‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 30 sur 152 · LIVRE II. - LA RUE · texte numérisé non relu

LIVRE II. - LA RUE

tions de la Plata ne peuvent se comparer à celles d’aucun autre estuaire. Il ne faut, nulle part, d’une rive chercher à distinguer la rive opposée. A l’embouchure, cinquante-cinq lieues les séparent. Remontons soixante lieues, jusqu’à Montevideo ; la rive occidentale, encore invisible, est à seize lieues de cette rive orientale ; c’est la limite des eaux salées Buenos-Aires est encore à vingt lieues, en amont ; devant la ville, l’estuaire se développe entre deux rives, qui s’ignorent l’une l’autre ; sa largeur est de huit lieues.

Sur le bord de ce fleuve incomparable, formé de la somme des eaux des deux plus grands cours d’eau du monde, le Parana et l’Uruguay, s’est élevé Buenos-Aires.

Nous touchons au port. Mais quel port pourrait suffire aux destinées que promet le développement de ces fleuves, résumant les eaux d’un bassin de cent soixante-dix mille lieues carrées? Si la nature n’y a pourvu, quels efforts successifs l’homme n’aura-t-il pas à faire pour en tracer le plan et tailler, en plein fleuve, les abris que demandent les flottes que ce pays des eaux peut porter?

L’effort sans doute était au-dessus des forces de ceux qui avaient à le tenter. Le stop du capitaine se donne au milieu de l’estuaire, assez loin des côtes pour que ni l’une ni l’autre ne puisse être aperçue. L’eau est douce, sinon on se croirait en pleine mer ; trop souvent la vague a des colères que l’océan seul devrait connaître. Une bouée mollement se balance; elle attend le navire qui se présente pour y fixer sa chaîne : c’est là le port de Buenos-Aires.

Il existait cependant en 1535, quand Mendoza y vint atterrir. Un petit ruisseau de cent mètres de large aboutit à ce point dans l’esluaire : c’était assez pour les caravelles du

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temps de la découverte, il leur otïruit uti abri sûr et un port suffisant.

Mais la main de l’homme n’a rien fait, pendant trois siècles, pour le mettre au niveau de ses nouvelles destinées. A chaque période de ses transformations, la navigation a dû s’arrêter à une distance plus grande de la côte : les galiotes et les goélettes de quatre ou cinq cents tonneaux, qui suffisaient au commerce du dernier siècle, venaient s’échouer à proximité de la côle, et y dormir des siestes paisibles avec les caboteurs. Les trois-mâts, il y a vingt ans, n’approchaient qu’à deux milles ; ils y faisaient de longues stations, les plus courtes duraient trois mois; leur chargement et leur déchargement agitaient la rade d’un mouvement continu. La navigation à voiles a disparu, les steamers chaque année ont augmenté leurs dimensions. Il y a dix ans, ils jetaient l’ancre à huit milles; leur bouée est, aujourd’hui, à quinze milles, en ligne droite, devant la ville qu’ils 11e discernent pas et qui ignore leur présence.

L’indolence des hommes d’aujourd’hui accuse le travail lent et secret delà nature; ils affirment que le fond du fleuve s’est relevé, que l’estuaire s’ensable, et que si le port 11’existe pas, si la rive est inabordable, la faute en est aux alluvions continues. Ils prennent à témoin l’aspect même des eaux, couleur d’argile; ils montrent le chapelet des îles du delta du Parana, sorties du sein des eaux, qui s’étendent sur une longueur de trois cents lieues, sur une largeur de dix à vingt, entrecoupées de bras, de ruisseaux et de rigoles.

La science affirme que ce sont là mauvaises défenses. Les faits géologiques, constatés depuis trois siècles, démontrent qu'il faudra plusieurs milliers d’années pour que le fond de l'estuaire se relève et continue d’une façon appréciable l’enfantement d’îles nouvelles. Il a fallu trente mille années pour que le travail des eaux ait amené, dans la plaine, l'offri-

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