CIIAP. I. — LE PORT ET L'ARRIVÉE
Los uns saluent du mouchoir cet inconnu qui passe, d’autres battent des mains ou sèchent des larmes. C’est qu’il a suffi de cette rencontre pour les rappeler tous au sentiment de la vie extérieure. Après huit ou dix jours de mer, vous alliez oublier, peut-être, qu’en dehors de cette coque, la vie continuait sans vous, quand peut-être des événements se produisaient, que vous étiez seul à ignorer et qui ne frappaient que vous. Il a suffi de cette rencontre pour vous mettre sous les yeux le mouvement et la preuve de la vie; vous ne pouvez, dès lors, détacher vos yeux, pas plus que votre pensée, de ce point noir, qui s’efface et disparait, pour, en quelques jours, atteindre le lieu d’où vous venez, où quelque chose de vous est sûrement resté.
Cette route n’est pas encore celle des touristes, elle n’est fréquentée que par des émigrants de toutes les nationalités ; légion, quelquefois troupeau, poursuivant, par la bêche, la conquête du nouveau monde, et préparant pour le xx° siècle des étonnements qui dépasseront ceux que le xvie a légués au nôtre.
Chacune des étapes est longue. On compte, de Bordeaux à Lisbonne, sept cent quatre vingt-cinq milles ; de ce port à Dakar, quinze cent quarante-trois; de là à Montevideo, en passant par Rio-Janeiro, trois mille sept cent soixante-sept milles, et, de Montevideo à Buenos-Aires, cent-seize milles; soit un total de douze mille kilomètres !
Par 35° latitude sud, on rencontre, après vingt jours de voyage, le cap Sainte-Marie, point extrême de l’immense estuaire de la Plata.
Buenos-Aires s’élève sur la rive occidentale, Montevideo sur la rive orientale. Il ne faudrait pas croire que ces villes, qui se confondent dans un lointain brouillard géographique, soient deux voisines se saluant de la main comme le Havre et Honfleur, ou Liverpool et Birkenhead. Les propor-