LIVRE II. - LA RUE
nent à leurs enfants et les vieux nègres aux hommes, dans lesquels ils semblent toujours voir de jeunes maîtres qu’ils ont élevés.
La rue n’a pas l’habitude du spectacle de la mendicité ; elle ne connaît, en fait de joueurs d’orgue de Barbarie, que des artistes qui vont divertir les carrefours éloignés, moyennant salaire. Italiens venus de Naples, l’orgue au dos, ils vont de ville en ville, de continent en continent, stationnent dans les ports d’escales, repartent, voient le monde et retournent à Naples -sans avoir échangé un mot, avec les habitants de toutes ces régions, autrement qu’en patois de leur faubourg , n’ayant rien entendu, rien compris, hors le change des monnaies, nourris d’oranges comme chez eux, se gardant de contracter l’habitude néfaste de manger à leur faim, dégoûter surtout à la viande et de se créer ainsi des besoins. On a vu de ces joueurs d’orgue napolitains partir, lors de la guerre du Paraguay, à la suite de l'armée, embauchés parles soldats pour égayer les nuits de campement. Ils ont assisté à tous les sièges, pendant trois ans, ont suivi les troupes jusqu’à l’Assomption. Le jour où il a fallu entreprendre, à travers les bois, les plaines et les montagnes, cette poursuite de trois cents lieues, derrière l’armée du dictateur Lopez, réduite à quelques milliers de fidèles, à quelques bataillons de femmes, le joueur d’orgue a suivi l’armée à pied, fait toutes les étapes, le soir, après le combat, relevé le courage sur l’air des Lanciers : on ne jouait pas encore la Marseillaise, c’était avant 1870.
Quelquefois apparaît dans une rue une famille exotique, le plus souvent française, venue jusque-là, après des stations sur toute la côte d’Amérique, pour promener et exploiter, en commun, l’infirmité d’un de ses membres, industrie lucrative pour tous. Ils parcourent les rues, pendant un mois ou deux, soulevant plus de surprise que de pitié, faisant, au reste,