‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 24 sur 152 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

jusque dans leurs campements ; le capital des précieuses observations rapportées par eux. se réduisait, en somme, au triple point de vue géographique, ethnique et démographique, à trop peu de chose, si l’on prétendait reconstituer les caractères spécifiques de la race pampéenne, ses mœurs, ses lois, ses traditions, ses tendances et en tirer des conclusions pour son avenir.

Pourquoi cette pauvreté d’observations? C’est que le champ à observer était, il faut bien le dire, stérile. Rappelons-nous que trois siècles se sont écoulés depuis la conquête espagnole ; si les conquérants avaient consacré cette longue période à éclairer l’indigène, il n’est pas douteux qu’ils y fussent parvenus; mais ils l’avaient laissé dans son indigence, son ignorance et son isolement primitif, dominé par l’amour de l’indépendance et ce sentiment de patriotisme exclusif, qui est une des formes de son orgueil de race.

Dans cet isolement, l’indigène a recueilli les épaves du troupeau et alimenté le vice nouveau que la civilisation lui a fait connaître, l’ivrognerie, sous sa forme la plus terrible.

Feuilletons les quelques récits des explorateurs que nous avons cités, qui ont passé la frontière, malgré les terribles légendes qui couraient sur les dangers qu’ils allaient affronter. Partout, tous, sans exception, ont trouvé la famille organisée, la femme respectée, le cacique obéi, la tribu toujours consultée, dans les occasions où ses intérêts sont enjeu, le mariage imposant ses lois, le respect des morts ; une société, primitive en somme, mais constituée ; l’idée d’un Dieu de bonté inconnue, et celle du mauvais esprit, le Gualichu, qu’il faut combattre, retrouvée partout, mais aussi la croyance à une vie future.

Le lecteur qui découvre tous ces détails d’une vie sociale, intéressante dans sa barbarie, voudrait qu’on les lui donnât complets ; mais l’Indien se dérobe à l’examen ; il aime le mystère, et, la seule chose qu’il ne craigne pas de montrer,

CHAP. III. — LES RACES DISPARUES

c’est son ivresse. 11 convie son hôte à prendre part à celle joie, dès qu’elle s’offre à lui, de boire litres sur litres d’alcool, jusqu’à épuiser le baril. Alors le rideau est tiré; tout ce que nous avions entrevu et désiré approfondir disparaît; l ivresse commence, avec ses courses elfrénées, image de la guerre, ses tournoiements de chevaux, ses hommes en tenue de combat, le corps nu, les cheveux retenus par une lanière de cuir, la lance droite traînée derrière le cheval au galop, ou lancée en l’air dans une fantasia échevelée ; l’outre, dans les repos, circule à la ronde ; le corps s’alourdit, la folie s’empare du cerveau, folie souvent meurtrière, où succombe l’hôte, ou le frère aimé, où le père ou le fils.

Ce ne sont pas là des traits caractéristiques du sauvage, ils sont communs à toute l’humanité dans cette commune erreur; il y met seulement plus d’entrain et de brutalité.

Cependant, à travers les longues péripéties d’une lutte de cinquante années, c’e'st là le seul trait de caractère qui émerge de la pampa mystérieuse. Des imaginations enfantines, celles des soldats ou des paysans de frontières, s’en emparent, les commentent; la légende se crée qui classe l’Indien hors de l’humanité ; la haine, qui se développe, sous le souffle de la crainte, le met hors la loi. Des esprits du même ordre enluminent les lithographies naïves qui prétendent reproduire des scènes de carnage où des sauvages aux mines émaciées, aux visages cadavériques, chevauchent armés de lances, brûlent, saccagent, sont les acteurs de scènes d’autant plus horribles que l’art ne fait rien pour en atténuer la laideur.

Il n’était pas si noir que le faisait la légende. Il n’était ni si invincible, ni si audacieux, ni si nombreux que le faisaient

les chefs de frontières. Il était seulement impuni, même encouragé par ceux qui avaient pour mission, à la fois, de le combattre et de lui transmettre le tribut que lui payait la civilisation pour se faire pardonner sa présence.

Il n’était pas non plus un vrai sauvage. S’il est rude, comme le milieu où il vit, il n’a aucun défaut de nature qui le pousse à des cruautés inutiles. Au milieu des privations qu’il a endurées, il n’a jamais été cannibale. Il était chasseur par nécescité, l’est resté par goût, est devenu guerrier, par une pente fatale, pour augmenter les produits de sa chasse. On peut affirmer qu’il ne l’était pas avant la conquête ; il émigrait, ne combattait pas ses voisins et ne les envahissait pas. Son grand crime contre la civilisation a été de ne pas distinguer, entre les animaux libres qui peuplent la plaine, ceux qui étaient res nul lins et ceux qui étaient propriété privée. Pour lui, tout animal est de prise ; il ignore les adages des juristes, ne sait pas que personne n’est censé ignorer la loi.

Comment aurait-il compris ce que les Européens entendent par propriété? Pour lui, la propriété du territoire qu’il occupe est liée à l’idée de patrie : les deux n’en font qu’une, également sacrées; il voit que les Européens ne la respectent pas, ne lui permettent pas de la défendre et s’emparent, sans gène, des terres qui sont à lui, puisqu’elles sont le sol de sa patrie.

Par contre, à lui, pour qui tout animal de la plaine est gibier et non bétail, à lui qui ne connaît que la chasse et le droit du premier occupant, on veut lui faire comprendre que ces animaux, errant en troupes, appartiennent à quelqu’un, que s’en emparer, c'est commettre un vol ; ce vol est un crime que la mort seule des coupables, de leurs femmes, de leurs enfants est suffisante à expier.

Il ne comprend pas ces deux faces d’une même théorie, qui lui sont toutes deux contraires. La terre est son bien et on le lui prend, le troupeau est le bien d’autrui et il n’a pas le droit d’y toucher.

CHAP. III. - LES RACES DISPARUES

TJ

A-t-il, du moins, des scrupules de conscience, croit-il avoir violé une loi naturelle en enlevant des captives? Ici, sa conscience, s’il en a une, doit l’éclairer : elle doit lui dire que c’est là une mauvaise action, puisque lui-même ne connaît pas de chagrin plus grand que de voir enlever ses femmes et ses enfants, et, que, eux en captivité, il se rend et se soumet. Oui, mais c’est le seul moyen qu’il ait de recevoir les leçons de la civilisation, par la femme; c’est par amour de la civilisation qu’il emporte la femme chrétienne.

Que l'on ne dise pas que c’est là une théorie fabriquée pour la circonstance. Les Indiens n’enlèvent pas les chrétiennes pour servir leurs femmes légitimes, mais pour en faire leurs épouses; ce sont celles qu’ils recherchent le plus, à qui ils confient, sciemment, avec intention calculée d’éleveur comprenant toute la valeur d’un croisement, la haute mission d’améliorer leur race et leur descendance. La femme chrétienne fait mieux que de’ préparer ce progrès lointain de la tribu, de renforce! 'a noblesse du cacique de cet appoint de sang de vieille race, elle introduit, dans la tente, un bien-être nouveau, elle importe dans ce désert l’art de tenir une maison, là où la maison n’existe pas. On a trouvé dans une tente de cacique jusqu’à un lit, ce meuble inconnu dans la chaumière du gaucho, objet de luxe et signe de civilisation. Ce cacique avait une femme chrétienne.

Enfin, et ce trait convaincra les récalcitrants, on nous a cité un cacique de la pampa, chef d’une tribu, qui, par ambition de race, avait favorisé les relations de sa propre femme avec un Français captif, aux cheveux blonds, do haute stature et artisan habile. Il espérait assurer à ses héritiers toutes ces qualités de race en les empruntant à cet étranger. Il y réussit. Le produit de celte union vint à Buenos-Aires, où nous avons eu l’occasion de le voir. Ce cacique avait ainsi acheté pour son fils de vrais titres de noblesse. Combien, dans le vieux monde, les acquièrent, pour eux, à haut prix, et n’arrivent

ainsi qu’à déguiser leur roture en la perpétuant sous une fausse apparence?

L’Indien n’est pas non plus pasteur ou agriculteur; il ne comprend pas qu’il aurait profit à élever lui-même et à produire; mais il est commerçant, il a appris ce qu’il a eu intérêt à apprendre, il sait ce qu’il a intérêt de faire. Il sait dompter un jeune poulain, choisir dans un troupeau, rouler à terre, égorger, écorcher et débiter en quelques minutes l’animal nécessaire à sa subsistance. A défaut de troupeau sur lequel il ait des droits ou s’en arroge, il sait poursuivre et prendre l’animal sauvage; il a dressé à ce métier ses chevaux, qui sont son orgueil, ses chiens, qui sont sa gloire. Il sait tisser et teindre la laine du guanaque, en faire des mantes qui, dans les villes, atteignent des prix élevés.

C’est ainsi qu’il a vécu dans le voisinage d’une civilisation qu’il ignore de parti pris, et qu’il combat, le jour où elle lui conteste le droit de puiser dans les trésors qu’elle a accumulés et qu’elle défend. .

Lui qui n’avait jamais eu d’autre théorie que celle de l’assimilation de l’animal domestique à l’animal sauvage, qui chasse le bœuf comme il fait de l’autruche, le jour où la civilisation lui fait sentir la différence qu’il y a entre l’origine et la possession des choses, et le poids des lois de la propriété qu’elle a établies, il veut, puisqu’on lui en applique les charges, en avoir les profits pour ce qui est à lui. Si le» troupeau n’est pas à lui, le champ qu’il occupe est sa propriété; c’est donc lui qui nourrit le troupeau, il doit en avoir sa part.

S’il est guerrier, il est aussi raisonneur. Cet homme des plaines est contemplatif, pense, agit et parle.

Dans les parlements que les caciques tiennent entre eux, d’interminables discours sont de règle. L’Indien connaît, mieux que tout aulre peuple, même civilisé, l’art d’envelopper sa pensée et d’étendre au delà de toutes proportions ses discours,

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