LIVRE II
LA RUE
cet Auvergnat d’Espagne, avec l’accent de son pays, vous répondra qu’il ne veut exercer d’autre profession que celle très enviable de mozo de boisa y cordel.
Homme de sac et de corde! direz-vous ; mais c’est un métier de pendard!
Cette traduction littérale rend heureusement fort mal la pensée galicienne : les hommes de sac et de corde, quand ils passent l’Océan, ne disent pas avec ce cynisme qu’ils ont cette profession.
Le gallego appelle les choses par leur nom d’Espagne : à Buenos-Aires, le mozo de boisa y cordel est devenu le changador.
C’est un métier compliqué, difficile, mais classé et catalogué.
Planté au milieu de la rue, à l’endroit où les transversales et les horizontales se coupent à angle droit, il fait montre de ses larges épaules et de son cou d’Hercule, supportant une tête bien posée, coiffée du béret basque, devenu le cachet rouge ou bleu de la profession; autour des reins est serrée sa ceinture, à poches profondes, où il porte son gain du jour.
Il a débarqué, un jour, sans autre capital que ses bras robustes ; bien vite il a acquis la corde et le morceau de toile qui constituent les insignes de sa profession, la ceinture ne viendra que plus tard; la toile devient sac ou coussin, suivant les exigences ; elle enveloppe les fardeaux, ou protège la nuque contre leur contact; la nuit, elle se transforme en oreiller et remplace, pour les débutants, le mobilier que le travail futur leur donnera.
Il n’est pas rare d’entendre les découragés de l’émigration, les bacheliers sans ouvrage, à bout de ressources, dire qu’il ne leur reste plus qu’à s’offrir au coin de la rue et à se faire changador .
Quelle erreur! et comme cela démontre bien que ceux-là ne se sont jamais rendu compte des conditions requises pour entreprendre ce métier, en apparence si simple, en réalité
CIIAP. III. - LA RUE MARCHANDE
aussi difficile que tout autre, aussi fermé qu’une carrière libérale, aussi difficilement accessible qu’un corps constitué!
Il ne suffit pas de se mettre au coin de la rue pour faire partie, d’emblée, de cette corporation. Qu’un homme résolu essaye, il recevra la pluie et les horions très sûrement, mais pas autre chose.
Le changador doit être prêt à tout : à prendre sur ses épaules le poids le plus lourd, à comprendre la mission la plus délicate et la plus compliquée, à porter au loin un objet de valeur, sans se tromper de porte, ni de poche!
Ce n’est pas si simple, dans une ville ou chaque maison, chaque porte, chaque fenêtre même a un numéro, blanc sur bleu, bien lisible, et où personne n’a pris encore le parti d’en retenir aucun ; où beaucoup de personnes ignorent celui de leur demeure, où les vieux ont encore gardé celte habitude bizarre de vous indiquer une maison par les renseignements circonvoisins, à la fois les plus précis et les plus obscurs. Ils vous diront, le plus tranquillement du monde : « Un tel? Il demeure deux rues plus loin que l’église Saint-Nicolas, dans une maison ancienne, que son père avait achetée d’un vieil Espagnol et qu'il a reconstruite; pour y aller, vous prenez telle rue, vous suivez le trottoir de gauche jusqu’à une grande porte cochère près d’une boulangerie, la maison est un peu plus loin, en face celle d’un curé. » Si vous trouvez ces renseignements vagues dans leur précision et demandez simplement le numéro. — Le numéro? répondra le vieux, vous m’en demandez bien long.
Le changador doit connaître tous les pavés, tous les accidents de terrain, toutes les particularités des maisons, et sc rendre où on l’envoie sans broncher, c’est à lui de deviner par l’apparence que la maison est celle d’un curé.
Qu’il ne compte pas du reste sur la complaisance de ses congénères des autres quartiers; cette armée porte l’uniforme du sac et de la corde, mais ne se touche pas les coudes. Tous