‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 52 sur 152 · LIVRE II. — LA RUE · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LA RUE

Sur votre réponse, elle retourne chercher des instructions; vous entendez alors les loquets qui se lèvent, des bruits de portes, on vous ouvre la pièce de réception, le salon, qui est le premier sur la rue.

Si c’est pour la première fois que vous pénétrez dans une maison de ce pays, regardez cette pièce, vous la retrouverez partout semblable à elle-même, de proportions identiques et meublée de même, ou peu s’en faut. Il vous semblera peutêtre que l’uniformité d’aspect, des maisons ait donné à tous le goût de la similitude de vie; en voyant ici, dans ce coin, toujours le même piano, au milieu, la même table à dessus de marbre, autour de la pièce, rangés, les mêmes meubles de palissandre couverts de damas de soie bleue ou rouge, vous conclurez à l’absence d’originalité. Cela est juste ; mais une autre pensée s’impose, et c’est celle qui me frappe, c’est l’aisance dans laquelle vivent toutes les familles et que dénotent ces habitations peu confortables, peu originales si l’on veut, mais vastes, aérées, par cela même commodes, étant donné le climat tempéré du lieu, où l’hiver est assez doux pour ne pas imposer la présence de cheminées dans chaque pièce.

L’aisance est-elle donc générale, et la médiocrité de fortune une exception? On le croirait à première vue, mais, en allant plus au fond de l’observation de la vie, — et, puisque nous avons pénétré dans la maison, c’est ce que nous devons faire, - — on découvre d’autres causes à cette manière de vivre.

D’abord le luxe le plus général et le plus nécessaire est ici une maison grande et commode, non seulement parce que les familles sont en général nombreuses, mais aussi parce que c’est en famille que l’on vit, c’est à la vie de famille que l’on demande, aux heures de repos, les distractions qu’ailleurs on recherche au dehors. Les grandes réunions de gala,

C II A P. II. — L’HABITATION

l’usage des dîners ne se sont pas encore généralisés, les fêtes intimes de la famille, pour lesquelles il faut une maison convenable sans être luxueuse, sont dans les mœurs de tous et dans le train général. L’été, c’est encore le petit nombre qui quitte la ville, pour passer aux champs la saison chaude, qui n’est peut-être pas la plus'belle saison. Les maisons de ville, avec leurs grands patios remplis de plantes, abrités du soleil, arrosés à grande eau, donnent l’illusion de la vie des champs.

Une autre cause, et ce n’est pas la moindre, qui explique cette aisance dans laquelle vivent chez eux la majorité des habitants, c'est le dédain qu’ils professent et pratiquent pour l’épargne à longue portée et l’économie prévoyante. Nous dirons ailleurs que ce dédain s’explique par la plus-value continue et permanente que les terres et les immeubles acquièrent du seul fait de l'augmentation de la population, qui suffit à refaire pour les enfants la fort ine que leurs pères ne leur ont pas gardée.

Aussi tous les intérieurs de la classe qui vit aisément se ressemblent-ils.

L’ouvrier et l’artisan vivent autrement dans des maisons semblables, puisqu'il n’en existe pas encore d’autres, mais divisées pour leur usage entre plusieurs familles, qui en occupent chacune une ou deux. pièces. On parle de construire des édifices d’un nouveau modèle qui permettra de se loger mieux à ceux qui ne peuvent occuper une maison entière du type traditionnel. Il se fait temps que ce projet se réalise, le prix des terrains et des immeubles bâtis s’est élevé avec une telle rapidité dans la ville de Buenos-Aires et dans toutes celles de la République, qu’il devient difficile de s’y loger sans payer des prix disproportionnés avec les ressources ordinaires de la population.

Quel est le prix, en effet, d’une de ces maisons que nous

Page 1