LIVRE II. - LA RUE
sation émoussée du déjà vu : pas de boutiques, elles sont toutes au centre ; pas de vie extérieure.
Le mouvement de la maison vient bien jusqu’à la porte, mais il s’y arrête, et y forme, presque à l’état permanent, un groupe composé de servantes oisives ou curieuses et d’enfants bruyants et nombreux. Oh! surtout nombreux.
Il nous a été souvent donné de remarquer que l’on peut traverser vingt lieues de plaines sans y rencontrer un seul des troupeaux de moutons qui y existent cependant par milliers, et en font la richesse; mais on ne saurait faire cent pas dans une ville américaine sans ressentir cette impression que l’on est dans une ville où l’enfant domine, où il est légion turbulente et envahissante. Ce ne sont partout qu’écoles immenses avec leurs entrées et leurs sorties bruyantes ; pendant même que ces turbulents y sont enfermés, les maisons, les rues en restent pleines, et à toutes les portes ils apparaissent par douzaine.
C’est à croire que c’est la seule industrie du pays, celle où tout le monde s’essaye et réussisse et obtienne des résultats assez encourageants pour ne trouver que des imitateurs. Après une promenade aussi instructive, on peut contempler avec sérénité les milliers de lieues qui s’offrent au peuplement dans cette région. Malthus, s’il y a prêché, n’y a pas fait de prosélytes, et c’est heureux.
Prenons, au hasard, une habitation du modèle connu. Nous en avons vu la première cour, le patio, où fleurissent camélias et gardénias. La grille est fermée; ne le fût-elle pas, que la bienséance vous fait un devoir de ne pas la dépasser, qui que vous soyiez, quels que soient votre rang et votre intimité, sans permission préalable. Autrefois, et cela est d’usage encore aux confins de la ville et à la campagne, la grille n’existant pas partout, pas plus que le battant de porte ou la sonnette, l’usage était de s’annoncer et de solliciter bon accueil en frappant dans les mains et disant : Ave Maria ,
sans avancer plus loin avant d’avoir reçu la réponse graciâ
CHAP. II. — L’HABITATION
plena , soulignée le plus souvent d’une énergique interpellation aux chiens, qui n’ont pas attendu le commencement de votre oraison pour annoncer votre présence.
Passer une porte ouverte sans ces préambules, c’est chose qui ne se fait pas. Rien, en effet, ne domine plus l’Américain en général que le sentiment qu’il professe pour le domicile, le sien et celui des autres; la loi le déclare inviolable, mais il va plus loin encore que la loi. Il est à ce point chatouilleux que le coup de marteau, même discret et suppliant, suffit à le mettre sur la défensive. Il a beau s’imposer à lui-même de n’en vouloir tenir compte, cet appel l’agace autant que le passant qui entend derrière lui des pst ! répétés, et ne veut pas croire qu’ils s’adressent à lui. Il lui semble que quelque chose de son intimité, de son droit, de son foyer est déjà atteint, sinon violé.
Sa patience sur ce point est souvent mise à l’épreuve, d’autant que la distance où vivent de la rue les serviteurs, relégués dans la troisième cour, prédispose ceux-ci à ne tenir aucun compte des coups redoublés qui agitent la première. Faire trente ou quarante pas pour s’en rapprocher est audessus de leurs forces, et puis les attributions de chaque serviteur sont généralement trop mal définies pour que celui qui a la porte dans les siennes en ait même connaissance.
Le seul effet que détermine votre appel réitéré sur tout ce monde est de produire un lent mouvement de curiosité. A toutes tes fenêtres qui ont vue sur la rue, dans toutes les embrasures, aux confins des cours, en face et de côté, des yeux curieuxtémoignent du succès de vos tentatives; vous êtes signalé, reconnu peut-être. Un peu d’agitation se produit, les serviteurs se préviennent les uns les autres. Prenez patience. Le bruit se rapproche, et vous distinguez déjà un visage foncé : c’est une china qui se presse lentement et vous pose tranquillement une question sur l’objet de votre visite. —