‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 50 sur 152 · LIVRE II. — LA RUE · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LA RUE

Dans les rues adjacentes, l’écho de tout ce mouvement se répercute. La vieille ville se retrouve encore à chaque pas. Il semble que l’on soit encore dans une ville d’Andalousie ; mais un mouvement beaucoup plus actif, un bruit assourdissant de charrettes, venant, chargées, de la rivière, ouy retournant vides ou pleines, des tramways partout, des voitures de toutes sortes, dont fort peu promènent des oisifs. Qui donc penserait à l’être ou à le rester, au milieu de ce bruit et de cette agitation, qui rappelle tout le monde aux soins de la lutte pour la vie?

Dans ce quartier, c’est à peine si l’on a eu le temps de reconstruire les maisons. Ce ne sont plus les chaumières de la première époque, isolées à chaque carrefour; les maisons se pressent les unes contre les autres. La toiture de tuiles s’est perpétuée, sans que même le propriétaire qui l’a reçue de ses ancêtres en ait pris soin; le locataire la sauvegarde, paye et paye très cher ces situations privilégiées, se défend lui-même contre l’intempérie, ajoute un appentis, refait un mur, construit un entresol, quelquefois un étage, le tout à peu de frais, à titre précaire et provisoire, comme sa possession, retardant la ruine de l’édifice, couvrant l’indifférence du propriétaire, qui le laisse, ainsi, se prolonger au delà de l’époque pour lequel ces murs et ces toitures étaient faites.

A côté de ces masures qui produisent trop pour que l’on songe à les mettre bas, la pioche a fait son œuvre : des palais se sont élevés, destinés à abriter toutes les opulences modernes de la vie très européenne de leurs propriétaires; mais le commerce, le trafic, le transit les réclament, et, à peine achevés, ils font faux bond à leur destinée.

Insensiblement le bruit diminue. Il cesse vite au nord et au sud, pour se prolonger, en deux tronçons, vers les sorties de la ville.

La ville bourgeoise enveloppe la ville d’affaires en demicercle ; les constructions, à mesure que l’on s’éloigne, sont

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de plus en plus modernes; des quartiers même y naissent tous les jours, et les luzernières deviennent vite terrains à bâtir.

Déjà de nombreuses constructions divorcent avec le style ancien. Des familles ricbes donnent l’exemple, font, depuis cinq ans, la dépense d’un plan d’hôtel à leur guise, où ils fondent un luxe jusque-là inconnu. Hors ces exceptions, que ne se permettent que ceux qui peuvent employer 500,000 francs à une fantaisie, l’originalité fait ordinairement défaut.

La maison du type vulgaire, dont on compte plusieurs milliers à Buenos-Aires, occupe un espace oblong de sept cents mètres, offrant un front de huit à dix mèhes sur la rue, où elle prend uniformément jour par deux fenêtres et une porte. Celle-ci, toujours ouverte, laisse voir un vestibule fermé d’une grille qui le sépare d’une première cour. Ici, comme dans les villes d’Andalousie, c’est cette cour qui sauve fout. Les habitants savent l’orner de plantes et de fleurs qui y entretiennent toute l'année un aspect de fraîcheur qui lui sied ; l’été une tente de toile y jette une ombre douce sous la chaleur du soleil. On peut, en retrouvant chaque dix pas ce spectacle, presque partout le même, et partout renouvelé, oublier le peu de charme qu’offre la rue.

Droite, sans perspective, la rue continue, toujours, sans autre objet que de les prolonger dans la même ligne, celles qui furent tracées et ébauchées il y a trois siècles. Elles mènent plus loin qu’alors, mais au même but, aux confins de la ville, qui reculent devant elles sans se modifier en rien. Le chemin est plus long, mais il n’est pas moins monotone ; la viabilité s’améliore chaque jour, mais sans réussir à être plus agréable ni commode. Ce ne sont que trottoirs raboteux, interrompus chaque cent vingt mètres pour laisser passer une rue droite, dont le pavé fangeux rend la traversée souvent aussi difficile que celle d’un gué peu praticable.

Une sorte de mélancolie vous envahit à longer toujours ces longues suites de maisons qui ne vous apportent que la sen-

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