LA RUE MARCHANDE
sérieuse aux maisons de nouveautés, retenues, jusqu’ici par les Espagnols, comme le sont les baratillos par les Italiens, ce sont El Progreso et la Cnidad de Londres.
Il ne faudrait pas croire cependant que le commerce français s’en tienne à ces deux échantillons. Sauf, en effet, le magasin de nouveautés, toute boutique est presque exclusivement française, et c’est le français que l’on parle dans les rues marchandes. Mobilier, art, bijouterie, maroquinerie, marquetterie, articles de Paris, confiserie, parfumerie, que sais-je ? la liste en serait longue, s’il fallait énumérer toutes les enseignes françaises qui absorbent, chaque année, plus de cent cinquante millions de produits de notre industrie nationale.
Mais sur cette terre, où l’individualisme est roi, c’est, surtout le marchand ambulant dont la physionomie offre quelque intérêt.
La rue est ouverte aux tentatives commerciales du premier venu qui sait découvrir une veine à exploiter. Enfant, homme ou adolescent, chacun y a sa place : la femme seule ne s’y rencontre pas. Tous les métiers, tous les commerces, aussi bien sédentaires que nomades, sont accaparés par les hommes. Les lois espagnoles de procédure prohibaient aux femmes l’entrée des tribunaux et la présence aux audiences, même lorsque cette présence était nécessaire, déclarant contraire aux bonnes mœurs que la femme se mêlât, dans les assemblées, au contact des hommes ; l’usage, aussi puissant que la loi, la tient en dehors du commerce et de la vie marchande ; les habitudes locales seraient aussi gravement choquées si l’on voyait dans la rue une femme exercer un commerce ambulant, que si on lui voyait faire quelques travaux de force, exécuter un terrassement ou une construction.
Par contre, l’enfant occupe la rue. Déserteur de l’école, qui s’instruit à celle de la vie et y prend des leçons pratiques, il y est sinon. le marchand le plus important, tout au moins le plus bruyant.
Le jour n’a pas paru, les réverbères sont encore allumés que déjà la rue retentit des cris du gamin vendeur de journaux ; le soir, les quartiers éloignés sont silencieux, et c'est lui encore dont le gosier de cuivre vibre malgré la pluie, le vent ou la gelée, et continue à réveiller les lecteurs pour les feuilles les plus difficiles à vendre. Il a bien le droit de défiler le premier dans cette galerie.
Il a sept ans à peine, rarement plus de quinze, à ses débuts. Les pieds nus. Je corps couvert de lambeaux, la tête protégée par une coiffure quelconque, il n’est décemment vêtu que lorsque, riche par l’économie la plus attentive, il peut augmenter ses achats et le nombre des journaux vendus.
Ce n’est pas un métier ouvert à tout le monde que celui qu’il fait. Il faut, pour y réussir, une somme d’intelligence et de flair assez commune à rencontrer parmi les enrants de l’abandon, un gosier de métal, le mépris du temps qu’il fait ou fera, mais aussi l'instinct spécial du métier, puisque c’est, son argent à la main, que le marchand de journaux se présente aux imprimeries. Il ne débute pas avec un gros capital; rarement sa famille le lui fournit; une commission faite, un paquet confié par un voyageur dans une gare, quelquefois une simple grimace souriante faite à un passant suffisent à faire tomber dans le creux de sa main les quelques décimes qu’il lui faut pour débuter.
Il s’agit dès lors de les bien placer et de les défendre, et, pour cela, d’être à l’heure juste à la porte du journal qui va se vendre le mieux. Avec de bonnes jambes et l’ambition d’arriver vite, on devance ses concurrents, on atteint des quartiers où la vente est facile, et l’on revient refaire sa provision pour repartir encore.
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Il faut surtout ne pas perdre une minute à attendre un journal dont la vogue n’est pas née, est morte ou mourante.
Aussi, quel intérêt présentent pour ces gavroches cosmopolites, tombés là on ne sait d’où, citoyens de nations dont ils ne savent pas le nom, les incidents politiques, les scandales locaux, les bruits du jour, que la rue ignore encore, mais qu’ils soupçonnent déjà, dont ils ont, aux portes de l’imprimerie, flairé le ragoût avant qu’il soit prêt. Ecoutez la conversation bruyante et corsée de ces juges sans pitié, qui rendent à la presse quotidienne, en cruautés, ses critiques et ses sévérités de tous les jours. L'article à sensation, que, le plus souvent, ils sont incapables de lire, est deviné, jugé, escompté par eux, avant que l’encre même soit sèche. Jamais ils ne se trompent, savent à l’avance que la vente va doubler, leur instinct l’a prévu; ils pressentent le succès et la faveur publique, mais aussi, et plus vite encore, la froideur; ce ne sont plus des juges, alors, ce sont des bourreaux. La vente faiblit, le journal hier demandé est dédaigné, ils ont vite fait de le tuer par leur abandon, s’écartent pour ne pas être tentés de risquer, dans celte aventure, leurs piasli'es durement acquises. Vainement on leur offrira des prix de faveur, des rabais exceptionnels. Leur capital est inquiet. Le journal délaissé n’aura d’autre ressource que de raccoler, parmi cette enfance cruelle, quelques déshérités sans clientèle dont il fera des vendeurs à gage.
Où logent-ils? D’où sortent-ils le matin, où rentrent-ils le soir? Ils ont une famille, quelquefois; mais leur individualisme pratique les en éloigne le plus souvent. A quoi ne peuventils pas prétendre, depuis que l’un d’eux, devenu le colonel Latorre, a pu se faire élire dictateur à Montevideo, garder le pouvoir, ne le quitter qu après plusieurs années, après en avoir épuisé toutes les joies?
Ils sont dans la rue tout le jour, vendent jusqu’à midi les journaux du matin, et attendent jusqu’à trois heures ceux du
soir, occupant leurs loisirs au règlement de leurs affaires, à jouer, sur la place, à des jeux sérieux, où les intérêts se combattent la piastre à la main, à risquer leur superflu à la loterie, jusqu’au jour où, lassés de voir cette pieuvre sucer le meilleur de leur sang, ils lui reprennent ce qu’elle leur a dévoré en vendant aux naïfs les billets qui ne les attirent plus. L’école ne les voit guère, ils connaissent trop bien la science de la vie et peuvent faire l’éducation des vieux.
Ces enfants, bien qu’il y paraisse peu, ont, cependant, des pères, qui appartiennent comme eux à la rue, et y font, eux aussi, un métier quelquefois lucratif, vendant tout ce qui peut s’offrir, de porte en porte, colportant, jusqu’à ce qu’ils soient vides, de lourds paniers de fruits, d’œufs ou de volailles vivantes, ou balançant sur leur épaule, à la manière des Chinois, un long bâton où pendent du gibier ou du poisson.
L’indolence des habitants, et autrefois, dans les rues boueuses, l’impossibilité des communications, ont créé et développé cette industrie du colportage alimentaire. Dès l’aurore, ces ambulants s’approvisionnent au marché central, et de là prennent leur course, emportant les assortiments les plus variés, et sautent, en chantant, de pavé en pavé, jusqu’aux confins de la ville.
Presque tous sont venus de Naples ou de Lombardie et se sont élevés, peu à peu, jusqu’aux sommets de ce métier, qui a, comme tout, sa hiérarchie. Pauvres au début, ils ont porté tout le jour de lourds paniers, chargés des fruits les moins coûteux; l’hiver, des oranges, l’été, des pêches, jamais de primeurs; au bout du jour, après avoir refait deux ou trois fois leur provision, ils rentraient les bras coupés, retrouvant dans leur poche, légèrement grossie, le capital employé le matin. Plus tard, l’économie aidant, ceux que leur estomac
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soutenait jusque là sans exiger autre chose que le jus d’uno orange, ont pu charger leurs bras de marchandises de choix, grossir leurs achats, se créer une clientèle complaisante, en connaître les besoins à heure dite, en recevoir les commandes et réunir, en quelques années, ce capital rêvé qui permet de repartir pour Naples ou Gènes, reprendre l’air du pays, pour revenir, le plus souvent, vers cette terre d’Amérique, qui ne lâche plus ceux qui l’ont foulée de leurs pieds laborieux.
Dans ce métier, comme dans tous ceux de la rue, il n’y a ni second, ni auxiliaire, ni associé; le plus gros capitaliste ne peut entreprendre au delà des forces de ses deux bras; chacun le sien et chacun suivant ses forces; les ambitieux deviennent sédentaires. Il vaut mieux détourner les regards de ceux-ci, du coin de boutique où leur commerce naissant s’installe en dehors des marchés; là, on vend de tout, il paraît même qu'il y a des acheteurs pour ces viandes présentées et préparées sans art, ce gibier, ce poisson dont les odeurs se confondent, ces racines méconnaissables, ces légumes qui semblent fauchés dans un herbage, ces fruits cueillis sur quelque sauvageon. Il faut vraiment que, dans les quartiers éloignés, où ils établissent ces étalages, ils aient d'abord inculqué à leur clientèle leurs principes de sobriété.
Ils se ressemblent tous par des traits généraux et la similitude de leur destinée : c’est à peine si, dans le grand nombre de ces Napolitains qui emplissent les rues de leurs cris monotones, émergent quelques types. Un seul mérite d’être retenu*.
Il avait des allures de pêcheur napolitain, avait appris tout juste les quelques mots d’espagnol nécessaires à désigner les produits qu’il offrait, et marchait par les rues en trouvère gai, entonnant dans sa langue, d'une magnifique voix claire de baryton, des fantaisies musicales, composées ou arrangées pour la circonstance, des couplets, mis en musique par lui, où il offrait en vers la belle pèche ou l'orange mûre. Ses voca-