‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 70 sur 152 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

LA RUE

mots dont elles ne veulent plus et que la décence a mis hors d’usage. Tous sont mêlés, hommes ou femmes, sans que l’on puisse distinguer à quel sexe appartient celui-ci ou celle-là, par bandes, dédaigneux de la concurrence; dans ce métier spécial, le nombre est, à ce qu’il semble, une force. — Ils visitent, comme s’ils égrenaient un chapelet, les maisons, toujours les mêmes, où ils reçoivent leurs distributions. Là ils trouvent le pain de la semaine, les restes de toutes sortes et la monnaie de cuivre qui ne sert guère qu’à cet usage, et que l’on répartit également, entre tous, avec une libérale parcimonie. Ils ne réclament, ne se plaignent, ni se jalousent, psalmodient, tous sur le même ton, les litanies de leurs gracias , pressés de continuer leur pèlerinage, n’ayant pas de temps à perdre pour le faire complet.

Ceux de ces oisifs patentés et rentés, qui, la semaine, ont à chercher un supplément de subsides, vont au marché, après l’heure des achats, vers dix heures, et font une ample provision de morceaux de viande dédaignés. Autrefois, les abats leur appartenaient aux abattoirs, mais ces morceaux, rejetés par les indigènes, sont recherchés des étrangers, et se vendent.

Depuis lors, on a vu, — et les vieux du pays signalent ce présage néfaste de la fin d’un monde, - — les pauvres chercher, dans les boîtes d’ordures, placées, le matin, au seuil des maisons, les restes, les viandes délaissées, les os décharnés, tous les rebuts souillés de la cuisine ; on a prédit que le paupérisme allait naître. Ce danger social, cet avenir redoutable, est loin; l’humble éplucheur de débris est un pauvre, mais n’appauvrit personne, il est, lui aussi, un pionnier, puisqu’il donne, dans le pays du gaspillage, 1 exemple de l’épargne et de l’économie, es vrais adversaires du paupérisme.

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