissés par Mendoza, et établissant la proportion des naissances à 23 0/0, quotité ordinaire dans la pampa, on arrive à un chiffre de naissances bien supérieur à cinquante mille en cinquante-cinq ans.

2. Actes de la fondation de Buenos-Aires par Garay, conservés, avec les noms des caciques et des nations, dans les archives du Cabildo de Buenos-Aires.

souvent leur nourriture. Là, elles vivaient en paix, sans souci de l’Européen, qui n’allait pas si loin, et qui, cent cinquante ans après, n’occupait encore et ne connaissait rien au delà d’un rayon de cinq lieues, autour de quelques centres de population échelonnés le long de la côte.

Ils s’en approchaient quelquefois pour y commercer , vendre aux Européens quelques peaux, quelques plumes d’autruche, en recevoir, en échange, quelques harnais, quelques vivres.

Dans ces solitudes, le bétail vint les trouver, et, de luimême, leur apporter une nouvelle aisance sans qu’ils eussent rien fait pour la préparer. Aux époques de grande sécheresse, les bœufs, en effet, s’éloignaient, comme ils le font encore aujourd’hui, des champs desséchés, des lacs taris, cherchant l’eau et le pâturage ; ils les trouvaient abondants dans les immensités qu’ils étaient les premiers à découvrir, au delà des quelques groupes de tentes d’indiens. Sans grand effort, ceux-ci se les appropriaient.

La multiplication était si grande, les besoins de la population si peu considérables, le nombre des Indiens euxmêmes si réduit, qu’ils pouvaient puiser dans ce trésor sans l’amoindrir.

Cependant, les Araucans de la Cordillère entendirent de tels récits de ce capital de chasse, qui augmentait prodigieusement, qu’ils descendirent de la montagne et vinrent en faire leur profit. La grande chasse commença vers 1700.

Les Araucans n’avaient emprunté à l’Européen ni l’art de construire leurs maisons — dans toute la pampa, on ne trouvera encore, au xix° siècle, qu’une tribu, les Tawn-ches, sur le Santa-Cruz, qui ait des maisons, — ni l’art de se vêtir, de cultiver la terre, ni celui de domestiquer les troupeaux; par contre, ils furent les premiers à créer le commerce d’exportation du bétail avant que les Européens eussent soupçonné, même, qu’ils pourraient en établir un avec leurs voisins. Ces chasseurs cernent, rassemblent, en troupeaux, les taureaux

Le débarquement à Buenos-Ayres. (Voir page 106.)

C II A P. III. - LES RACES DISPARUES

et les vaches abandonnés à leurs destinées, les conduisent à trois cents ou quatre cents lieues de là, aux premiers habitants européens des vallées occidentales et orientales des Andes; ils en reçoivent de bons prix, et font au grand jour ce commerce du bien d’autrui, considéré par eux, non sans quelque raison, comme res nullius.

Les propriétaires laissent faire ; ils n’ont aucun moyen de s'opposer à ce que le lasso du sauvage décime ces troupeaux négligés, jusqu’au jour où, ce commerce ayant pris des proportions considérables, l’Indien ne se contente plus de couper la retraite aux animaux qui s’écartent et vient, jusque sous l’œil du maître, chercher les éléments de son commerce.

Le mal jusque-là était latent, il était déjà très grand. Pendant les cent et quelques années que ce commerce avait duré, l’Indien y avait pris goût; il avait surtout pris un goût, très prononcé aux liqueurs fortes, que les négociants des provinces chiliennes lui donnaient, en échange du bétail amené. Ce vice, alimenté par la rapine, la rapine soutenant ce vice, c’était plus qu’il n’en fallait pour rendre redoutable ce voisin, qui, la veille, ne l’était pas, et n'était pas fatalement destiné à le devenir.

De fait, quand on se reporte à cette époque de paix, antérieure à 1740, que les cruautés et les luttes de la période moderne empêchent de voir sous son vrai jour, on remarque que le nombre des voyageurs qui traversent paisiblement la pampa et les steppes de la Patagonie, de l’Atlantique aux Andes, du sud à la Bolivie, est considérable, malgré les grandes difficultés d’un voyage en plein désert. Aucun d’eux ne se donne pour un explorateur, comme l’ont fait, à notre époque, ceux qui leur ont succédé ; aucun ne raconte que sa vie ait été mise en danger par des tribus, ni même qu’il en ait rencontré quelqu’une. Des troupes de charrettes partent, aussi, du littoral, et vont, à travers la plaine, jusqu’à ses extrêmes limites, au pays de Mendoza, route du Chili, ou au pays de

Tucuman, route du Pérou. Enfin, et c’est là un fait considérable, l’Audience royale, établie à Chuquisaca, en pleine Bolivie actuelle, vient, en grande pompe, rendre la justice à Buenos-Aires, faisant, pour y arriver, un voyage de trois cents lieues, en plein désert.

Le signal de la guerre n’était pas donné, c’était avant 1739.

Elle commence par des querelles individuelles entre voleurs et volés : le propriétaire est fatigué de fournir, depuis trop longtemps, l’aliment de ce commerce d’exportation, qu’il admire et envie, mais qui se fait au profit d’autrui. Il y résiste.

Le recéleur chilien, pendant ce temps, vient en personne dans la plaine apporter à ses fournisseurs des excitations et des conseils; il trouve que l’olfre se fait plus rare, pendant que la demande devient plus- active. L’audace devient plus grande avec l’avidité des recéleurs; il faut que les colons se décident à s’armer. La frontière se met sur la défensive ; c’est assez pour qu’elle soit attaquée. Les invasions commencent.

La chronique nous a transmis le récit de la première, qui eut lieu en 1740. Donnons-en quelques traits : celles qui la suivront, jusqu’à la dernière, en 1876, auront, toutes, les mêmes mobiles, les mêmes prétextes et les mêmes péripéties.

En 1738, le gouverneur Salcedo expulsa les caciques Mayulpilgui et Taluhet, qui vivaient en paix et servaient de rempart aux tribus hostiles. De là, la première invasion de celles-ci, alliées avec ces caciques.

Le chef, envoyé pour les poursuivre, Jean San-Martin, ne put les atteindre ; au retour, il se vengea sur les tribus de Calelian, qui reposaient en paix, sous la sauvegarde de leurs bonnes relations avec les blancs. Désespérées, celles-ci résistèrent avec énergie, et personne ne fut épargné. Le même

CHAP. III. — LES RAGES DISPARUES

Jean San-Martin détruisit, également, une troupe d’indiens, au delà du Salado.

On ne saurait dire ce que ces cruautés inutiles amenèrent de désastres. Les Indiens, bien qu’à cette époque, pas plus qu’à aucune autre, ils ne fussent aussi nombreux qu’a pu le prétendre la légende, auraient pu facilement détruire, jusqu'au dernier, les colons et les métis qui formaient la population créole. Cette population ne dépassait pas six mille soixantequatre habitants pour la ville et la campagne, et le nombre des Indiens intéressés au commerce du bétail n’était pas inférieur à vingt mille.

Il semble, d’après les récits du temps, que ce désastre fut bien près de se produire. L’invasion de 1739, qui fut la première, fut épouvantable. Elle embrassa cent lieues de territoire, c’est-à-dire la totalité du pays habité par les créoles, y détruisit tout, épouvanta à ce point les habitants que, dans la ville même de Buenos-Aires, ils s’enfermèrent dans les temples.

Dès lors, la réputation de l'Indien est faite. Le souvenir de plus d'un siècle de paix est oublié; celui des souffrances de Mendoza, de la mort de Solis se ravive; ce voisin ne se présente plus, à l’imagination terrifiée du colon et de ses gouvernants, que sous les traits de guerriers résolus à toutes les cruautés. Il lui apparaîtra toujours ainsi, puisque, d’un côté ni de l’autre, l’on ne se décide à faire à la paix les sacrifices qu’elle exige ; les deux races ne se rencontreront plus qu’en bataille et en ennemies. C'est ce qui entretient la haine vivace chez l’Indien et la terreur sans mesure chez le colon.

Quand on est las de se combattre, on simple ia paix, pour mieux se préparer à la guerre. Le colon, terrifié, consent à payer des contributions à son ennemi, pour satisfaire son avidité et arrêter ses rapines; celui-ci reçoit les contributions et continue les rapines. C'est ce que l’on appelle l’état de paix.

Elle ne fut rompue ouvertement qu’en 1783, en 1813, en 1833, en 1855 et en 1875. La paix dura, plus complète qu’à aucune autre époque, de 1791 à 1815. Les frontières, pendant cette longue période, n’étaient à la vérité respectées ni d’un côté ni de l'autre. Les colons avançaient sans que les Indiens prissent la peine de les arrêter, et ceux-ci puisaient dans les troupeaux sans en être empêchés.

Cette tolérance s’explique par l’accroissement considérable du bétail que la défensive armée des colons avait protégé, depuis la grande invasion. Les colons n’avaient plus aucun intérêt à garder leurs troupeaux, trop nombreux et sans valeur, les Indiens reprenaient leurs habitudes. Les relations pacifiques se renouaient. Les caciques venaient à Buenos-Aires, où le vice-roi les recevait en tenue de gala.

En 1810 même, quand la révolution eut expulsé le vice-roi, les chefs du nouveau gouvernement firent savoir aux Indiens le changement opéré.

Il est curieux de noter que cette nouvelle fut reçue avec enthousiasme par ces sauvages. Ils virent dans cette déchéance d’un pouvoir, venu du dehors, la réalisation, par leurs frères, les Néo-Américains, de leur idée la plus chère, de celle pour laquelle ils combattaient : la délivrance du territoire.

De nombreux caciques vinrent célébrer en personne à Buenos-Aires cette paix nouvelle. Ils y furent reçus, le 8 octobre 1811, par le gouvernement nouveau. Son président, don Feliciano Chiclana, eut l’honneur de leur annoncer, dans un magnifique langage, l’avènement d’une nouvelle génération d’hommes, nés, comme eux, sur la terre américaine.

« Nous représentons, dit-il, la paix avec toutes les nations du globe ; mais surtout avec ce peuple dont vous êtes, avec qui nous sommes étroitement unis par l’affinité de la race et du sang. Oublions ce qui nous a divisés; souvenons-nous de notre origine sur ce continent, qui nous rapproche. L’esprit d’intolérance vous a contesté le droit de posséder ce magni-

CHAP. III. — LES RACES DISPARUES

fique territoire que vous eussiez fécondé; vos champs, favorisés par la nature, ne produisent que des épines et des ajoncs. Amis, compatriotes et frères, unissons-nous pour constituer une même famille, libre du trouble des combats et des dévastations de la guerre. Que renaissent les délices que vous avez connues de l’âge patriarcal; heureux le gouvernement si, un jour, il peut dire : « C’est à moi que l’on doit de » voir réunis les membres de ce corps, jusqu’ici dispersés sur » ce vaste continent »

Ce ne fut, malheureusement, qu’un beau discours de plus, oublié comme tous les programmes, et qui n’empêcha pas l’œuvre de destruction. La révolution ne réussit ni à libérer les nègres de l’esclavage ni à arracher les Indiens à leur indépendance pour les rapprocher de la civilisation.

En 1815, la guerre reprit. Depuis, elle a toujours duré. Tout souvenir d’alliance, de paix durable, dans la pampa, a disparu. Lorsque, en 1875, le gouvernement annonça la résolution arrêtée de faire, à son tour, des invasions en pays indien, la population, habituée, depuis soixante ans, à les souffrir et à en souffrir, accueillit ce projet avec enthousiasme, sans même songer qu’il fût possible, par d’autres moyens, de sauver l’indigène de sa barbarie et de cette destruction. *

Depuis soixante ans, on avait eu le temps d’oublier que ces Indiens étaient des hommes. On ne savait plus rien de leurs mœurs, de la géographie même de la plaine qu’ils habitaient. Le jésuite Falkner avait passé vingt ans au milieu d’eux après la première invasion, en 1747; le savant français d’Orbigny avait consacré huit mois à les étudier; des captifs avaient rapporté des souvenirs, quelques traits plus ou moins bien observés dans les tentes ; des explorateurs, comme l’intrépide M. François Morcno, le colonel Munsters, M. Ramon Lista, M. Stanislas Zeballos, avaient pénétré, au péril de leur vie,

Page 1