LIVRE II. — LA RUE
trop hautes, peut se lancer à la découverte ; il rapportera une riche moisson de souvenirs.
11 y a quelques années encore, les rues de la ville présentaient toutes et partout le même aspect ; depuis cinq ans le quartier du centre et celui du nord ont été presque entièrement reconstruits, ceux de l’ouest et du sud sans rester étrangers à ce progrès rapide, qui chaque année augmente le nombre des maisons de plusieurs milliers, et la surface de la ville construite de plusieurs centaines d'hectares, se sont prolongés sans perdre leur physionomie ancienne.
Le vieux Buenos-Aires tend à perdre son ancienne physionomie si pittoresque ; on la retrouve cependant encore, dans beaucoup de quartiers même des plus nouveaux.
Le long du trottoir étroit, les maisons, alignées, présentent, en façade, deux fenêtres, celles du salon, derrière lequel s’entrevoit l’enfilade régulière des chambres. La porte, ouverte toujours, laisse voir, derrière une grille toujours fermée, la première cour, garnie de plantes fleuries, assombrie, pendant les journées chaudes, d’une large toile de tente, qui y jette son ombre et sa fraîcheur: c’est Séville et ses patios transportée en Amérique. Une pièce en équerre sépare cette première partie des arrière-cours que garnissent des treilles. Celui qui, du trottoir ou du tramway, en passe inconsciemment la revue, n’a bientôt plus rien à apprendre sur les habitants de toutes ces maisons, leurs mœurs, leur nombre, les membres de la famille, l’heure et la composition de leurs repas, secrets qui se révèlent d’eux-mêmes, sans qu’il y ait, pour les surprendre, à jeter le moindre regard indiscret.
Autrefois la longue file des maisons toutes semblables, où tout le monde vivait de la même manière en communauté d’idées et en relations étroites avec ses voisins, n’était que rarement interrompue par une demeure plus somptueuse que ses voisines. Quel changement en quelques années ! Les