‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 54 sur 152 · LIVRE II. — LA RUE · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LA RUE

de style moderne ou celles plus modestes du modèle ancien, la demeure des grands fonctionnaires, du chef de l’Etat ou des représentants de puissances étrangères. La fortune seule et non le rang fait les différences, détermine les proportions et le luxe de l’habitation. L'Etat ne fournit de palais à aucun de ses dignitaires, une fonction n’entraine pas un train de maison. La Maison Rose, qui est le Palais du Gouvernement et porte ce nom, justifié par la couleur de sa façade, surtout pour rappeler la Maison Blanche de Washington, n'est pas une résidence. Le Président de la République et ses ministres s’y rendent à heure fixe, pour y remplir les devoirs de leurs charges, comme de bons employés à leurs bureaux. Ils y accrochent leur chapeau à une patère pendant six ans — • car les ministres ont à peu près la même durée que les Présidents qui les nomment, — ils n’y ont jamais un fauteuil, ni une plume à eux.

Ils résident, pendant comme avant leur élévation, dans leur domicile privé, et y gardent le train que comporte l’état de leur fortune. La rétribution, relativement modeste, de leur fonction ne saurait l’améliorer beaucoup ; ils ne sont astreints à aucune représentation.

Au reste aucun signe extérieur qui vous désigne le domicile particulier du Président en exercice. L'accès en est aussi simple que celui de la maison du plus modeste des citoyens; elle n’est gardée, comme toutes les autres, que par le respect que chacun a pour la maison d’autrui et qu’il mesure à celui qu’il exige que l’on ait pour la sienne.

Le luxe des maisons de campagne est tout à fait moderne. A peine y a-t-il quelques années qu’il est né et qu’il s’est développé, avec les lignes de chemins de fer. Autrefois on

CHAP. II. — L'HABITATION

s'en tenait à la fraîcheur du patio, et l’on pensait, non sans quelque raison, que pendant la saison chaude, de novembre à février, on trouvait plus de fraîcheur encore dans les rues étroites de la ville que dans les champs très peu ombragés, et dans des maisons de campagne exposées à toutes les ardeurs du soleil.

C’est que la nature n’a rien fait pour embellir la plaine pampéenne, qui commence à la porte même de Buenos- Aires et enveloppe toutes les villes et tous les villages du littoral.

Il a fallu tout faire pour dissimuler cette nudité. D’énormes capitaux ont été enfouis dans les terrains environnant les villes, pour les couvrir de constructions et de plantations : les résultats merveilleux qu’obtient quiconque sème une graine ou plante un arbre dans ce sol fertile a encouragé les imitateurs ; ce ne sont plus aujourd’hui, de tous côtés, que merveilles horticoles, vergers, potagers, parcs embellis d’essences forestières et d'arbres d’ornement de tous les pays. La France, la Belgique et l’Italie ont fourni, tous leui's arbres forestiers, qui tous prospèrent si vite et si Lien que toutes les variétés et les greffes se sont vulgarisées, que les plus beaux fruits et les fleurs les plus rares, s’ils se vendent, n’obtiennent que des prix infimes.

Mais, à la campagne, aussi bien qu’à la ville, c’est encore la vie de famille et les joies calmes que l’on retrouve comme élément à peu près unique de distraction.

Les routes sont mal préparées pour rendre faciles les communications et permettre la circulation de voitures légères. Les grandes routes empierrées ne s’étendent pas au delà de dix kilomètres de la ville, encore n’en comptet-on que deux, et l’on tombe brusquement de ces voies praticables dans des chemins tout à fait rustiques, défoncés le plus souvent et sillonnés de profondes ornières par le tralic des charrettes à bœufs ; le sol de ces routes se délaye

Page 1