LIVRE II. — LA RUE
Il y a beau temps que le lien est rompu entre elle, le petit port fluvial de Séville £t le grand port maritime de Cadix. Les Sévillans ne semblent plus se souvenir du temps où la Casa de Contratacion donnait la vie commerciale à l’Amérique espagnole, où celle-ci venait soumettre ses procès en dernier ressort à leur Audience royale. Buenos-Aires, quand, de temps à autre, son port reçoit quelques chargements de sel venu de Cadix, ne songe guère que c’est le dernier vestige de ce grand commerce exclusif qui reliait autrefois les deux ports.
L’axe des relations internationales s’est déplacé ; l’Amérique espagnole, après avoir tout reçu et tout imité de l’Espagne, ses lois, son esprit public, ses mœurs privées, sa langue, ses mets et sa cuisine, ses cultures et ses modes de culture, ne lui demande et ne lui prend plus rien ; son langage même n’est plus absolument espagnol. Depuis trois siècles que la littérature espagnole est restée stationnaire et n’a donné que très peu, pour ne pas dire point, d’œuvres originales, l’Amérique a dû puiser ailleurs, sans attendre même les traductions, lire dans leur texte lesauteurs étrangers, surtout les auteurs français, et emprunter à toutes les langues, pour les mêler à son idiome national, la forme moderne de ses idées. De là le cosmopolitisme de sa vie, de sa littérature et aussi de ses mœurs intimes.
Si l’on parcourt aujourd’hui une ville hispano-américaine, on trouve bien des maisons de vieille forme espagnole, dans lesquelles les usages espagnols se sont perpétués et pour ainsi dire cristallisés, sans même que leurs habitants semblent en avoir conscience; mais combien d’éléments divers se sonl superposés qui modifient les aspects extérieurs et, avec la forme des choses, le fond de la vie!
Remontons les rues de la ville. Déjà dans les quartiers les plus rapprochés de la rive et de la place principale, qui sont encore le centre de la vie active, bien qu’ils ne soient nullement
CHAP. II. — L’HABITATION
le centre géographique de la ville, il est difficile de retrouver la vieille maison espagnole, peut-être même la vieille maison créole.
La maison, ou, si l’on veut, le Palais du Gouvernement est un mélange très moderne de renaissance italienne et française ; la moitié, qui était autrefois l’Hôtel des Postes, reproduit les Tuileries, et l’autre partie, ajoutée depuis, un palais italien à loggias du xvi° siècle.
Il faudrait, comme pour retrouver à Paris le palais de saint Louis sous les salles du Palais de Justice, reprendre les fondations pour avoir le tracé disparu du fort Balthasar, qui fut le premier abri de la colonie en 1580, et qui, en 1 8 0 G , lui servit de refuge contre les Anglais et de centre d’action pour la revanche; mais non, on ne trouvera l'ien. Le fort Balthasar n’a jamais été qu’un tas de terre, assez semblable à ces petits forts que l’on trouvait encore, il y a quelques années, le long de la frontière pampéenne et qui n’avaient pas toujours l’honneur d’arrêter ou même de retarder les invasions des Indiens. Ce qu’il reste du fort Balthasar, c’est son fossé, que l’on n’a pas encore comblé et qui sert de souterrain aux dépôts de la Douane, logée dans l’ancienne forteresse des Vice-rois, qui s’avance en rotonde plus étrange qu’élégante au-dessus du flot de la Plata.
La place, tracée en 1580, d’après le plan des lois des Indes, a bien les cent cinquante mètres classiques de large sur trois cents de longueur, elle a aussi conservé sa destination ; c’est encore sur elle que prennent jour presque tous les édifices publics les plus importants. Comptons-les : le Palais du Gouvernement, la Douane, le Palais du Congrès, le Cabildo devenu Palais de Justice, la Municipalité et la Police, la Cathédrale, l’Archevêché, le Théâtre Colon et la Bourse. Aussi est-ce là le vrai centre du mouvement, le point de rencontre et de départ de toutes les lignes de tramways, un lieu très bruyant tout ie jour, très sombre et très paisible le soir.