CHAP. III
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qui se développent avec lenteur, mêlés de longs silences. Toutes les subtilités de la dialectique, il les connaît et s’en fait autant de remparts. C’est par de longs discours qu’il prépare ses invasions, y engage ses voisins ou ses congénères; c’est avec de longs discours qu’il prépare les traités, avec lesquels il endort la vigilance de l’ennemi. Cauteleux et prudent, il ne se laisse ni surprendre ni devancer.
Le gouvernement argentin a contribué, pour sa part, ii inspirer aux Indiens le goût de la propriété, en donnant à certaines tribus les terres dont il leur garantissait la jouissance; il eut le tort de regretter le bien qu’il avait fait et de vouloir, lui-même, en détruire les effets. Ce fut la politique qu’il adopta, en particulier en 1873, préparant ainsi de ses mains les invasions dont les propriétés privées allaient avoir tant ii souffrir pendant deux ans.
Depuis longtemps, une tribu soumise, celle de Catriel, avait été établie, par lui, près de la dernière ville du Sud, Azul ; elle y prospérait, en contact continu avec les habitants, commerçant avec eux et travaillant comme l’eût pu faire une colonie pastorale composée d’immigrants civilisés. Le gouvernement commit l’erreur, en 1873, de révoquer celte donation, d’enlever aux Indiens soumis, ces terres, qui avaient pris, depuis leur établissement et sous la seule pression du peuplement, une valeur considérable. Il leur offrit, en échange, des terres, plus éloignées, de moindre valeur. Politique maladroite.
Ce groupe d’habitants, d’une race primitive indigène, ne pouvait pas gêner ses voisins plus que ne le lirent, au même lieu, des colons memnonites venus du Caucase, que l’on y installa.
Les instincts sauvages de ces Indiens n’étaient plus à
craindre ; mais, ce que Ton voulait, c’était leur reprendre leur terre, un misérable lot de vingt lieues carrées, à peine soixante mille hectares, d’une valeur totale, peut-être, alors, de deux millions de francs, acquise depuis qu’on la leur avait donnée.
Les Indiens crièrent à l'injustice; instruits par l’exemple, de leurs concitoyens argentins eux-mêmes, pour qui l’insurrection est le plus saint des devoirs contre les passe-droits de la politique, ils recherchèrent, pour se venger, l’aide de leurs congénères et soulevèrent la pampa tout entière.
Combien pouvait-on compter alors, dans cet océan pampéen, d’indiens insoumis? On alignait de gros chiffres purement imaginaires. En somme, il y avait quatre groupes : celui de Catriel, hier soumis et qui rompait avec le protectorat transformé en exploitation; Namuncurà, le plus grand chef de la pampa, sorte de généralissime, mais qui n’avait pas cent guerriers ; Epumer, cacique des Ranqueles, colons laborieux qui pouvaient mettre six cents lances en bataille, mais qui voulaient la paix; Pincen, le plus redouté de tous, chef de six mille soldats, et quelques autres de moindre importance, sans compter Orkeke et Shayhueque, caciques araucans dont les tribus, fixées dans les vallées des Andes et au delà du ri o Negro, ne prenaient pas de part directe aux invasions et ne se trouvaient pas encore inquiétées.
Il nous souvient d’un incident, un des premiers de cette guerre, qui ne devait pas contribuer pour la moindre part à faire une réputation d’ennemis redoutables et nombreux à ces bataillons, en réalité gênants seulement pour les propriétaires, dont le moindre régiment aurait pu avoir raison depuis longtemps.
Pour faire face aux frais de la guerre qu’il allait entreprendre, à frais communs, avec l’armée nationale et les
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milices des Provinces fédérées de Santa-Fé, de Cordoba et de San-Luis, le gouvernement de Buenos-Aires se disposait, au commencement de 1876, à offrir en vente publique deux cents lieues de terres, situées au lieu même où, depuis, on a tracé le district, aujourd’hui déjà très riche, 1res peuplé et très important, d’Olavarria.
C’était alors la région la plus rapprochée des campements d'indiens, la plus exposée aux invasions et la moins gardée. La vente avait été annoncée longtemps à l’avance. Les Indiens, qui lisaient les journaux, en avaient naturellement été avertis; ils attendirent l’heure même à laquelle elle devait avoir lieu et occupèrent le terrain qui en devait faire l’objet. La nouvelle de ce coup de main parvint au vendeur au moment où, suivi de ses acheteurs, il descendait de diligence au milieu de la ville de l’Azul, qui ne tarda pas elle-même à être envahie. Cette vente, renouvelée de l’histoire romaine, du terrain où l’Annibal du désert campait, réussit moins que celle de l’antiquité classique. Personne n’y assista ; le crieur, convaincu que son marteau d’ivoire serait, dans un cas difficile, une arme insuffisante, rentra chez lui, sans essayer de renouveler les prouesses de Charles Martel.
Ce retour offensif des Indiens disaiL bien ce qu'il voulait dire. C’était une protestation contre la violation du droit de propriété dont ils étaient victimes, faite par des gens que l’on accusait de ne le respecter jamais. Mais le droit du plus fort devait décider.
Un plan vigoureux d’attaque fut conçu : les forces nationales et celles des Provinces limitrophes de la pampa contribuèrent à sa réalisation en fournissant les hommes et les ressources. La Province de Buenos-Aires et celle deTucumau
firent plus : la première, en donnant à l’expédition son premier chef, le Dr Alsina, qui mourut sans avoir vu ses plans réalisés ; la seconde, en donnant à l’expédition son second chef, le jeune général Julio A. Roca, à qui la République devait, en 1880, en reconnaissance de ses services, confier le soin de ses destinées, en l’élevant aux fonctions de Président de la République.
Il fallut cinq ans pour démontrer aux Indiens que, devant le tribunal delà force, le seul qu’ils reconnussent, leur droit s’évanouissait. Cette démonstration leur coûta la totalité de leur territoire, la liberté, leur autonomie, leur existence comme race, la perte de tous les liens de famille et d’affection qui unissaient époux et femmes, femmes et enfants. On les prit par la famine d’abord. On employa des moyens gigantesques. On creusa un fossé de cinquante lieues de long, impossible à franchir pour les troupeaux volés, privant ainsi les tribus de tout ravitaillement.
Un an après, on pouvait parcourir la pampa ; quatre corps d’armée y manœuvraient et chacun réduisait en captivité les restes de tribus, décimées déjà par la famine et la petite vérole, conséquence mortelle des longues privations.
La pampa parcourue n’avait plus de mystères ; l’Indien était dévoilé. En touchant du doigt cet ennemi réduit à la dernière extrémité, on reconnut que le secret qu’il gardait si bien dans son désert, qu’il y défendait contre la curiosité des conquérants, c’était le secret de sa faiblesse, de sa pauvreté et de son petit nombre. Ils usurpaient trente mille lieues carrées et n’étaient pas quinze mille. Ils n’élevaient aucun troupeau, cultivaient à peine quelques hectares, vivaient en groupes isolés, dans des tentes à peine groupées, chassant quand le vol des troupeaux ne donnait pas. Dans toute cette immense pampa, on ne trouva que quelques pêchers et trois pommiers que le hasard y avait semés et qui ne donnaient pas de fruits.
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lis avaient cependant réalisé un travail sur ce sol dont ils allaient être arrachés, travail inconscient, exécuté sans préméditation, au fur et à mesure de leurs besoins, sans effort, mais aussi utile et aussi parfait que si toute la science des ingénieurs en eût fourni les plans. Ils avaient, à travers ce désert, tracé, dans tous les sens, des routes, voies de petite et de grande communication, reliant tous les points de la frontière argentine, qu’ils envahissaient à des époques réglées, à ceux de la frontière chilienne, où ils allaient vendre les animaux volés.
Tous ces chemins, le passage seul des bandes, fréquent, continu, en nombre, les avait élaborés. Aussi chacun avait-il la physionomie que son emploi lui assignait. Ici, une grande route où soixante, quelquefois cent cavaliers peuvent passer de front, et où, au retour, dix mille ou trente mille bêtes à cornes peuvent défiler.
Leur immense réseau couvre toute la plaine ; il se compose d’une juxtaposition de sentiers, alignés, parallèles, <|ue le trafic creuse peu à peu, assez nombreux pour permettre un galop, en ligne, aux cavaliers qui les suivent.
Les grandes routes se prolongent; de loin en loin, d’autres se ramifient, qui permettent de se rendre à tel ou tel point occupé par une tribu, ou à tel autre où le bétail enlevé peut se reposer sans être inquiété.
A certains endroits stratégiques, on reconnaît que des haltes se faisaient où se partageait le butin ; de là, chaque tribu partait, emmenant la part du troupeau qui lui était échue.
On peut être sùr d’avance que chaque tracé de route a choisi les meilleurs endroits, qu’il rencontre de l’eau et des pâturages en abondance. On peut les suivre sans inquiétude : toutes mènent à un point où une station est possible pour l’homme qui voyage à cheval.
Rien n’indique à l’homme civilisé la direction qu’il doit prendre, mais tous les Indiens la connaissent. Chaque point,