‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 59 sur 152 · LIVRE II. - LA RUE · texte numérisé non relu

LIVRE II. - LA RUE

leur nom primitif de coin de rue, esquina , à tous les magasins qui leur succèdent et qui, placés même au milieu de la campagne, sont toujours des esquinas ; les secondes ont légué leur nom de tente, tienclas, à tous les magasins de nouveautés qui, après des siècles, remplacent ces étalages primitifs de la rue et de la place publique.

Le commerce débute partout par le capharnaüm ; le marchand vend de tout et ne spécialise sa vente que lorsque la ville a grandi.

Quelques tiendas perpétuent encore les traditions de ces bazars d'autrefois : ce sont les baratillos ; ce nom est un diminutif de barato, qui signifie bon marché. Il est justifié, moins encore par le bon marché des articles que l’on y vend que par la nature même de ces articles, qui sont en général de mince valeur. .

Ils sont de création ancienne et doivent sans doute à leur origine lointaine l’aspect vieillot qu'ils ont conservé par tradition. A l’exemple des magasins de vieille souche, qui redoutent de modifier leur aspect extérieur de peur d’éloigner une clientèle routinière, ils gardent l’apparence des magasins de l’ère coloniale, à mesure que la ville moderne les repousse, ils se déplacent et s’éloignent sans rien perdre de leur physionomie ancienne.

La maison est basse, son toit de tuiles catalanes laisse, les jours de pluie, dégoutter l’eau du ciel dont les torrents rebondissent sur les rares passants ; le trottoir, mi-partie en briques sur champ et mi-partie en dalles de Hambourg, est en contrehaut de la chaussée, — lit municipal des torrents que produit la pluie du ciel, — quelquefois pavée, pas toujours, bourbier que délaient les roues de charrettes, où elles s’enlisent souvent. Toute la maison est couverte d’étoffes à bas prix venues de tous les coins du globe, revêtues encore de leurs étiquettes françaises ou anglaises, d’origine trop souvent trompeuse, dont l’orthographe dénonce un contrefacteur allemand ou

CHAP. III. — LA RUE MARCHANDE

belge. Les portes sont encombrées de déballages en désordre simulant le bon marché en étalant l’abondance. A terre gisent des chaussures, des éventails de Chine en feuilles de palmier, des tas de chapeaux de feutre, des montagnes de parfumeries de toutes provenances, sorte d’étalage forain dont la physionomie cosmopolite diffère de ceux entrevus ailleurs.

Le marchand esttoujours Italien; il était autrefois Espagnol. On cite encore certain don Braulio, que toute la ville connaissait sous ce nom de baptême, sans se préoccuper de celui de ses ancêtres. Il était lui-même un ancêtre, un vieux colon d’un autre âge, dont l’existence se prolongeait au milieu des mœurs modernes, sans qu’il les soupçonnât, fit rien pour les modifier ni pour modifier les siennes. Ce fossile avait laissé s’installer de modernes tiendas autour de la sienne, il avait vu apparaître les premiers lustres éclairés au gaz, avait assisté à l’invasion plus moderne du pétrole, mais n’avait jamais renoncé à la chandelle de suif plantée sur son comptoir comme le clocher au milieu du village; il avait la tenue d’un vieil usurier bourru, dont le métier eût consisté à refuser sa marchandise plutôt qu’à l’offrir.

Les baratillos achètent au hasard de l’offre, dans les ventes publiques, sans souci d'une clientèle de passage qui semble rechercher plutôt l’article à bas prix que l’article utile. Les marchandises offertes en vente publique ne sont naturellement ni de saison ni de vente facile : elles sont dépréciées dès qu’elles sont offertes au dernier enchérisseur, ce qui permet au baratillo d'exploiter fructueusement le désir qu’ont les femmes de faire de bonnes affaires, ce qui consiste, pour elles, à acheter quand même, et sans nécessité, des objets d’un coût peu élevé. Elles vont au baratillo, toutes, même celles qui se piquent d’élégance, que leur fortune met au-dessus de l économie. Leur bourse cherche là une aventure, l’inconnu , la surprise ou seulement cette petite vanité, qui est de tous les sexes et de toutes les conditions, de pouvoir conter, en

s’en faisant honneur, un achat à bas prix d’un objet quelconque, même le plus inutile, bonne fortune bourgeoise qui attire à celle qui la conte cette approbation : « Quelle trouvaille! » Que pichincha! mot d’argot, d’origine indienne, que tout le monde comprend.

On sort de son milieu en entrant dans celui-là, et c’est ce qui y pousse celles que l’on croirait n’y devoir jamais paraître. C’est là aussi que se fournissent exclusivement celles qui font petite dépense, mais elles attendent que le hasard de la surenchère ait amené, sur le comptoir d’un baralillo quelconque, un flot abondant des objets qu’elles convoitent; elles en avisent alors leurs amies, à charge de revanche ; les acheteuses ainsi appelées se succèdent et encombrent tous les soirs l’étalage de l’heureux vendeur, qui ne se fera pas pour cela une spécialité de l’article demandé, et, avec l’argent produit, se procurera celui qui s’offrira.

Ces petits métiers sont accaparés par des Italiens, qui vivent de rien, ne tiennent aucune comptabilité, négocient au hasard ; les traditions du commerce lombard du moyen âge semblent avoir perpétué chez eux, par hérédité, l’instinct plutôt que la connaissance commerciale. Ils font dans ce désordre leur fortune, soit honnêtement, soit simplement en préparant de longue main une faillite fructueuse, où leur ignorance simulée sert d’excuse à leur habileté raffinée ; alors on les plaint, mais on les laisse partir, emportant leur habit graisseux dont les poches sont pleines.

Sur les ruines du baratillo s’élèvent aujourd’hui quelques grands magasins qui ont importé les habitudes de ceux de Paris, ils aspirent aux grandes concentrations ; leurs efforts semblent jusqu’ici couronnés de succès. Les deuxpremiers sont d’origine française et ont été créés avec des capitaux français. Sans avoir encore les proportions considérables de leurs congénères de Paris ou de New-York, ils offrent déjà à l’industrie française d’importants débouchés et font une concurrence

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