‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 62 sur 152 · LIVRE II. - LA RUË · texte numérisé non relu

LIVRE II. - LA RUË

donne à son ballol pesant Je coup de reins traditionnel et marche avec plus d’ardeur. Chaque pas le rapproche. C'était encore un mirage! La maison, comme toutes les autres dans celte banlieue, abri te quelque maraîcher ; de loin c’est quelque chose, de près une masure. Merceria! lancé d’une voix perçante, et tous les enfants sont debout. Devant le chien qui proteste, le ballot est à terre; toutes ses richesses s’étalent : quelques jouets de Nuremberg, des dés, du fil, des aiguilles, des bas et des étoffes, de quoi exciter les convoitises dans ce désert champêtre, où rien du dehors ne parvient. On marchande, on se débat, on voudrait tout acheter; lui, voudrait tout vendre; quand ces longues querelles finissent, son ballot n’est pas plûs léger, ni sa poche plus lourde.

Il va de la ville au dehors. Son confrère rural, le laitier, vient tous les jours de la campagne à la ville. C’est invariablement un Basque, grand, fort, haut en couleur, grand mangeur, plus grand buveur, joueur de balle incomparable, de gaieté bruyante, dépensant, tout le jour, le trop-plein de ces forces que développe, au lieu de les épuiser, le rude métier qu’il fait.

Il élève à quelque distance de la ville un troupeau considérable de cent à deux cents vaches, sur une ferme de deux cents hectares, louée de 5 à 6,000 francs, où il ne fait aucune culture, et dont les herbages naturels doivent nourrir ses élèves et ses laitières. Sa famille et quelques aides surveillent la ferme ; lui fait, chaque jour, le même voyage à la ville.

Levé à quatre heures, il trouve à sa porte son cheval sellé, chargé de dix grands pots de lait, et de quelques-uns plus petits, dont un, rempli de crème au départ, rendra, à l’arrivée, en beurre, cette crème, barattée par le galop du cheval; il prend son fouet des mains du garçon de ferme, et, mal éveillé, saule sur la selle, recouverte d’une peau de mouton, sur laquelle il se tient à genoux. Homme et bête ont à parcourir trois, quatre et jusqu’à sept lieues pour arriver à la ville,

ClIAP. III. - LA RUE MARCHANDE

et par quels chemins! Les décrire est impossible, ceux qui les ont vus ne comprennent guère comment, par une nuit d’orage ou après les pluies d’hiver, un cheval peut, chargé comme le sont ceux des laitiers, traverser, sans y succomber, cette fange grasse, qui renaît de ses cendres après chaque ondée, ces lacs d’eau fangeuse, ces pentes glissantes, ces bourbiers dangereux, qui occupent toute la largeur de la route. Il faut tout traverser, sans hésiter, au milieu d’un denu-sommeil et d’une obscurité profonde, la pluie sur le dos ou le vent fouettant le visage, souffrir plus que corps humain ne semble pouvoir endurer. Quand la mesure est comble, après les nuits rudes, il lui faut encore entendre la ménagère exigeante, qui se lève d’un lit confortable pour cette équipée, lui dire : « Mais, laitier, vous venez bien tard! si vous vous oubliez encore, je vous changerai! »

On ne le change pas, on lui laisse l’âpre jouissance de continuer son rude métier, et, lui, se consolede la pluie, en songeant que la sécheresse serait pire, puisqu’elle épuiserait le sol, et que les vaches maigriraient; et alors, adieu veau, cochon, couvée!

Il trouve encore des envieux quand il a réuni quelques écus et se dispose à profiter d’une amnistie, qui absout périodiquement les réfractaires, pour retourner dans sa montagne pyrénéenne, rêver au beau temps où sa jeunesse puissante, les veines gonflées de sang épuré par de longues générations, supportait des fatigues qu’il ne croit plus avoir endurées.

La rue n’a pas que ses ambulants, elle a aussi ses stationnaires; ce sont les hommes de peine, porte-faix ou commissionnaires.

Si vous interrogez à l’arrivée un fils de la Galice, arrivant à BuenoSjAires, sur ses ambitions et ses rêves d’Amérique,

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