LIVRE II. - LA RUE
sous l’influence des pluies, le vent sec en durcit la boue et la fige en blocs argileux que les voitures légères sont impuissantes à briser ou à traverser. On descend donc du tramway ou du train pour rentrer chez soi, et l’on y reste à goûter les douceurs du rocking-chair, à prendre du maté, que 1 on dédaignerait en ville, et à attendre son journal pour en savourer tout le jour les surprises banales, lire et relire encore les annonces connues.
Les environs de Buenos-Aires et les ressources de villégiature qu’ils offrent vaudraient une description.
Sur la rive nord de l’estuaire, on trouve des sites enchanteurs. Du haut d’une falaise élevée, qui s'étend jusqu’à sept lieues de la ville, on découvre le magique panorama de la ville avec ses édifices et ses minarets, blancs sous le soleil éclatant et le ciel presque toujours sans nuage, sertis au milieu des eaux bleues et douces de la Plata, fleuve aux proportions peu communes, dont on chercherait vainement l’autre rive, éloignée de huit lieues. Si le fleuve est beau à voir, il est plus difficile à atteindre; le flux et le reflux se font sentir encore à cette distance de la mer, qui n’est pas moindre de quatre-vingts lieues ; la pêche et le bain sont souvent irréalisables, si l’on ne veut courir à cheval, jusqu a trois ou quatre kilomètres, chercher les eaux profondes qui se retirent devant vous.
Il faut remonter quelques lieues, pour se procurer tous les plaisirs de la villégiature au bord de l’eau. C’est la région du delta du Parana.
Terrain de transition, continent futur en formation au milieu des eaux; chapelet d’îles qui envahissent le lit des grands fleuves le Parana et l’Uruguay, et menacent de fermer lentement leurs lits immenses à la navigation.
Elles occupent une largeur de quinze à vingt lieues sur une profondeur de trois cents, ne laissent, entre elles, que
Le Café de Paris. (Voir page 272
CHAP. II. — L'HABITATION
quelques canaux navigables, larges de deux à trois kilomètres, émergent, couvertes d’arbres plantés par l’homme ou quelquefois simples surfaces herbeuses, vierges de tout contact humain, couvertes de joncs et de roseaux.
Dans cette immense région, curieuse, pleine d'inattendu, on ne saurait vivre ni bâtir comme en terre ferme. Il faut recourir au pilotis, poser son nid à plusieurs mètres audessus du sol, pour laisser aux eaux des crues le passage libre. Ces crues, la culture, à proprement parler, ne les redoute pas, en souffre quelquefois, mais s’en enrichit le plus souvent.
C’est, en effet, à la virginité féconde des alluvions que cette région doit la richesse de sa végétation, et chaque inondation dépose sur le sol un limon précieux. Là, tous les efforts de l'homme ont eu de rapides succès; les arbustes deviennent des arbres, les modestes plantes grimpantes prennent des proportions de lianes, les plus humbles graminées dépassent la taille de l'homme. Toujours arrosés et le pied couvert d’alluvions nouvelles, les arbres fruitiers prospèrent, produisent plus vite que partout ailleurs, et suffiraient à approvisionner dix villes comme celle de Buenos-Aires. Lâchasse abonde; tous les gibiers d’eau, de poil et de plume, des amphibies inconnus ailleurs, proches parents du sanglier et de la loutre, le grèbe, le cygne à col noir, la cigogne, toutes les variétés de canards sauvages et de bécassines par milliers, le cerf, et même le jaguar.
Le charme particulier de cette région, la richesse de son sol suffiraient à lui donner une haute valeur; mais l’Etat la tient encore hors la loi et n’en autorise que la possession. Son étendue est telle qu’aucune île ne vaut que par les cultures que le travail de l’homme y a multipliées. En terre ferme, le sol, moins fertile, mais plus facilement accessible, a un prix plus élevé.