LIVRE I
chaque chemin a son nom, donné par eux; les guides prisonniers les indiquent ; la civilisation les conserve. La pampa perpétuera ce souvenir des races disparues dans les noms géographiques, dont le sens imagé sera vite oublié, sans doute ; chacun d’eux a une signification et dit quelque chose de ce que le lieu produit, de ce qu’il vaut, de ce qu’il promet. Aucun nom n’a jamais été donné par l’Indien au hasard, mais, si sa langue n’est pas sauvée de l’abîme où lui-même est englouti, — et il ne semble pas qu’elle doive l’être, — ces noms resteront, avec leur étrangeté, sans aucune valeur pour le colon futur.
En sera-t-il de même des routes? Une seule chose est à faire, les conserver sans les modifier en rien, en laissant simplement aux charrettes qui succèdent aux cavaliers le soin de les niveler à leur usage; les ingénieurs ne feront pas mieux. Ce qu’ils ont fait jusqu’à ce jour prouve même qu’ils ne sauraient faire aussi bien. Déjà, dans le pays peuplé, à mesure que la population avance, elle supprime les routes anciennes, en change le cours, avec autant d’imprévoyance qu’elle en démontrerait si elle changeait sans raison celui d’une rivière. C'est la vieille loi des Indes qui règne, en matière de voirie. Elle impose encore, au delà des siècles, cette injonction bizarre, venue il y a trois cents ans du fond de l’Escorial, de faire toujours en ligne droite, quels que soient la nature du terrain, le tracé des rues des villes et celui des routes qui les continuent. La ligne droite passe aveuglément où elle doit, sans se préoccuper des bas-fonds humides, des marais impénétrables, des buttes sablonneuses.
Ainsi ne faisait pas l’Indien, il ne traçait pas sa route idéalement, mais bien sous le pied de son cheval, et, l’instinct de l’un aidant l’instinct de l’autre, aucune erreur n’était commise. Aujourd’hui encore, c’est plaisir que suivre une de ces routes indiennes, que, dans la pampa, on a baptisées chemins chiliens , parce que c’est au Chili qu’ils aboutissent
Panorama de Buenos-Ayres. (Voir pagi
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el que ce sont les rapines dont quelques Chiliens étaient les recéleurs qu’ils rappellent. Ces chemins sont solides sous le pied, ne ménagent aucune surprise désagréable; les charrettes, les diligences les suivent et y galopent; s’il y a quelque part un marais ou un de ces terrains fangeux où l’on puisse s’enliser, le chemin l’évite; s'il y a une région sans eau, il n’y passe pas.
Ce sont ces chemins, la meilleure de son œuvre, qui ont perdu la race pampéenne et rendu facile sa destruction. Les armées régulières ont trouvé en eux des guides sûrs, des voies de pénétration toutes tracées; elles en ont surpris et saisi la clef et fermé la porte derrière elles. Elles ont peu à peu occupé les points stratégiques, qui commandaient le lieu de stationnement des tribus et en ont empêché le ravitaillement, en coupant le chemin des invasions. L’Indien a repris sa tactique traditionnelle : il a reculé. Il a abandonné ses campements, emmené avec lui tout ce qui lui était cher et utile. De ce jour, il était perdu. Jamais l'Indien ne revient dans un campement que l’étranger a surpris ou visité : quand le mystère de sa vie, de son gîte est violé, il ne se croit plus garanti. 11 avait pu, jusque-là, trouver dans les profondeurs de la pampa des terres nouvelles, plus fertiles que celles qu’il abandonnait, plus mystérieuses encore. Cette fois, il n’avait pas réfléchi que, depuis près d’un siècle qu’il occupait les lieux que l’invasion le forçait à abandonner, toutes les routes tracées y aboutissaient ou en partaient, et mettaient aux mains de l’ennemi ce grand moyen d’action qu’il avait ainsi préparé contre luimême.
Tous les caciques ont été surpris, rejetés sans ressources dans la pampa avec quelques guerriers; le jour où les femmes et les enfants ont été emmenés en captivité, ce qui s’est fait sans coup férir, on a pu affirmer que la guerre était finie. L’Indien, ce sauvage, ne connaît que son foyer, ne vit que
pour les affections qu’il y trouve, celle de ses femmes et de ses enfants. Il combat jusqu’à la mort pour les défendre ; mais il revient livrer sa vie, il renonce à ce bien aussi précieux, sa liberté, pour ne pas être séparé de ceux qu’il aime.
La civilisation, qui le combattait, avait là une arme tellement sûre qu’elle n’en a pas employé d’autre. Partout elle a procédé de même, a surpris les campements, enlevé les familles, les a éloignées de la pampa, frappant les hommes non pas dans leur vie, avec le fer, mais dans ces sentiments intimes, qui eussent dû trouver grâce devant la nécessité de vaincre, puisque l’on pouvait vaincre en exploitant ces sentiments au lieu de les frapper.
Le jour où les guerriers sont venus livrer leurs armes et leur liberté, sous la condition qu’on leur rendrait leurs compagnes et la tendresse de leurs enfants, on les a mis dans le rang. Leurs femmes déjà et leurs enfants étaient partis pour Buenos-Aires, et, comme l’Etat ne pouvait les garder éternellement, chaque arrivée de ce bétail humain avait donné lieu à la même scène de. cruauté administrative, renouvelée des temps primitifs.
Une table était dressée sur le parvis d’une église, dans un quartier quelconque, et des avis, publiés dans les journaux, annonçaient que tel jour, à telle heure, un fonctionnaire, assis à cette table, ferait, aux citoyens qui les accepteraient, la distribution de ces femmes et de ces enfants. A heure dite, le troupeau amené était rangé, sans brutalité comme sans compassion : pauvres vieilles, dont personne n’allait vouloir, sous leurs cheveux gris et plats; jeunes femmes, allaitant, ou groupant autour d’elles des enfants nombreux; hiles ou enfants égarés, séparés déjà de leurs mères, les ayant perdues dans les bagarres de ces retours du désert, des embarquements en désordre, où l’on avait poussé le troupeau, comptant les têtes, sans pouvoir regarder les visages, ni écouter les pleurs
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Des citoyens s'approchaient, et emmenaient, les uns par charité, d’autres par intérêt, quelqu’un de ces êtres séparés de l’humanité. C’étaient souvent des scènes déchirantes dont personne ne prenait souci ; des mères s’accrochaient à leurs lilles; les vieilles étaient repoussées. Ces pauvres êtres, qui ne connaissent pas d’autre dieu que le génie du mal, devaient croire que ce Gualichu, qu’ils n’avaient jamais vu, était là, présent, derrière cette table, sous les traits d’un homme blanc.
Tous les caciques qui se sont rendus depuis, Catriel, Epumer, Pincen, Mariano Rosas, ont été mis hors la loi et enfermés dans une île fortifiée, où ils terminent douloureusement leur existence de combat. Leurs guerriers ont été enrégimentés.
On peut dire que des rameaux pampéens de la race araucane, qui ne comptait au reste que vingt mille à trente mille membres, il y a trois siècles, au moment de la conquête, dont le nombre ne dépassait pas douze mille lorsque sa destruction a été entreprise, il ne reste rien. Jusqu’au jour de leur défaite, ils n’ont rien créé qui puisse rappeler leur souvenir, hors les routes dont nous avons parlé, qui, elles, disparaîtront aussi, peut-être môme, simplement, sous l'envahissement des graminées, avant que la population civilisée, trop peu nombreuse, trop peu mobile, songe à les utiliser.
Au point de vue ethnographique, l’Indien n’avait pas de caractères assez définitifs pour se perpétuer par quelques-uns dans l’océan des races, qui, toutes, contribuent à la constitution future de la nation qui peuplera cette région.
Les seuls caractères, les seuls usages qui lui survivront ne sont pas, à proprement parler, des caractères ethniques, ni des usages particuliers à la race, transmis ou respectés par
la tradition, ce sont des caractères acquis dans le milieu oü la race s’est formée, des usages imposés par ce milieu. C’est le désert qui a fait l’Indien, comme il a fait, après lui, son héritier: le gaucho.
Si l'on recherche la cause historique qui a, fatalement, amené les représailles sévères et cette destruction, regrettable, au point de vue de l’humanité, d’une race que l’on eût pu réduire autrement et utiliser, on reconnaît avec tristesse qu'il faut la trouver dans la conduite, sans excuse, de quelques propriétaires chiliens, recéleurs de bétail plus criminels que ne pouvaient l’être les Indiens, dont ils dirigeaient, conseillaient et soutenaient les invasions.
Singulière anomalie ! Deux peuples se sont formés des mêmes éléments, l’un sur la rive de l’Atlantique, l’autre sur la rive du Pacifique ; ils ont les mêmes origines, ils ont vécu, longtemps, sous la même loi, ils ont participé, ensemble, à l’œuvre de leur indépendance, ont profité en commun des efforts communs.
Ils avaient, entre eux, un ennemi commun, l’Araucan, qui a fait payer cher aux Chiliens chaque province conquise, dont les tribus, en même temps, ont arrêté l’essor de la population argentine.
Un accord, une action commune eût supprimé, depuis deux siècles, cet obstacle. Il fallait, pour cela, que les propriétaires chiliens consentissent à acheter et à payer à ses vrais propriétaires le bétail dont ils avaient besoin. Ils ont toujours préféré l’acheter aux Indiens. De là les rapines et les invasions de ceux-ci, et, comme conséquence, leur destruction.
Sept provinces chiliennes : ïalca, Maule, Linares, Nubie, Concepcion, Arauco et Yaldivia, se sont alimentées de bétail pampéen, pendant deux siècles, par l’intermédiaire des Indiens. Elles recevaient, chaque année, quarante mille têtes au minimum. Suivant que les invasions réussissaient ou non, le prix
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du bétail montait ou baissailau Chili. Le commerce s’en faisait au grand jour. Les Indiens recevaient leurs échanges et menaient leur bétail par la grand’route tracée par Luis de la Cruz en 180c, qui passait près d’Antuco, dans la Cordillère, après avoir traversé le Neuquen et le Colorado aux environs du Mont-Payen, en venant des campements indiens de la frontière pampéenne.
Toute la région de la Cordillère était, elle aussi, peuplée de Pehuenches, devenus pasteurs sous le gouvernement du cacique Purran, disposant de six mille lances, et, plus au sud, de Shayhueque, qui s’intitule roi de la Patagonie. Ces deux caciques et leurs tribus, très nombreuses, ont été respectés, bonheur que n’ont pas eu les Ranqueles, qui avaient, au moins, autant de titres et dont la civilisation était aussi avancée. Ce qui a sauvé les Indiens de la Cordillère, c’est précisément leur voisinage des propriétaires chiliens, qui les employaient comme pasteurs, en terre argentine, à garder les troupeaux volés par les pampas aux Argentins. On trouva là des vallées, où des propriétaires chiliens conservaient, sous cette garde, des troupeaux de trente mille à quarante mille têtes, cultivaient du maïs, du blé, de l’orge.
On peut affirmer que ces tribus ainsi fixées, prêtes à recevoir la civilisation, formeront le noyau de populations futures, où l’élément européen s'infiltrera peu à peu. Cette expérience sera féconde en regrets. Il était aussi facile d’amener toutes les tribus pampéennes à la civilisation; pour cela, il fallait les déshabituer de la rapine, couper ce vice dans la racine, et la racine était au Chili.
On ne l’a pas fait: les résultats économiques compensentils au moins les désastres constatés au point de vue ethnographique?
Ces résultats économiques sont, considérables à tous les points de vue.
On serait tenté de mettre en première ligne la suppression de l’impôt forcé de quarante mille têtes de gros bétail, que coûtaient, annuellement, les invasions à quelques propriétaires, et qui, en décimant les troupeaux les plus rapprochés de la frontière, privaient tous les éleveurs du débouché du Chili, qui, sans les rapines des Indiens, eût eu quelque importance pour eux. Estimons la valeur du bétail volé à un million de francs, qui pesait lourdement sur quelques propriétaires, etleur était prélevé par la violence d’hommes de guerre, enlevant les hommes et les femmes en captivité avec le bétail, incendiant et détruisant tout ce qu’ils pouvaient atteindre.
Joignons à ce tribut forcé le tribut volontaire de plusieurs millions, que le gouvernement payait, sans grand profit, aux Indiens.
Tout cela n’était pas ruineux; la République Argentine, pas plus que les particuliers, n’eussent été beaucoup plus riches s’ils n’avaient obtenu, dans la campagne de 1876 à 1880, et dans la destruction d’une race, d’autres avantages que ceux d’être délivrés de ces tributs.
Cette campagne a produit autre chose. Elle a fait entrer dans le patrimoine de la République, dans son domaine, et permis de vendre aux particuliers, des étendues de territoire aussi considérables que l’étaient les terres occupées, depuis trois siècles, par la colonisation et l’élevage.
Pour commencer la campagne, le gouvernement fit appel aux particuliers, intéressés à la voir aboutir. Il ne fut pas très heureux. Les propriétaires sollicités, en 1876, de par- 1 iciper aux frais de l’expédition, y contribuèrent généreusement pour mille quatorze chevaux et vingt mille francs.
C’était peu, si l’on note que la province de Buenos- Aires comptait cinq mille propriétaires et que les chevaux n’y ont aucune valeur vénale.
Cela rappelle un fait qui date de 1632. Un Espagnol, Gonzalo de Carbajal, ayant alors résolu une campagne contre les
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Indiens Tobas, reçut du gouvernement l’important secours d’un quintal de poudre, un quintal de plomb et vingt-cinq livres de corde.
Devant cet insuccès, il fallut recourir à autre chose. Le gouvernement emprunta aux propriétaires 2 millions de piastres, soit 10 millions de francs, et leur donna, en couverture de leurs bons de souscription, des terres publiques à choisir entre celles à conquérir, taxées d’avance à 2,000 francs la lieue. La souscription'fut longue à être couverte ; elle le fut cependant. Cinq mille cinq cents lieues furent ainsi aliénées au prix commun de 2,000 francs. Elles sont ainsi entrées dans le commerce, dépréciées par un aléa; o’était l’inconnu, ce fameux mystère de la pampa, entretenu par le silence impénétrable de l’Indien et par la légende.
Aujourd'hui que ce mystère a disparu, ces terres, qui ne sont pas peuplées, après sept ans à peine qu’elles sont connues, et mal connues, mais assez pour être appréciées, changent de mains à des prix qui varient entre 80.000 et 200,000 francs la lieue de deux mille cinq cents hectares, donnant ainsi une partie du sol de la République jusqu’ici inexplorée, une plus-value de deux milliards de francs
C’est là un résultat de quelque importance ; ce n’est pas le seul, bien qu’il se chiffre, pour chaque habitant, par une proportion assez élevée, dans un pays qui n’en contient que cinq millions. Ces cinq mille cinq cents lieues ne constituent qu’un quart de la pampa.
Le gouvernement croyait pouvoir estimer à 600 piastres (3,000 francs) chacune des quinze mille lieues qui lui restent à vendre de celles qu’il a conquises; une vente partielle, qu’il a tentée en juin 1885, lui a prouvé qu’elles étaient réalisables à un prix dix fois supérieur.
Ce n’est, pas tout. La sécurité du désert, aujourd’hui acquise, a décuplé le prix des terrains, jusque-là peuplés avec hésitation, derrière et autour de la frontière, toujours
exposés aux vols et aux invasions. 11 y avait là une zone de vingt millions d’hectares, qui a subi une plus-value de deux milliards de francs.
La conquête de la pampa, qui n’a coûté ni un homme ni un coup de fusil à la civilisation, qui est due tout entière à une tactique habile et qui a été un fait accompli le jour où elle a été résolue, où les convois, les batteries d’artillerie et les remingtons se sont mis en mouvement, pour dissiper, par la force, cet inconnu mystérieux, a enrichi tous ceux qui n’y avaient pas cru, tous ceux qui n’y avaient pas participé.
Elle a été l’acte définitif de la constitution géographique de la République Argentine et le premier de sa constitution nationale. Pour que cette œuvre soit complétée, il faut que le désert soit civilisé, c’est-à-dire peuplé, et que cette grande faute soit réparée, qui a, si singulièrement, commencé par la destruction de la population indigène, l’œuvre nécessaire du peuplement. Le grand mouvement économique qui s’est produit depuis 1884, et semble atteindre son maximum en ce moment, a eu son originé dans ces faits ; il a déjà pour résultat de mettre en valeur ces immenses territoires, en même temps qu’il les civilise par l’extension rapide, des voies ferrées.