‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 28 sur 152 · CIIAP. I. - LE PORT ET L’ARRIVÉE · texte numérisé non relu

CIIAP. I. - LE PORT ET L’ARRIVÉE

Le voyage en mer offre d’autres surprises. Le voyageur avance; mais il ne sent pas qu’il marche. Autour de lui, le paysage, qui ne change pas, n’apporte, à scs pensées, aucune distraction. Pendant que les heures s’écoulent, que le sillon s’ouvre sous la quille du steamer, laissant derrière lui, dans un remous d’eau bleue, toujours pareil à lui-même, un long sillage toujours renouvelé, sa pensée reste au rivage et ne l’a pas quitté ; après six ou huit cents lieues ainsi parcourues, sans préparation, au bout de cinq ou six jours, une terre émerge, et c’est un monde nouveau.

Tentez l’aventure à travers l’Atlantique; tournez le dos à Bordeaux, à Lisbonne, ou au détroit de Gibraltar ; reprenez cette voie qu’il y a trois siècles l’Europe ignorait, qu’elle connaît mal encore. Après six jours de mer, abordez au Sénégal, vous passerez quelques heures dans les paillotes des nègres, vous y serrerez la main du roi de Dakar, vous aurez été transporté, sans en avoir conscience, du domaine de la civilisation la plus raffinée en pleine vie primitive.

De Dakar ou du cap Saint-Vincent, les huit jours de mer à travers la région des tropiques qui séparent la vieille terre d’Afrique du nouveau monde, en mettant votre patience à une longue épreuve, vous envelopperont de sensations nouvelles.

Chaleur énervante et molle, sous un ciel noir et bas, région des calmes, que les marins ont baptisée le pot au noir, qu’une succession d’orages inonde, sans cesse, et, ne rafraîchit pas. Matinées sans aurore, où le soleil apparaît, et, sans dissiper progressivement les ténèbres, les interrompt brusquement. Soirées sans crépuscule, où, sans être annoncée, la nuit tombe du haut du ciel comme un rideau. Nuits phosphorescentes, où les flots semblent rouler des étoiles décrochées du ciel.

Enfermez-vous dans la nouveauté de ces impressions que vous ne retrouverez plus ; c’est vivre deux fois que de vivre d’une vie inconnue, de découvrir, à chaque heure, des spec-

tacles que nul ne vous a montrés, qu’aucun guide ne vous souligne. Esprits vulgaires ceux qui ne comptent là que des heures d’ennui, qui, rencontrant l’inconnu, le trouvent monotone! Cet horizon, toujours le même, est toujours varié; emportez-en le souvenir.

La route des steamers est si étroitement tracée par l’habitude des pilotes, que chacun d’eux suit toujours exactement la même. Les allants et venants se croisent au même point, sur l’eau où tout s’efface. Ils semblent à chaque voyage reprendre le sillage qu’ils ont laissé au précédent; le pilote ne s’étonne pas de cette précision, surpris, au contraire, si, un jour, le sextant lui montre qu’il s’est écarté, ne fût-ce que d’un mille, de la route ordinaire.

Aussi celle que vous suivez est-elle fréquentée. Aucun de ceux qui vont du même point au même but ne s’en écarte assez pour que son passage sur l’horizon ne soit signalé. À heure dite, les steamers réguliers savent qu’ils auront à saluer, à tel lieu déterminé d’avance, tel pavillon, qui ne saurait manquer au rendez-vous.

Grande et profonde émotion que le frôlement de deux coques ! On était seul, au milieu de cet horizon circulaire, qui semblait avancer avec vous, tant il était toujours le même; les jours changeaient de nom, mais se levaient et se couchaient dans le même cadre ; on ne se sentait ni vivre, ni marcher ; sur l’horizon apparaît un point noir qui vient en sens inverse. Il s’approche, modifie un peu sa route, pour se rapprocher davantage, grandit, se dessine avec précision, s’élève et s’impose, dans une majesté que vous ne lui soupçonniez pas. Toute cette masse produit, sur la surface calme de l'Océan, un léger bruissement, et, dans l’air, le frôlement d’ailes d’un grand oiseau qui passe. Il n’y a pas là de quoi émouvoir profondément les âmes, cependant d’un côté et de l’autre l’agitation est extrême. Est-ce joie ou tristesse ?

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