LIVRE II. — LA RUE
lises populaires arrêtaient les passants, faisaient apparaître sur les portes les jolies filles au teint doré ou bistré, égayaient la rue. ïi s’était fait des amis partout, et l’on payait au marchand sa musique et sa gaieté, sans contrôler la valeur de ses oranges. Hélas! ii avait un grain de folie, et c’est ce grain qui a germé. Son dédain pour la vente s’est aggravé, ses vocalises ont perdu de leur éclat, il a descendu les degrés de l’échelle et est devenu un pauvre marchand de poisson d’eau douce: tout au moins le rencontre-t-on promenant au bout d’un bâton quelques échantillons de poisson de rebut, que quelque charitable pêcheur à la ligne lui aura abandonné et qu’il offre, sur un air d’opéra, à des acheteurs imaginaires; la vie n’est plus pour lui qu’une fiction et le pavé de la rue qu’un tréteau.
Il emportera avec lui une des originalités de la rue ; elles sont rares depuis que le dernier des marchands créoles du vieux temps est mort, demain il sera oublié.
11 était centenaire ; son teint d’Africain avait blanchi sous l'influence des années. Né dans l’esclavage, il avait connu le dernier gouverneur de Buenos-Aires, son premier Yice-roi, en 1776, le premier président constitutionnel de la République unie et pacifiée, en 1862. Il avait pris les armes pour l’indépendance, il était peut-être à Chacabuco, à Ituzaingo ; la révolution l’avait libéré, avec tous les noirs, ses frères de la côte d’Afrique, et, depuis, il était devenu commerçant; il vendait des pâtés chauds et n’avait plus fait entendre que ces mots cabalistiques : Son calientes! Estan tapados , so)i de hoy ! « Ils sont chauds! Ils sont couverts! Ils sont d’aujourd’hui! » et, depuis le premier jour jusqu’au dernier, pendant trois quarts de siècle, gamins et désœuvrés avaient répondu sans se lasser : « Mentira , son de ayer! » « Mensonge, ils sont d’hier. » Et, toujours, il reprenait sa litanie et recevait la même réponse, ni eux ni lui ne se lassaient. Il avait connu le
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temps où Buenos-Aires était un village encore, où ses rues n’étaient pas pavées; il avait assisté à toutes les transformations, vu s’aligner le premier trottoir, paver la première rue, la rue Fédération, aujourd’hui rue Rivadavia, des maisons remplacer les cultures, les briques succéder aux haies de cactus et d’alcès, entendu, en 1854, la première locomotive traverser les faubourgs, vu partir le premier tramway en 1870.
Tout avait changé autour de lui, tout, excepté lui-mème ; il avait, à travers les âges, promené sa boîte et ses pâtés chauds, et toufes les générations lui avaient répondu: Mentira , son cle ayer!
Cela était devenu un besoin. Pendant qu’il acquérait des années, qui laissaient à peine trace sur son front séculaire de nègre immortel, les gamins, qui, au début du siècle, avaient répondu à son verset par le démenti gouailleur, étaient devenus vieux, avaient pris, en même temps que des années, trop de gravité pour faire tout haut le répons, mais, par habitude ou souvenir d’enfance, ils le faisaient mentalement, à media vocce , et ne pouvaient s’en défendre.
Il nous souvient d’un des derniers Présidents de la République, nous avouant qu’il ne pouvait entendre ce cri étrange de la rue, sans être démangé du besoin de répondre, comme il le faisait au temps de sa première enfance : « Mentira! son de ayer ! »
Ce vieux semblait interpeller la ville en lui jetant l’écho du temps passé; son cri quotidien, toujours le même, rappelait les vieux créoles au respect des vieilles mœurs. En vain, vous voudrez les oublier, semblait-il dire, vous vous souviendrez toujours des pasteles calientes du bon vieux temps ; voyez, ils n’ont pas changé, c’est toujours la même pâte pétrie sans art, et le menu hachis d’une viande sans valeur, la même olive, et le même raisin sec qui essaie d’en relever la saveur.
Et, comme pour lui donner la réplique, pendant qu'il sui-
vait à pied les rues pavées, dont son pied nu d’esclave avait autrefois foulé le sol durci, un vieux compagnon du même âge, descendant Africain aussi, mais d’autre race, vieux Maure dans la peau d’un gaucho, parcourait la rue à cheval et invitait son peuple fidèle aux vieux usages, à consommer la masamora, sorte de kouskoussou fait de maïs sec grillé et pilé dans du lait. D’une voix aiguë et plaintive de derviche pleureur, il annonçait : La masamora espesa para la mesa, la masamora cocida para la mesa tendida! la pâte maure épaisse pour la table, la pâte maure cuite pour la table servie !
C’était le vieux temps, les vieilles mœurs emportées par le Ilot des étrangers, qui revenait chaque jour frapper à l’huis, et se rappeler aux jeunes.
Ah ! si ces vieux Africains avaient pu pénétrer dans ces maisons modernes, ils auraient vu que les vieux usages étaient condamnés, que, peu à peu, le thé que l’on prend, en une fois, dans une tasse, avait remplacé le maté que l’on suce, resuce et redemande, et qui était bon pour les longs loisirs de l’époque coloniale. Dans les ministères mêmes et les administrations publiques, ces refuges de toutes les paresses, ils n’eussent plus trouvé la bouillote en permanence sur son réchaud pour les matés successifs, ni même la bougie toujours allumée pour les cigarettes de tabac noir qu’il faut toujours rallumer.
Il faut aller jusqu’aux faubourgs pour y retrouver le respect des vieux usages, qui sont, en somme, des souvenirs d’une époque de pauvreté; suivez le nègre aux pâtés ou le gaucho à la masamora, c’est une occasion de passer en revue leur clientèle et de voir revivre le vieux temps.
Ils savent d’avance où on les appellera. La maison a une pauvre apparence, ses deux fenêtres sur la rue sont à peine d’aplomb et ne se ressemblent pas, épaves d’un chantier de démolitions ; la porte ouverte laisse entrevoir des chambres alignées sur la cour, quelques-unes au mur de pisé, d’autres
La Société argentine au théâtre
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de bois : c’est une Californie, où s’entassent des ménages pauvres, de toutes couleurs, où vivent, en promiscuité, des bandes de Napolitains; pauvres gens qui n’ont ni le temps ni le goût de cuisiner, de surveiller sur un fourneau le puchero, pot-au-feu local peu coûteux, ils recourent aux pasteles calientes ou à la masamora. Du fond de cette Californie, quelque négresse en loques, quelque China tramant ses savates, arrive paresseuse et lente; elles ont beau plaisanter, lui affirmer que ses pâtés sont d’hier, leurs dents rient tout à la fois et mordent dans la pâte chaude.
Ce repas léger sera souvent le seul, elles attendront le lendemain, en suçant de nombreux matés, nourriture peu réconfortante, qui leur donne, sous leur teint bistré, cette pâleur spéciale aux Indiennes anémiques.
Ces quartiers éloignés connaissent seuls aussi le porteballe, cet homme sans préjugés, qui promène, sur ses épaules, son commerce, sa fortune et son crédit. Il exploite les régions où le commerce sédentaire ne trouverait pas à vivre ; sous la pluie qui met en péril tout son avoir, sous le soleil qui en double le poids, ce pauvre hère fait des envieux, pendant que, par les rues désertes, il tâche de couvrir de sa voix aigue les aboiements des chiens, qui n’aiment pas cet inconnu patenté : Merceria! Il songe, en cheminant péniblement, qu’il lui faudra faire bien des kilomètres, mettre à terre, et relever bien des fois son ballot avant d'avoir réuni la grosse somme qu'il lui faut gagner pour acquitter sa patente, dont le taux semble avoir était fixé par des propriétaires, jaloux de lui faire payer, sous forme d’impôt, le loyer dont il se passe.
Ces pensées tristes l’abattraient s’il no voyait là bas, dans une sorte de mirage, derrière un nuage de poussière, dans l’atmosphère transparente et chaude, une maison qui lui paraît grande et de belles proportions. Allons! en avant! Il