‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 67 sur 152 · C II A P. IV. — LES MENDIANTS ET LES DÉCLASSÉS · texte numérisé non relu

C II A P. IV. — LES MENDIANTS ET LES DÉCLASSÉS

charité vont à cheval, le travailleur doit pour le moins rouler carrosse !

Illusions vaines et espérances irréalisables ! Le mendiant allait à cheval, parce que le cheval, cette monture du riche en Europe, était, ici, comme il n’a pas cessé de l’être, un bétail dédaigné, trop facile à nourrir et à multiplier. Dans ces troupeaux, sans valeur, de juments laides et déformées, que les propriétaires envoient, chaque année, au saladero, pour opérer la plus inattendue des transformations industrielles et, d’une troupe de mille juments, recueillir mille peaux et quelques barils d’huile, le plus pauvre peut choisir un être plus misérable que lui, jument trop maigre pour mériter même ce sacrifice, poulain orphelin que, d’un coup de fouet, l’on a éloigné des mamelles de sa mère, étendue dans son sang. C’est là le cheval qui portera le mendiant et sa besace et fera, avec lui, le métier de quêteur, cherchant lui-même le soutien de sa pauvre vie le long des routes, des rues, derrière les charrettes de fourrage, broutant l’herbe entre les pavés, taisant bombance des brins de paille abandonnés, rongeant tous les cuirs, grignotant tous les bois à sa portée.

Le mendiant à cheval, peut-être parce qu’il était à cheval, n'était ni vulgaire, ni dédaigné. C’était une espèce de gauchohidalgo, peu fait pour le travail et n’en jugeant aucun digne de lui, devin, sorcier, diseur de bonne aventure, possesseur de remèdes cabalistiques, quelquefois paillasse, jouant la folie pour apitoyer le public, et égayer les quartiers où, la gazette ne pénétrant pas, il était le bien venu, apportant son tribut aux commérages, unique distraction.

C’est le pavage qui l’exile des rues où l’herbe ne pousse plus, où les murs remplacent les haies, où son cheval ne trouve plus à brouter.

Le mendiant à cheval était un plaisant, dont la misère pour rire égayait la rue; il ne tendait pas la main, saluait d un sourire, ou de ces mots caressants que les mères don-

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